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Le mécénat de compétence entre les lignes

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C.Gros et C.Ringuet

Non, le mécénat de compétence n'est pas un dispositif facile à mettre en place. Mobiliser des collaborateurs sur des projets au profit du secteur associatif est une dynamique complexe au sens défini par Edgar Morin: « la complexité est un mot latin venant de complexus qui désigne ce qui est tissé ensemble. » (1)

En effet de par sa nature, le mécénat de compétence s’affranchit de la pensée du "ou" (l'opposition) pour tendre vers une stratégie du "et" (la réconciliation). Ce dispositif crée de la valeur pour l'ensemble des parties prenantes en faisant interagir des acteurs aux compétences et aux finalités certes complémentaires mais aussi contradictoires !

Les effets produits par ces interactions ne se réduisent pas aux rendements attendus mais autorisent des émergences qui créent quelque chose de neuf et d'inattendu...

Cette dimension de réconciliation répond aux enjeux économiques d’innovation des organisations de notre époque car sans surcoût, cette innovation mobilise l’existant: le capital humain.

De la description à l’application : deux témoins pour répondre à vos interrogations sur la pratique du mécénat de compétences.

Premier témoin : Joël Tronchon, Directeur du Développement Durable du groupe SEB et délégué général de la Fondation groupe SEB. Il a été précédemment DRH de l’activité Articles Culinaires.

Les opérations de mécénat de compétences du Groupe Seb : une stratégie ou une opportunité?

Joël Tronchon (JT) : Le Groupe SEB a créé une fondation en 2007 pour financer des projets à objet social qui se concentrent sur la lutte contre l’exclusion. La volonté est double : donner l’occasion aux salariés de l’entreprise de s’impliquer dans des projets porteurs de sens et asseoir l’ancrage territorial de l’entreprise pour assurer une proximité avec ses parties prenantes. En effet, le Groupe SEB est un Groupe international qui agit selon un cadre éthique, un cadre de référence globale et des pratiques homogènes mais aussi avec une responsabilité vis-à-vis des territoires sur lesquels il est implanté.

Dans ce cadre, l’implication des salariés en appui au mécénat financier dans certains cas, se traduit par la mise à disposition de temps et de compétences au sein de différentes structures associatives et pour de nombreuses initiatives locales.

Le mécénat de compétences nécessite-t-il d’abord l’engagement de la direction ?

JT : C’est un préalable, mais il doit être accompagné d’engagement des collaborateurs de l’entreprise. L’engagement corporate est essentiel au démarrage, mais l’implication des collaborateurs est le vecteur clé de pérennisation des opérations de mécénat.

Quel management du dispositif avez-vous mis en place pour mobiliser les collaborateurs? 

JT : Le Groupe SEB a pris le parti d’un management qualitatif. Nous n’effectuons pas de comptabilisation des heures de nos collaborateurs passées dans les différents organismes, mais les managers sont informés systématiquement de l’engagement bénévole de leurs salariés. Le mécénat pratiqué est impliquant et doit répondre à des finalités qualitatives : valorisation des salariés, fidélisation des talents, ancrage territorial avec nos parties prenantes…

Existe-t-il un type de collaborateurs pour prêter ses compétences en sachant que l’apriori est : mécénat= senior ?

JT : Nous sommes très vigilants à cette diversité de profils de collaborateurs motivés à s’engager dans des actions solidaires. Nous confions la sélection des projets à un comité opérationnel composé d’un panel de représentants de l’entreprise (représentants syndicaux, cadres, ETAM, ouvriers). Par exemple, notre partenariat avec l’Institut Télémaque dont l’objet est le parrainage de jeunes issus de milieux modestes avec une ouverture socio culturelle, attire aussi bien des cadres dirigeants que des employés administratifs, des salariés seniors autant que des juniors. 

Le mécénat de compétences peut-il être taxé de « belle image à bon compte » ?

JT : C’est très franco-français de poser cette question ! En France, et contrairement à d’autres cultures, l’engagement sociétal d’une entreprise est forcément suspect ! Pourquoi cacher ce que nous faisons ? En revanche je préconise de faire et de communiquer ensuite. Le Groupe SEB valorise les actions solidaires et l’engagement des salariés essentiellement en interne. La communication externe n’est pas une finalité. 

Quels sont les freins de la dynamique du dispositif?

JT : - La lassitude des collaborateurs impliqués depuis quelques années voire un sentiment de culpabilité à poursuivre exige de renouveler nos propositions d’actions solidaires.

- La gestion des bénévoles évoluant dans un cadre moins structuré qu’en entreprise demande à nos collaborateurs de faire preuve d’une capacité à composer avec cet environnement.

Nous évoquions la complexité du dispositif, pouvez-vous nous donné  un « inattendu » vécu ?

JT : Nous avons contribué à la création d’EIDRA, entreprise d’insertion de Rumilly et de l’Albanais, en apportant un fort soutien et l’appui de collaborateurs du Groupe en mécénat de compétences.

