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La crise des Gilets Jaunes, une disruption…

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La crise des Gilets Jaunes, une disruption… ou l’oubli des valeurs de la République

Essai d’approche structurelle d’un phénomène de société, le Réseau des Gilets Jaunes

Ne pas arriver à se comprendre semble être une caractéristique de la confrontation entre le mouvement de rue et les élites au pouvoir. Plus qu’un manque de compréhension sur le fond des revendications, et si en fait, le problème était ailleurs ? Sur la forme de la demande et la forme de la réponse ?

Les Gilets Jaunes, un « Réseau dans les réseaux sociaux »

Voici déjà un certain temps que l’on parle de disruption. Ce mot est apparu en économie pour désigner les Ubers ou autres applications qui ont fait basculer le monde de la propriété vers un monde de l’usage. Il serait illusoire de penser que ce terme qui signifie rupture est réservé à la seule économie. Ses ramifications, construites depuis quelques années ont pris appui sur la toile et les réseaux sociaux où d’autres modes de fonctionnement ont émergé, faisant apparaître la notion d’un tout possible pour chacun. Pour exemple, le jeune candidat sélectionné pour l’Eurovision a déjà été connu par les internautes avant d’être publicité par le public aux présélections du concours. Le net est devenu un des principaux vecteurs « disruptifs » d’innovation et d’émergence ; que ce soit sur Facebook, Instagram ou Tweeter pour ne citer qu’eux.

Regroupés par les réseaux sociaux, les internautes ont pris la main sur certains d’entre eux pour en faire des segments d’orientation de l’information et de regroupement : des « Réseaux dans les réseaux sociaux ». Les Gilets Jaunes sont de ceux-là. Des questions partagées ont réuni des personnes éloignées mais proches par la pensée. Grâce à leur interaction permanente, la proximité virtuelle du réseau a remplacé la proximité matérielle entre les personnes. L’une en Bretagne se trouve reliée à l'autre en Languedoc Roussillon parce qu’elle vit les mêmes circonstances d’existence que l’autre ; ou qu’elle a les mêmes goûts. Dans ces conditions, le réseau social servira de support à l’interaction entre les membres du Réseau.

Par nature, un Réseau est vivant, tout comme un être humain.

Analyser un Réseau par sa structure consiste à identifier les éléments permanents qui composent son socle de base. Tout comme un être humain est constitué d’ensembles qui le construisent, métaphoriquement, les paramètres[1]de l’organisation virtuelle pourraient ressembler au squelette ou au système sanguin humain.

Les paramètres structurent les Réseaux en apportant la connaissance de leur mode de fonctionnement[2] : proximité virtuelle, interaction de la communication, ouverture et liberté de rentrer ou de sortir du mouvement et choix individuel et alternatif de devenir un membre actif ou « dormant » du Réseau.

Tous ces paramètres impulsent une dynamique Réseau qui tendrait vers l’harmonie entre ses participants, si elle n’était rompue par l’émergence de déséquilibres. Les conflits internes entre ses membres ou les résistances du mouvement aux attaques d’éléments extérieurs seront susceptibles de faire évoluer le Réseau vers une organisation qui, pour se protéger, se replierait sur elle-même. Un Réseau qui met des limites à son ouverture et qui pour cela s’organise en structure constituée et reconnue par les textes, association ou parti politique, perdra sa nature de Réseau. Il se ferme.

Le fonctionnement en Réseau maille les comportements, les affects et l’identité de ses membres

L’intérêt du phénomène « Réseau » est qu’il prend appui sur des indicateurs factuels, tels des évènements ; qui très rapidement, sont reliés à des caractères affectifs et identitaires : j’aime et pourquoi j’aime ; ce n’est pas juste ou au contraire c’est bien fait ; ou encore, chacun doit être traité avec justice par l’État. Chaque position subjective sera transmise à tout un chacun, quelle que soit sa situation personnelle ou socio professionnelle.

Cette réponse des participants consolide leur appartenance au collectif car elle n’est pas seulement causée par la raison et l’esprit. Elle passe par une appropriation affective qui sollicite le socle identitaire de chaque personne : ce qui fait sens pour elle. Ainsi, l’information transmise aux uns et aux autres possède une force très grande car l'identité de la personne est convoquée lors de chacune de ses transferts. C’est la force du Réseau. C’est aussi la fabrication d’une pensée groupale spécifique renforcée par l’appartenance de ses membres à un même collectif.

En grande partie, le mouvement des Gilets Jaunes a construit son Réseau dans une interaction entre ses participants via internet. Dans quelle mesure la structure Réseau peut-elle avoir impacté leur mode de fonctionnement pour que leur dynamique d’action en reprenne les principes ? Cette façon particulière de porter les revendications au politique serait-elle une rupture dans la démocratie, une disruption démocratique ?

