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Tendances très tendance

Il y a quelques années plusieurs ouvrages avaient connu un retentissement mondial en développant les grandes tendances d'évolution de notre société. Les experts de la prospective développaient leurs scénarios en cherchant les signaux faibles et tendances lourdes devant dessiner les évolutions possibles de nos modes de vie ou de travail. Les esprits chagrins ironiseront sur leurs erreurs, d'autres repéreront dans ces tendances des transformations avérées, les plus réalistes reconnaîtront combien ces ouvrages ont efficacement alimenté leur réflexion à l'époque, au point même de changer leur approche de l'avenir et donc leur action. Un ouvrage récent (1) cherche à rompre avec ce courant. Spécialiste de l'opinion publique et conseil à ce titre de nombreux hommes personnalités politiques américaines, Mark Penn traque plutôt les micro-tendances, ces changements presque imperceptibles qui rompent de quelques pourcents avec la norme générale. Les statisticiens parleraient de queues de distribution. Dans les domaines de la vie sociale, familiale, professionnelle ou religieuse, Mark Penn met en évidence ces micro-changements peut-être annonciateurs de bouleversements plus profonds. En ne cherchant pas de tendance profonde et uniformisante, Penn souligne plutôt l'éclatement des pratiques dans notre société et ce, dans ses différents compartiments.

La société américaine qu'il nous dépeint semble évoluer dans tous les sens. Il reste au lecteur à vérifier que ce constat est pertinent pour les pays de la « vieille Europe ». On y découvre des personnes qui dorment moins en moyenne qu'il y a une vingtaine d'années. Alors que de plus en plus de gens parlent anglais ou une sorte de «globish» de par le monde, les Etats-Unis n'auraient jamais compté autant d'habitants qui continuent de s'exprimer dans leur langue d'origine sans aucune connaissance ou maîtrise de l'anglais américain. Une nouvelle race de chefs d'entreprise apparaît grâce à internet : ils sont encore au lycée… Il y a aussi ce pourcentage croissant de couples qui ne vivent qu'épisodiquement ensemble, le week-end ou pendant les vacances alors que la vie professionnelle les éloigne ; d'autres sont en couple en vivant chacun de leur côté. Mais aussi ce nombre croissant de foyers où l'on se soigne soi-même en refusant la médecine traditionnelle et en expérimentant ses propres traitements. Apparaissent aussi de plus en plus nombreux les tatoués, les réfractaires à toute forme de technologie nouvelle, les enfants éduqués au jeu vidéo, ceux qui se sous-alimentent, éduquent leurs enfants chez eux, prennent leurs animaux domestiques pour leurs enfants, déclarent leur homosexualité après 45 ans ou fuient le soleil. Penn décrit 75 de ces micro-tendances dont il est presque impossible de tirer une synthèse si ce n'est celle d'une société de plus en plus éclatée dans ses pratiques, ses aspirations, ses croyances, ou quêtes d'identité. Un vrai bonheur pour les tenants de la segmentation marketing pour autant que ces échantillons soient repérables, accessibles, et surtout, durables.

Le travail est aussi un domaine couvert par Penn. Il suit en cela les travaux de Meisinger, Lawler et O'Toole (2) et ceux plus anciens de Ilgen et Pulakos (3). Dans toutes ces études le travail et donc le management apparaissent en voie d'éclatement. Il est fini le temps où le monde du travail s'homogénéisait dans les représentations de ses acteurs mais aussi les valeurs profondes de l'activité de management. Aujourd'hui, seules les démarches de certification, de normalisation et d'accréditation développent de l'homogénéité dans le mimétisme généralisé d'un «benchmarking» universel.
Beaucoup de micro-tendances liées au mode de vie seraient pertinentes pour repérer des changements dans le monde du travail, mais, plus spécifiquement sur ce domaine, Penn repère cinq évolutions, légères tendances notables dont il laisse au lecteur le soin de mesurer si elles sont annonciatrices d'évolutions plus profondes, durables et significatives.
La première est une évidence pour tous ceux qui voyagent aux Etats-Unis : les retraités sont de plus en plus nombreux à travailler. On les trouve beaucoup dans le service. Sans même parler de Peter Drucker qui continuait de venir à son bureau de l'université à plus de 90 ans, on retrouve ces personnes âgées employées dans les supermarchés, les restaurants voire les avions. Ils viennent chercher évidemment un complément de revenu du fait de retraites insuffisantes mais aussi une vie sociale, voire, ce que l'on ne reconnaît pas suffisamment, une place, une position sociale qui est si nécessaire pour se sentir exister.
La seconde de ces tendances est le nombre croissant de ceux qui font chaque jour de longs trajets pour aller travailler. Aux 7 ou 9 heures de travail s'ajoutent 3 ou 4 heures de transport. Ce qui donne à la journée une allure très curieuse, une fatigue que les tâches professionnelles ne suffisent pas à expliquer, une vie de famille en pointillé, un séjour en voiture parfois riche de réflexion et d'apprentissage. Bien évidemment les raisons en sont le prix de l'immobilier qui pousse les gens toujours plus loin, mais aussi le souci de vivre dans un certain cadre, quitte à en payer le prix fort en temps et en essence.
A l'opposé de ceux-ci les travailleurs à domicile sont de plus en plus nombreux. Ils goûtent au charme du salon transformé en bureau, à la connexion permanente et aux longues conversations téléphoniques avec des collègues lointains, en faisant attention de ne pas les confondre à des avatars de «second life». Ceux-là aussi développent une autre vision du travail, de la carrière, de la politique au travail mais aussi des rapports entre vie professionnelle et vie personnelle.
Les deux dernières catégories concernent spécifiquement les femmes. Loin de prendre partie dans le conflit qui a conduit le précédent Président de Harvard, Monsieur Summers, à quitter ses fonctions pour avoir interrogé le rapport des femmes aux mathématiques, il note que celles-ci sont de plus en plus nombreuses dans certaines professions qui ne répondent plus du tout aux critères de la parité. De manière intéressante ce sont des domaines où le langage, la parole sont importants : le droit, la communication par exemple.
Un nombre croissant de femmes se trouverait aussi, selon Penn, dans des « travaux d'hommes », disons des travaux généralement et traditionnellement occupés par des hommes parce qu'ils exigeaient beaucoup de force physique. Pour Penn, cette évolution ne tient pas seulement à l'amélioration des conditions de travail pour ces emplois mais aussi à un mode de vie, un profil psychologique, une manière d'aborder l'existence.