L’idée était qu’un groupe de 5 à 6 salariés impulsent la dynamique pour qu’EIDRA puisse exister de manière autonome. Après quelques mois, je posais la question au directeur d’EIDRA : « combien de personnes se sont effectivement impliquées » ? La réponse fut : une trentaine de personnes. Inattendu, car ces salariés bénévoles avaient contribué  de manière spontanée, via le bouche à oreille positif autour du projet !

Vous parlez d’autonomie… cette collaboration peut-elle amener une association vers un modèle économique rentable et durable ?

JT : Tout à fait. Les frontières sont floues : développer un projet social rejoint parfois le Social Business (2).

En tant qu’ex DRH, à votre avis, quel est le rôle du département des Ressources Humaines?

JT : Un rôle incontournable ! Les RHs impulsent et pérennisent toutes les actions solidaires. Le mécénat de compétences touche leur cœur de métier : le développement des compétences, la mobilisation des salariés, la motivation tout au long du parcours, l’esprit d’équipe, la fidélisation, la valorisation en interne de nos potentiels et notre capital humain. C’est pourquoi ils sont nos ambassadeurs sur tous les sites mécènes pour être le relais entre l’opérationnel et la direction.

Second témoin : Christophe Elyn: Vice Président Supply Chain de l’Europe du Nord et de l’Europe de l’Est du GROUPE SEB

Comment avez-vous utilisé votre expertise professionnelle chez ADN ?

Christophe Elyn (CE) : ADN (l’Agence du Don en Nature) a souhaité s’entourer de professionnels pour l’ensemble des missions à mettre en place, que ce soit pour la comptabilité, le juridique ou internet. C’est cette démarche professionnelle qui a plu au groupe SEB et dans ce sens le groupe a fait appel à mon expertise pour assurer un soutien de compétences, auprès de de la jeune équipe ADN en 2008. Professionnaliser le dispositif de la logistique semblait indispensable pour rester cohérent avec la mission originelle d’ADN : éviter le gaspillage. ADN se devait d’être exemplaire. Nous avons donc professionnalisé le process de donation et rationaliser le système des flux : collecte, étiquetage, emballage, transport, livraison…pour avoir le minimum de déperdition aux différents stades de la chaine logistique. Depuis 2009, ADN a déjà redonné plus de 50 M€ de produits neufs, le défi était donc de taille.

Pourquoi cet investissement de temps et de savoir-faire pour ADN ?

CE : C’est d’abord un investissement personnel. Je veux contribuer à la lutte contre l’exclusion et je rejoins les valeurs de mon entreprise qui donne l’opportunité d’agir pour les quelques millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté en France. Chez ADN, je suis acteur et je sers une cause.

Mécénat et réseau : un tissage complexe ?

CE : Tout à fait et à plusieurs titres. Contribuer au développement d’ADN amène à travailler avec les acteurs publics, d’autres associations et professionnels locaux en prenant en compte la culture et les ambitions de chacun. En revanche le résultat est gratifiant.

Pour exemple : après l’optimisation des flux, nous cherchions à optimiser les coûts en mutualisant les livraisons. Cela a été possible grâce au partenariat avec l’association Fondalim de Bourgogne positionnée sur l’aide alimentaire. De son côté Fondalim a élargi ses services en proposant à ses bénéficiaires des produits d’hygiène en plus des produits alimentaires.

Moi-même, j’étends mon réseau de connaissances avec mes pairs exerçant dans d’autres entreprises comme les logisticiens de Lejaby avec qui nous avons eu l’occasion de collaborer.

Le mécénat de compétences : quelle émergence de valeurs humaines, économiques ?

CE : Même si nous devons gérer des relations compliquées avec des bénévoles souvent fortement impliqués et dans un espace neutre au sens sans niveau hiérarchique, la création de valeurs est multidimensionnelle. L’impact du projet rejaillit sur les hommes : fierté d’appartenance à l’entreprise, reconnaissance de nos expertises, satisfaction partagée d’avoir abouti des projets…

De plus ce partage de compétences permet aux structures bénéficiaires de générer de l’activité économique. ADN a aujourd’hui des prestataires qu’elle rémunère telle une entreprise paye ses fournisseurs! C’est le cas pour notre transporteur Dentressangle. Cette activité est même à l’origine de création d’emploi direct ou indirect.


(1) Mooc de l’ESSEC par la Chaire d’Edgar Morin : « L’avenir de la décision, connaitre et agir en complexité »

(2) Selon Muhammad Yunus, le social business se définit comme une activité rentable au service du développement social et économique des communautés les plus fragilisées et marginalisées.

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Corine Gros : Entrepreneur, iconoclaste et curieuse des modèles de création d'entreprises « socialement innovantes » qui répondent aux nouveaux...

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Corine Gros

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