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KM, représentations et intelligence

Qu'il s'agisse de connaissance ou de compétence, une des problématiques du Knowledge Management est celle de la "prise de conscience", de la "perception" des réalités internes et externes qui préside aux orientations, choix et décisions d'un acteur professionnel. Cette perception peut parfois être très éloignée du réel, voire très illusoire. Or la performance recherchée implique de réduire autant que possible cet écart, ce qui est du ressort de ce qu'on appelle "l'intelligence".

Quelques rappels philosophiques et psychologiques s'imposent pour mesurer la nature et la portée de cette question de fond. Notre finalité est évidemment pratique, mais il est impossible de faire l'impasse sur la compréhension du fond, si l'on ne veut pas simplement donner, même à grand renfort de technologies modernes, de simples coups d'épée dans l'eau.

La difficulté peut se définir de la façon suivante : ce que nous avons coutume d'appeler notre "conscience" est structuré par un système de représentations, acquis depuis nos origines, au long de notre histoire, de notre formation, de notre expérience ; nous n'avons d'ailleurs pas une conscience complète de ce système et de la tyrannie qu'il exerce sur notre pensée et sur notre imagination, sur nos affects et sur nos sentiments et par conséquent sur les conditions de notre créativité. La créativité nous oblige en effet à recevoir, regarder ou concevoir des "choses" qui outrepassent, voire contredisent absolument notre système. Et comme c'est à partir de ce système que nous jugeons spontanément, cette contradiction peut devenir en nous un véritable obstacle.

Comprenons bien. Tout savoir, quel qu'il soit, s'appuie nécessairement sur des représentations. Qu'il traite de l'individu, de la société ou même de valeurs transcendantes, il ne traite jamais que des objets, c'est à dire de la structuration et de l'organisation des représentations d'un sujet, dans une corrélation avérée. Autrement dit, la représentation est une construction de l'esprit - imagination et raison, sensibilité et affects, mémoire et intuition - qui tâche de reproduire les éprouvés et les concepts de notre expérience, vécus par nous-mêmes ou induits par des tiers.

En outre, ces représentations se constituent nécessairement en système, c'est à dire en un tout cohérent et clos sur lui-même, dont chaque élément est en relation avec tous les autres. Toute nouvelle représentation doit pouvoir trouver sa place au sein du système, sous peine d'y faire germer une contradiction trop forte qui provoquerait l'aveuglement, l'exclusion voire l'oubli. Chaque représentation dont l'intégration est possible trouve ainsi sa place d'objet au sein du système des représentations d'un sujet.

Il n'y a donc d'objets que pour un sujet. Et ces objets ne sont pas les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais telles que nous nous les représentons, en y projetant d'ailleurs les caractéristiques propres de notre système. Ce qui veut dire que nous ne pouvons nous représenter les choses qu'en tant qu'elles constituent un objet acceptable pour nous... nous avons donc toujours tendance à construire l'objet pour qu'il soit compatible avec notre système existant. L'illusion consiste à prendre l'objet pour la chose, à penser que ce que nous nous représentons est le réel; alors que ce n'en est qu'une image plus ou moins déformée et altérée. L'illusion est une fonction de lutte contre le stress ; stress provoqué par une représentation nouvelle et par conséquent toujours agressive pour notre système.

Dès lors, la créativité en pâtit. Le savoir, tout comme la culture, ne joue que sur la mémoire, une mémoire qui finit par être encombrée de la combinatoire complexe du système de représentations, parfois jusqu'à saturation. Le recul n'est plus alors possible et l'intelligence est invalidée.

C'est pourquoi concevoir un système de Knowledge Management exclusivement sur la constitution de bases de données partagées est très insuffisant ; c'est ne s'appuyer que sur une combinatoire d'éléments statiques ; c'est lui enlever toute dimension prospective et stratégique. La créativité repose sur l'intelligence, qui est lutte permanente contre les apparences et contre l'illusion. La vertu de l'intelligence, en effet, réside dans le fait qu'elle demeure extérieure au système de représentations, contrairement à ce qu'en philosophie on appelle " la raison ".  
 
Raisonner, c'est faire des liens et viser à la parfaite cohérence de l'ensemble des éléments ainsi reliés ; la raison est systémique dans son essence même. Elle produit en permanence la logique combinatoire justifiant l'ordre du système. Elle se veut également " systématique ", c'est à dire qu'elle est totalitaire dans son mode de fonctionnement, tendant toujours à clore le système en recherchant la combinaison définitive. Ce faisant, paradoxalement, elle lutte contre l'intelligence.
 
L'intelligence, elle, recouvre un ensemble de " qualités " permettant d'aller au delà du déterminisme du système et du conditionnement qu'il impose toujours à la pensée ou à la réflexion. On peut mentionner les plus remarquables :  
 
- La capacité, comme son étymologie l'indique, à " lire à l'intérieur de… ", en allant au-delà des apparences ; autrement dit d'avoir une vision pénétrante du réel. L'intelligence est non-conformiste dans sa nature même.
 
- L'aptitude, découlant de cette capacité première, à discerner et hiérarchiser l'important et le secondaire, à éliminer l'accessoire, pour sélectionner l'essentiel.
 
- La capacité à simplifier un problème tout en ne négligeant pas la complexité qui lui est inhérente.
 
- L'aptitude à composer les moyens avec la fin, tout en tenant compte des circonstances, ce qu'on a coutume d'appeler " l'intelligence pratique ".
 
- L'ouverture d'esprit consistant à être capable d'accepter la contradiction et de reconsidérer éventuellement sa position ; à recomposer la stratégie en fonction de situations nouvelles ou inattendues.
 
- L'aptitude à imaginer, c'est à dire à transposer un instrument, une idée ou une méthode du système existant pour lui donner une finalité nouvelle.
 
- La capacité à élaborer des scénarios en tenant compte de l'ensemble des contraintes et des contradictions, en recherchant toujours le point d'équilibre entre marchés, potentialités et finalités.
 
- Sa capacité à transgresser le système, à ne pas se laisser duper par les habitudes ou les idées reçues ; à dominer craintes et peurs pour rechercher l'efficience réelle et non l'efficacité à court terme et à tout prix.
 
La faiblesse de l'intelligence, dans le sens où nous en parlons, réside dans le fait qu'elle a besoin d'un peu d'espace et de sérénité pour se développer et s'exprimer. Penser que la seule augmentation de la mémoire (voire de la culture) donne plus d'intelligence est un contre sens. Penser que l'urgence ou le stress la stimule en est un autre. Un système trop bien ficelé ou une mémoire saturée sont ses pires ennemis. Il faut impérativement s'en souvenir pour concevoir une gestion des connaissances qui soit pas stérile, et nous allons pouvoir, dès lors, caractériser quelques unes des exigences de ce que peut être un système ouvert de Knowledge Management.

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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