ADP

RH info : site d'actu et d'information sur les ressources humaines.

RSS

Digital, pouvoir, et bruits de couloir

visuel_big_data.jpg

 

La scène se déroule au crépuscule du XXème siècle en France.  Nous sommes dans un des 1ers comités de direction d’un grand groupe international faisant suite à la fusion de 2 entités. Les 2 directeurs marketing  présentent chacun  le résultat d’études de marchés similaires commandées avant la fusion. 2 cabinets majeurs du moment avaient été sollicités pour les réaliser. Les résultats exposés, traitant pourtant d’un même sujet, sont résolument opposés. Le PDG mi sarcastique, mi désabusé propose alors que l’on mette les 2 cabinets conseil  dans une salle et qu’ils en ressortent uniquement après s’être accordés.  Cet exemple un peu extrême  pourrait malgré tout être un repère sur ce qu’était l’information en cette fin de XXème siècle. La plupart du temps on ne l’avait pas, ou trop tard, ou fausse.

Les entreprises n’avaient pas ou peu de visibilité ne serait-ce que de leur présent. On commençait à peine à utiliser le partage de données avec ses principaux clients et fournisseurs.  Et pourtant, on attribue à ce XXème siècle de curieuses affirmations concernant l’information. Il y aurait eu rétention de celle-ci de la part des managers de cette époque pour leur permettre d’assoir leur pouvoir. Cette croyance issue du  « manager bashing »  est  largement utilisée pour valoriser le digital.  L’information désormais partagée, disponible pour tous, transformerait alors l’organisation et le management, voire même la raison d’être du manager dans l’entreprise. Ne pouvant plus garder l’information pour lui, il perdrait alors la base de son pouvoir. Curieuse affirmation alors même que la caractéristique de cette fin de siècle a été de n’avoir que peu d’information d’aide à la décision disponible. Comment perdre alors un pouvoir  que l’on n’a pas ? Au-delà de ce constat, on aurait pu aussi se poser la question de l’intérêt réelà garder l’information ? Ne pas partager des informations nécessaires au business avec son équipe c’est conduire dans le mur son département, son service. C’est la meilleure façon de ne pas réaliser des objectifs toujours plus ambitieux chaque année. Quel manager irait se tirer une balle dans le pied, voire préparer lui-même sa lettre de licenciement en agissant contre ses propres objectifs ? Au nom de quel pouvoir dont on voit mal ainsi l’intérêt ?

Il est vrai toutefois qu’il existe bien dans l’entreprise une information dite de « pouvoir » :

- Qui est bien parti pour planter son projet et risque de se voir dépasser par un collègue.

- Qui vient de rater sa présentation au « Board » 

- Qui a actuellement les faveurs du Roi (le dirigeant).  

-…

Elle se diffuse via ce canal particulier que sont les bruits de couloir. Elle n’est pas écrite car perdrait alors tout…  pouvoir. Or, on n’a pas encore appris à coder les « secrets de boudoir ». Le digital ne change donc  rien à l’affaire. On rappellera par ailleurs que les informations dites stratégiques ne sont pas largement partagées en amont d’un projet pour ne pas simplement le faire capoter. Enfin, certaines informations obéissent à des règles légales obligeant par exemple sur certains sujets à  avertir au préalable les partenaires sociaux. Là encore, le digital ne change rien de fondamental. 