La longue description de ces 75 micro-tendances est passionnante. On y découvre un monde, on s'interroge, on se réjouit ou on prend peur. Mais l'essentiel n'est pas dans ce divertissement. Une vision aussi éclatée pourrait au moins avoir l'intérêt de nous retenir de réfléchir par généralisations, le plus souvent hâtives. Ce genre de facilité n'est malheureusement pas circonscrit au monde politique ou médiatique. On parle encore des «entreprises» comme si cela existait ; il n'est qu'à voir le kaléidoscope que représente le Medef. Certains parlent même des travailleurs ou des salariés : regardez à deux fois le monde bigarré des militants syndicaux et pourtant ils ne sont en France que 8% à cotiser et se concentrent dans le secteur public. Quant à ce que l'on appelle le «privé» ou le «public», il faut ne jamais avoir côtoyé ces mondes pour imaginer qu'ils ont quelque homogénéité. Ces généralisations sont le plus souvent le signe de l'ignorance, d'une pensée faible ou de la paresse à vouloir que la réalité colle forcément avec sa propre vision du monde.
Réfléchir sur ces tendances, c'est aussi faire l'effort de chercher si, malgré tout, elles pourraient annoncer de profonds changements dans le monde du travail demain. Ce qui est présenté sera peut-être fugitif, juste une mode, un instantané de l'évolution de la société. Ce peut être aussi plus sérieux. Dans la seconde moitié des années 90, il a fallu du temps pour que les observateurs, sociologues, politiques repèrent dans la croissance économique américaine autre chose que ce qu'ils disaient avec mépris n'être qu'un développement des petits boulots du service… On dira aussi que le monde décrit est américain mais l'évolution des modes de vie en vieille Europe ces vingt dernières années devraient nous conduire à plus de modestie sur la résistance à l'imitation.
Il est vrai que l'on pourrait aussi dire que malgré tous ces changements, notre monde du travail révèle de belles et réconfortantes stabilités. On sait encore faire de vraies grèves dans les transports, que ce soit en France ou en Allemagne en conservant la belle tradition de l'utilisation de son rapport de force quand il s'agit de défendre ses intérêts : cela reste vrai partout dans le monde, les grèves dures et régulières des pilotes aux Etats-Unis sont là pour nous le rappeler et faire rougir les petits joueurs de la vieille Europe… Quant au sabotage, pratique ancestrale dans les rapports sociaux, les récentes grèves en France ont montré qu'il était toujours pratiqué, comme au bon vieux temps.
Cependant, il faut prendre l'ouvrage de Penn comme une incitation à réfléchir, un moyen de s'ouvrir à des évolutions que l'on ne soupçonne pas et qui peuvent changer nos certitudes en matière de travail. La forte présence de retraités sur le marché du travail, une discrète répartition sexuelle des emplois, de nouveaux arbitrages entre travail et loisir, vie personnelle et professionnelle, tout cela peut donner au monde du travail de demain une configuration insoupçonnée aujourd'hui. Les besoins de pouvoir d'achat, les bouleversements démographiques, les questions de santé au travail, la recherche d'une vie sociale réconfortante et le besoin d'un statut peuvent beaucoup changer ce que l'on croit aujourd'hui gravé dans le marbre d'un Code du Travail.

1 Penn, MJ. Microtrends. New-York : Twelve, 2007
2 Meisinger, SR, O'Toole, J, Lawler, EE III. The New American Workplace. Palgrave Macmillan, 2006.
3 lgen, DR, Pulakos, ED. The changing nature of performance: implications for staffing, motivation and development. Jossey-Bass, 1999.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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