Hormis les visions subjectives contradictoires à l’hypothèse proposée et qui seront les bienvenues, celle-ci prend appui sur des faits. Le réalisme de cette tentative de modélisation repose sur des constats qui tenteront d’identifier les éléments socle du Réseau Gilets Jaunes.

Le premier paramètre du Réseau Gilets Jaunes : la distance

Idéalement, pour pouvoir fonctionner, une organisation, famille, entreprise ou État, doit privilégier l’interaction entre ses membres, une possible alliance entre tous afin d’harmoniser la résonance de ses messages. Pour s’installer, l’interrelation a besoin de paramètres qui structurent en particulier ce mode de fonctionnement. Le premier paramètre du Réseau Gilets Jaunes : la distance.

Cette distance existe sur plusieurs plans, notamment celui du politique. La distance sera constitutive de l’espace qui sépare peu ou prou les citoyens de leurs représentants. La plus grande proximité entre eux pourrait se nommer, démocratie directe. Celle où dans des amphithéâtres antiques, chacun s’exprimait librement sans interface avec le gouvernement. Mode de dialogue sollicité par les Gilets Jaunes. Les niveaux de représentation institués éloigneront le peuple des élus car ceux-ci sont titulaires d’un mandat non contestable en cours de mandature. Seul le prochain vote sera susceptible de les changer. Ce système aura pour nom, le suffrage universel à deux tours des différentes élections d’une grande diversité de niveaux intermédiaires sur le plan local, national et européen. La contestation des mesures prises par les élus ne pourra s’opérer que suivant d’autres formes, telle la manifestation de rue et/ou la grève déclarée à l’avance.

Sur internet, le mode Réseau Gilets Jaune présente les caractéristiques d’un ensemble qui fonctionne selon un principe de proximité entre ses membres, chacun à la même distance que l’autre, quelles que soient ses caractéristiques personnelles et sociétales (profession libérale, ouvrier, retraité ou étudiant). L’un n’est pas plus important que l’autre et chacun peut s’exprimer individuellement sans représenter les autres.

Le principe d’harmonie du Réseau, la distance, conçue en termes de proximité entre les citoyens et les représentants du pouvoir, implique qu’une personne émanant des Gilets Jaunes et qui prétend les représenter, n’a pas de « légitimité Réseau » De facto, elle crée un échelon supplémentaire qui sépare les membres du réseau avec leur représentation agissant en leur nom et à leur place ; ce que le collectif rejette. Ainsi, se présenter comme le (la) représentant(e) du mouvement à l’élection européenne créé un dysfonctionnement dans la dynamique impulsée par le paramètre distance. Cette initiative ne correspond pas aux règles de fonctionnement du Réseau. De facto, il la rejette.

Il s’avère que le principe de proximité du Réseau est incompatible avec la distance que créé la représentation des citoyens par les syndicats, les partis politiques, les députés ou les ministres non obligatoirement élus de la République.

Le deuxième paramètre : l’information en boucle rétroactive

L’interaction entre les membres d’une organisation en réseau fonctionne selon un autre paramètre : l’information en boucle rétroactive.Suiteaux revendications des Gilets Jaunes et à l’élaboration des cahiers de doléances par les citoyens, un grand débat national a lieu via les corps intermédiaires, notamment les mairies, dont l’activité se situe dans une relative proximité des personnes.

D’ores et déjà, une question importante se pose. Quand les informations données par les participants au débat auront grimpé les échelons de la représentation démocratique, sous quelle forme leur reviendront-elles ? Celle d’une décision, d’un ordre ou d’une sanction, pris unilatéralement par les élites représentatives ?

Dans ce cas de figure, on parlera de participation citoyenne. Si les informations sont « montées » vers les gouvernants, elles ne sont pas redescendues vers les gens pour un autre débat de type coopératif ou collaboratif. Cette boucle aller et retour de l’information n’a pas le caractère rétroactif qui permettrait la discussion et la validation des mesures par les émetteurs de la demande. Si la décision ne convient pas à ces derniers, ou sur le seul principe de la méthode employée, ils ne peuvent que la contester. Elle ne respecte pas le paramètre de la boucle d’information rétroactive ni a fortiori, celui de la proximité entre les citoyens.