La scène se déroule désormais de nos jours, toujours dans ce grand groupe qui a fortement évolué au cours d’une génération avec entre autres la création du métier de data scientist. Ce dernier  ayant connu la fin du siècle précédent, il est  facile de lui demander qu’elle serait alors pour lui le véritable changement concernant l’information. Sans surprise,  c’est cette masse de données désormais disponible et qui, grâce à une expertise,  deviendrait une véritable aide à la décision. D’une fin de siècle en pénurie d’information, nous somme passé à un autre extrême avec les  big datas.  Ceci rappelle que quel que soit le siècle, l’information brute n’est rien. Même sans les contraintes de big datas,  Il faut pouvoir la comprendre, l’intégrer. Il faut que  celui qui la reçoit puisse en faire quelque chose.  Cette évidence semble avoir été oubliée tant on peut voir que cette information désormais librement partagée serait un des atouts majeurs du digital pour transformer les organisations. On peut lire par exemple : « le partage de l’information rend les organisations plus plates ». On rappellera que la notion d’information commune date de l’introduction des ERP au siècle précédent.  Celles-ci auraient dû alors être considérablement aplaties.

La capacité à pouvoir intégrer des informations,qui vont au-delà de la stricte fonction, dépend de la compréhension des enjeux possibles liés à cette information. Elle demande une vision globale ou tout du moins assez large de son environnement. Dans un monde du travail dont le modèle tend plutôt vers l’hyper spécialisation,  un changement de paradigme, que ce soit dans la formation des salariés ou même les principes d’évolution non plus verticales mais horizontales,serait donc un préalable nécessaire.  Encore une fois le digital ne résout  rien ici. 

Le plus intéressant pourtant dans cet échange avec ce data scientist est ailleurs. Lui demandant quelle visibilité il avait désormais sur le business, sa réponse fut éloquente. Il connait par exemple le niveau de résultat d’une action client avant même le début de celle-ci.

Même si ceci est spécifique à leur marché et pour certains types d’opérations, il est indéniable que ce siècle, grâce au digital,  offre un niveau de visibilité du business sans pareil par rapport à la fin du siècle précédent. Ce serait comme le passage d’un éclairage de nuit à la lanterne vers des phares longues portée au xénon. Et c’est là le plus fort paradoxe. Alors même qu’on accorde très largement au digital des vertus qu’il n’a pas, on oblitère totalement cette transformation majeure qu’il apporte à ce siècle.  Alors même qu’on annonce notre monde VUCA, les entreprises n’ont jamais eu autant d’éléments de visibilité disponible pour éclairer et donc rendre moins incertain leur chemin.  D’où pourrait provenir alors ce sentiment de lourdeur trop constaté en entreprise ? 

La fin de l’échange avec ce data scientiste apporte sans aucun doute une piste sérieuse de réponse.  A la question de quelle action est décidée s’il s’avère que l’opération risque d’être un échec, le data scientist  après une trop longue hésitation : «aucune».  Qui prendra dans l’entreprise la responsabilité d’arrêter une opération avant son démarrage, assumant en amont la perte, même si  à minima ? Qui prendra le risque de décider ? De revoir éventuellement la stratégie ? 

Au siècle précédent, la seule façon de déterminer la réussite d’une  action était de se centrer sur l’excellence dans l’exécution. On savait donc après coup si la stratégie avait été bonne. Cette culture de l’excellence  reste encore fortement ancrée dans ces  grandes entreprises.  Ce qui était une force ne risque t’il pas de devenir une faiblesse en refusant d’intégrer cette capacité nouvelle de remise en cause ? 

Mais quid alors de ce manager qui gardait pour lui l’information pour son propre pouvoir ? Quid du digital qui était censé être la réponse à ces problèmes de silo, d’organisation, de management ?  Si ce n’est pas une information, qu’est-ce ?  Punch line ? Buzz Word ? Machine à « like » à travers le manager bashing (et si possible french) ? Argument commercial pour vendre ses produits ? 

Il semblerait en fait qu’on ait bien réussi à coder les bruits de couloirs : ceux des réseaux sociaux.

Auteur

loic_le_morlec.jpg

Spécialiste en organisation

Fondateur de LLM Conseil.

Ancien cadre supérieur de Grands Groupes (Danone, Diageo,...

loic_le_morlec.jpg

Loïc Le Morlec

Spécialiste en organisation Fondateur de LLM Conseil. Ancien cadre supérieur de Grands Groupes (...

Du même auteur