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Votre entreprise est-elle vertueuse ?

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Constatons

On voit passer des articles sur Internet à propos de la phronesis, et je m'étonne qu'ils ne proposent pas de dépenser 6,60 € en Livre de Poche pour connaître les 15 autres vertus décrites dans l'Ethique à Nicomaque d'Aristote ? Celui-ci promet qu'en les pratiquant avec un peu d'habitude on parvient au bonheur, à la béatitude, ce qui est un bon teasing en ces temps de déprime économique. Mais elles peuvent également être une possibilité pour les entreprises de réduire les risques psycho-sociaux et les dégradations de la capacité d'auto-financement par les amendes onéreuses des procès pour vices de comportements. Être vertueux ne rapporte peut-être pas d'argent, mais cela permet des économies substantielles sur les charges exceptionnelles.

Car dans le volet de la RSE apparaît un bénéfice en terme d'éthique à l'égard des parties prenantes, mais sait-on que l'éthique signifie la moralité, et qu'elle a été mise au point par Socrate sous la plume de Platon ? Pour lui est moral ce qui est juste, équitable, bon, mais également beau car il a un sens de l'esthétique, et pour lui le laid n'est pas moralement acceptable. Si cette justice se définit par rapport aux lois en vigueur qui définissent ce qui est injuste, et ce qui est légal, en revanche la notion du bon se rapporte au bienfait, de ne pas faire de mal, et le beau est assez subjectif, dépend des goûts. Néanmoins, comme le suggère le jeune Thrasimaque dans la République, il peut être plus lucratif d'être injuste tant qu'on ne se fait pas attraper, même si le coût pour celui qui subit l'injustice et plus grand que le bénéfice qu'en tire celui qui commet cette injustice. Il faut seulement ne pas espérer fidéliser ses clients.

Dans ce but des entreprises et groupements de professionnels ont établi des Codes de Déontologie qui doivent être suivi scrupuleusement par les membres de l'organisation. 'Déontologie' est un mot grec qui signifie « le discours de ce qu'il convient de faire ». Il s'agit donc des mœurs, des comportements à suivre, et il arrive que l'un d'eux soit de dénoncer, tel un sycophante, les mœurs que l'on trouverait non éthiques, donc immorales. Le prescripteur de ces mœurs ne sait donc pas lui-même établir ce qui est moral et ce qui ne l'est pas, et fait appel à la sagesse de ses administrés pour l'identifier. Mais est-il moral de dénoncer un ou des collègues qui ne le seraient pas ? N'est-ce pas une sorte de puritanisme ?

Socrate et Aristote

C'est là où en imaginant une « société idéale » Socrate va proposer qu'elle soit vertueuse, mot qui en grec se rapporte à l'excellence d'une fonction, à l'image de l'oeil dont la vertu est de voir clairement, alors que le vice en grec (κακίαν) a un sens de malice, de méchanceté. Nous n'avons donc pas qu'une opposition entre le bien et le mal, mais entre l'excellence et le défaut. Les 4 vertus qu'il édicte alors sont la sagesse, le courage, le « bon esprit », et l'équité, et les 4 vices sont l'ignorance, la couardise, la débauche, et l'injustice. D'après lui si la société est tournée vers ces vertus, alors les membres qui la composent le seront aussi. A noter que ce « bon esprit » qui se dit σώφρων (sophron) en grec signifie autant une bonne santé mentale qu'un esprit précautionneux.

Or Aristote va trouver que ces 4 vertus ne suffisent pas à faire d'un homme (il parle peu des femmes) quelqu'un d'excellent, donc de vertueux par nature. Il va en concevoir 11 comme étant des justes milieuxentre deux vices, l'un étant le défaut de la vertu et l'autre son excès, plus 5 autres vertus intellectuelles, propres à la psyché, dont la phronesis. Ces justes milieuxsont donc assez subjectifs car si par exemple le courage devient l'intermédiaire entre la lâcheté et la témérité, comment définir si entreprendre un projet est téméraire ou y renoncer est de la lâcheté ? Or cette phronesis, qui est le sens littéral de la prudence, est la « faculté de délibérer avec succès sur les choses qui sont bonnes et avantageuses » donc de savoir renoncer à celles qui sont mauvaises. La lâcheté serait plutôt le déni de ses responsabilités, la fuite devant les devoirs qui vous incombent, la peur qui vous terrasse.

Les vertus aristotéliciennes

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Quant aux vertus de la psyché, il y a le métier, habitude d'exécution dirigée par la raison véritable ; la science, connaissance des choses universelles ; la prudence (phronesis) ; la sagesse, expérience cumulée qui permet de savoir choisir ; et le « nouç » qui désigne l'esprit, l'intellection.

