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Se libérer des croyances de l'Entreprise libérée #2

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On ne présente plus ou presque l’entreprise libérée avec ses salariés libres de décider par eux-mêmes des actions à engager sans hiérarchie apparente. Ce courant, découvert par le grand public suite au reportage le bonheur au travail, a déferlé puis c’est solidement ancré dans tout ce qui touche de près ou de loin les entreprises à travers les réseaux sociaux, les médias et les diverses associations. En a t-il pour autant vraiment franchi les portes?  On évoquait une vague irrésistible conjuguant performance puis bonheur, à laquelle seuls des dirigeants d’un autre siècle pourraient résister. Qu’en est-il vraiment 4 ans après, alors même que ce concept a suscité un temps une forte passion et fait couler beaucoup d’encre entre convertis et contradicteurs ? Comment a-t-il évolué ? Dans un monde où désormais information et communication se mêlent, quelles croyances d’un autre type, celles issues des réseaux sociaux, ont pu se développer ? Et comme pour ces croyances limitantes que l’on trouve dans nos entreprises, ne serait-il pas urgent alors de s’en libérer ?

Ce dossier est publié en 4 étapes. Lire la chronique 1 ICI

Chronique 2 : L'Entreprise libérée : la 1ère mode managériale majoritairement virtuelle   

L’entreprise libérée est la 1èremode managériale à l’ère des réseaux sociaux. Pourtant, compte tenu de l’énorme décalage entre sa notoriété et son taux de pénétration probable dans les entreprises, pourrait-elle véritablement avoir le statut de mode managériale si ce n’est virtuelle ? Alors que le principe même d’une mode managériale, selon Romain Zerbib, chercheur associé à la chaire ESSEC IMEO,  est de s’implanter massivement dans des entreprises pour ensuite être tout autant massivement rejetée et remplacée par une autre, l’entreprise libérée, elle, se serait en fait massivement implantée dans les réseaux sociaux.

Un courant sans grands noms associés en France

Si des grands noms comme le Groupe Mulliez, Michelin, Airbus, et plus récemment la Maif ont été associés un temps à ce courant, aucun des dirigeants de ces géants ne s’est déclaré libéré ou même sur le chemin. Pascal Demurger PDG de la Maif et Jean-Dominique Senard, PDG de Michelin ont même déclaré officiellement ne pas être des entreprises libérées(1)alors même que sur Google la recherche associée entreprise libérée/nom du grand groupe donne un résultat respectivement de 30000 pour la Maif et 50000 et Michelin. On voit très bien ici l’effet viral sur les réseaux sociaux de fausses affirmations sur des entreprises de 1erplan.

Concernant les grands groupes, sans doute faudrait-il se rapprocher de l’interview D’Isabelle Kocher, PDG d’Engie qui, questionnée sur le sujet répondait : « je n’aime pas le terme "entreprise libérée". Il laisse à penser qu’il n’y a ni guidage ni orientation. C’est tout le contraire (chez Engie).»(2)

On rappellera que le principe d’une entreprise libérée selon Isaac Getz est le suivant : « Je parle des entreprises libérées, définies comme des organisations dans lesquelles la majorité des salariés sont libres et responsables d’entreprendre toute action qu’eux-mêmes, pas les supérieurs ou les procédures, décident comme la meilleure pour l’entreprise ».(3). Aller vers plus de confiance et plus d’autonomie, comme font certains de ces groupes, ne caractérise pas une entreprise libérée ni même le chemin vers une libération. Ce constat remet en cause la croyance de l’universalité de ce courant tourné concrètement vers les PME.

Et du côté des PME ?

Il n’existe pas de label « libéré ». Le statut est du domaine du déclaratif, et donc sans aucune vérification possible. Concernant les PME, tout tourne majoritairement autour des mêmes entreprises depuis 4 ans : Favi, Chronoflex et Poult (qui a abandonné l’aventure depuis 2017). On peut les  considérer comme les ambassadeurs de ce courant. Pour les autres, dont le chiffre est impossible à définir,  il est de plus difficile de déterminer ce qui constituerait réellement une transformation culturelle et/ou organisationnelle et ce qui serait du domaine de la communication. La marque entreprise libérée a été, au plus fort de la vague en 2015, un excellent vecteur de communication marketing ou de marque employeur pour des PME jusque-là ignorées du grand public. Dans tous les cas, le nombre d’entreprises libérées resterait à la marge. La France possède 139500 PME et 5800 ETI(4). En partant d’une hypothèse de 100 entreprises libérées en France (ce qui serait déjà très conséquent comme chiffre) on arriverait au ratio de 0.07%. Cette hypothèse se base sur plusieurs constats :

-) Ce sont régulièrement les mêmes entreprises qui sont citées et qui se comptent sur les doigts d’une main. Parmi elles Poult, ambassadeur historique a même laissé tomber l’aventure en 2017.

-) Bien que le statut soit juste du domaine du déclaratif, que ce soit par l’entreprise ou bien même d’autres le faisant pour son compte, le nombre d’entreprises ayant déclaré ou été déclaré libérés ou même sur le chemin de la libération reste très à la marge. On a même attribué ce statut à des grands noms comme Michelin ou la Maif alors même que leurs dirigeants rejettent cette appellation.

-) Quelle entreprise en 2018  peut vraiment se prévaloir d’être libérée suivant la définition donnée par son créateur ?

-) On attribue au physicien danois Niels Bohr ce principe : « ce qui ne se mesure pas n’existe pas ».  On rappellera qu’il n’existe aucun label entreprise libérée.

Si on devait comparer ce courant au lancement d’un nouveau produit dans le secteur de la grande consommation, comment définirait-on une part de marché de 0.07% (même en décuplant ce chiffre, il resterait très marginal) 7 ans après son introduction? Surtout avec un plan promotionnel comme jamais aucun produit n’a pu connaitre auparavant. Cette mode a réussi l’exploit de monopoliser la quasi-totalité des plans médias possible : réseaux sociaux jusqu’aux grands médias, associations diverses de soutien aux dirigeants, conférences. Le nom entreprise libérée sur Google donne un résultat de 2.0 millions. A titre de comparaison, le mot management est à 2.3 millions et innovation managériale à 0.4 millions. Ceci montre bien le taux de pénétration de ce courant sur les réseaux sociaux. Quel dirigeant, intéressé par l’évolution des pratiques, ou tout simplement curieux, aurait pu passer à côté de cette mode et des promesses qui lui ont été accordées (performance supérieure, bonheur au travail…) ? Restée massivement à la porte des entreprises, on peut ainsi considérer l’entreprise libérée comme la 1ère mode managériale majoritairement virtuelle à l’ère des réseaux sociaux.


(1) Emission circuit court Europe 1 du 10/10/2017  avec Pascal Demurger, interview Jean-Dominique Senard Les Echos Business du 08/06/2018
(2) https://www.usinenouvelle.com/article/une-transformation-n-est-jamais-terminee-previent-isabelle-kocher-la-directrice-generale-d-engie.N692929
(3) http://www.liberation.fr/debats/2017/12/04/a-quand-la-revolution-de-velours-de-l-entreprise-francaise_1614381par Isaac Getz
(4) Source INSEE 2015

Auteur

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Spécialiste en organisation

Fondateur de LLM Conseil.

Ancien cadre supérieur de Grands Groupes (Danone, Diageo,...

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Loïc Le Morlec

Spécialiste en organisation Fondateur de LLM Conseil. Ancien cadre supérieur de Grands Groupes (...

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