Le troisième paramètre : la résonance

Dans le cas où l’égalité de position et de traitement des membres du Réseau avec leur interlocuteur politique ne serait pas respectée ; il n’y aura pas de résonance[3]possible entre les groupes opposés. Cette dissonance va se répercuter sur les membres du Réseau et libérer une énergie qui pourra se traduire en actions symboliques renouvelées (telle, la demande de la suppression de l’Impôt sur la Fortune (ISF) et dans la poursuite de la contestation (la continuation des samedis Gilets Jaunes).

Des oscillations dans le mouvement seront des facteurs de déséquilibre du Réseau : groupuscules émergents « dissidents » à la pensée collective, ou volonté unilatérale de représentation du mouvement en politique.

Si le gouvernement « remettait plus de la liberté » dans ses décisions à destination des citoyens ; et qu’il reconnaisse expressément leur droit de participer de façon plus proche à la vie de l’État, les mesures qu’il prendrait pourraient contribuer à amortir les perturbations du mouvement Gilets Jaunes.

En toute éventualité, retourner progressivement à une situation d'équilibre de la relation entre les individus et l’État serait possible à la condition que ses dirigeants innovent une autre forme de gouvernance qui prenne acte du désir des citoyens de contribuer à la vie publique.

La mise en place du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC) fait partie des amortissements réalistes qui ont la capacité d’exercer un changement de l’orientation du mouvement Gilets Jaunes. À la condition que sa forme soit adaptée aux paramètres de leur Réseau : respect de la proximité du pouvoir avec le peuple et mise en place d’une autre manière de communiquer avec lui, la rétroactivité d’information en boucle.

Des valeurs républicaines oubliées, la Liberté, l’Égalité et la Fraternité

L’introduction de la valeur Liberté pourrait faire socle commun entre tous. Le besoin qui survient a à voir avec une autre redéfinition de cette valeur forte, si forte et si ancrée dans les mentalités qu’on a oublié qu’elle avait pu évoluer ; chacun en possédant une vision subjective personnelle. Comme si les circonstances ne l'avaient pas fait bouger ou que son caractère intemporel ne nécessitait pas qu’elle soit redéfinie à nouveau pour tous.

Afin de satisfaire la résultante du tout, l’alliance entre les citoyens et l’État, les deux autres valeurs du drapeau national, Égalité et Fraternité sont elles aussi convoquées. Les revendications des gilets jaunes portent essentiellement sur les implications de ces valeurs. Pour exemple, l’égalité de traitement face à l'impôt ou l’augmentation des « petites retraites »

Alors, il est fort regrettable que l’on ne retienne que le caractère objectif et factuel des revendications économiques et sociales (revalorisation des retraites, augmentation du SMIC ou abandon de la taxation sur les carburants) sans les relier aux valeurs qui les sous-tendent, Liberté, Égalité et Fraternité. Les revendications sont le problème, elles ne sont pas la problématique.

Ces trois valeurs ont rassemblé le pays dans des périodes de difficultés extrêmes. Aujourd’hui, la vision que chacun a d’elles a bougé. Leur actualisation sur les différents champs, politique, culturel, économique ou social, s’impose. Car après tout, les revendications des Gilets Jaunes concernent déjà la façon dont ces valeurs sont appliquées, ils ne les contestent pas. Leur demande s’inscrit quelque part dans une démarche républicaine…

Éviter une disruption démocratique

Le mouvement Gilets Jaunes ne sera pas constitutif d’une disruption démocratique si l’on arrive à structurer la problématique avec ce qui rassemble les citoyens et l’État et non ce qui les divise. Quelle hérésie serait de constater la faillite des gouvernants à amortir des revendications qui ne sont autres que celles d’une application actualisée de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité…

Aurait-on rangé au placard notre identité nationale ?


[1 ] Selon le Petit Larousse, un paramètre est une variable en fonction de laquelle on exprime les autres ; c’est un élément important dont la connaissance explicite les caractéristiques essentielles d’un ensemble, d’une question. Ce n’est ni un critère ou une valeur, autres éléments qui font sens ; car différemment des paramètres, ils ne structurent pas l’action, ils la conceptualisent. Ils sont appelés les déterminants de l’action. Par exemple, le critère d'urgence ou d’importance ; la valeur de justice ou de paix.

[2 ] Cf. article de Régis Ribette, professeur honoraire au Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris

[3] Selon Wikipédia, « La résonance est un phénomène selon lequel certains systèmes physiques (électriques, mécaniques…) sont sensibles à certaines fréquences. Les domaines où la résonance intervient sont innombrables. Les systèmes abstraits sont également soumis à des résonances : on peut, à titre d'exemple, citer la dynamique des populations. 

Auteur

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Consultante chez Humanity Concept

Spécialisée dans les interrelations dans les entreprises pour améliorer la qualité de vie au travail....

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Elisabeth Provost Vanhecke

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