Nous voyons donc que pour Aristote l'éthique, la moralité, se définit comme un type de compor­tement, des mœurs, une déontologie, et l'usage complet de ses facultés cognitives pour prendre des décisions réfléchies au regard des conséquences qu'elles vont entraîner. L'accident non anticipé est pour lui la plus calamiteuse des injustices, il préfère à tout prendre qu'un préjudice ait été inten­tionnel, délibéré, car en ce cas la faute est claire, et la sanction facile.

Application

A notre niveau il est facile d'imaginer notre déception d'avoir à travailler avec quelqu'un cumulant tous les défauts, et notre exaspération s'il a tout en excès. Une personne équilibrée dans les justes milieux peut être présumée très agréable à côtoyer, et cela peut permettre de définir un cadre pour le savoir-être qu'on demande de plus en plus, pourvu qu'on soit soi-même autant vertueux, et en particulier indulgent, juste, envers les plus malhabiles. Car selon Aristote ces vertus ne sont pas innées, il faut les acquérir à force d'habitude, de s'y tenir, comme un art de vivre.

Comment alors ces mœurs vont-elles permettre des économies de charges ? Déjà par une diminution du stress causé entre collègues, et une admiration des plus doués que l'on envie plutôt que les jalouser, du fait de l'équité voulue. Le respect devient plus facile lorsqu'on n'a rien à reprocher. Et de veiller ainsi à sa vertu, son excellence, par effet de cumul, va permettre de veiller sur celle de sa société. Mais doit-on alors créer une « pression sociale » par le biais d'un « règlement » pour imposer à ses collègues d'être vertueux ? Peut-on instaurer comme cela se fait avec les « Ordres » de professionnels une sorte de « clergé » dont la religiosité garantit aux parties prenantes qu'ils ne seront pas déçus, trompés par des promesses mensongères ?

Nous pourrions donc imaginer une motivation de l'excellence par un système de récompense et de pénalités, de carotte et de bâton qu'on emploie pour faire avancer les ânes. Menacer les plus vicieux d'une excommunication avec le spectre du chômage, du licenciement, et promouvoir les plus vertueux à des fonctions de « guide », ce qui se dit leaderen anglais. Mais cela a déjà été essayé pendant plusieurs siècles car c'est le principe fondateur de l'aristocratie, littéralement le pouvoir (kratos) de l'excellence (aristos). C'est de cette façon que les Papes sont élus par des Cardinaux. Et comme il est facile de le voir, cela conduit à une sclérose, un immobilisme de l'institution, une interdiction de réformes régénératrices. Car être vertueux ne fait pas automatiquement de vous un bon gestionnaire, un bon homme/femme d'affaire.

Loi PACTE

Pour le Gouvernement français, cette loi permettrait « des entreprises libérées, mieux financées, plus innovantes et plus justes ». Le dernier aspect, la justesse, relève de la morale et de la vertu. Pour l'instant cette libéralisation se fait souvent par un leader qui instaure une « vision » et une « culture », celle-ci régulant les mœurs lorsque le patron est absent[1]. Or s'acclimater à une culture est comme un changement de pays, c'est un renoncement à sa culture d'origine lorsqu'il y a désir d'assimilation plutôt qu'expatriation. Le « métèque » (meta-okios, seconde maison) doit se civiliser en adoptant le comportement collectif. Or celui ou celle qui a connu une vie dans un pays étranger sait que tout le monde n'a pas une flexibilité morale telle qu'on pourrait aller vivre n'importe où. Il peut alors être plus facile de définir des vertus, des excellences à atteindre, comme une sorte de progression dans son savoir-être qui portent à l'autonomie et la responsabilité, ce que souhaite la Loi PACTE. Et dans la QVT se pose aussi la question du bon voisinage entre collègues, de jouir de conditions de relations sociales qui sont un facteur de confort et de performance, plus que le stress et le déplaisir de collaborer.


[1]          La démocratie d’entreprise, une utopie à portée de main ? - Thibault Le Texier , 08/03/2019, https://laviedesidees.fr/La-democratie-d-entreprise.html

Auteur

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Assistant philosophique pour les affaires

Guillaume est fils d'entrepreneurs (BTP, 50 employés) et a réalisé une carrière d'abord comme...

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Guillaume Rosquin

Assistant philosophique pour les affaires Guillaume est fils d'entrepreneurs (BTP, 50 employés) et...

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