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KM et connaissance

Il est difficile de parler du knowledge management sans définir ce qu'est la "connaissance". Or cette notion répond à un concept complexe, qui ne saurait se suffire d'une formule définitive. Nous en proposerons donc plusieurs approches, afin d'en cerner les contours et d'en discerner les caractéristiques. Nous aurons ici recours à quelques concepts philosophiques, mais ils sont indispensables à qui veut pénétrer un peu le sens paradoxal de la connaissance et de son " management ".
 
La première chose dont il faut prendre conscience, c'est donc que ce qu'on appelle "la" connaissance est une réalité subjective et polymorphe.
 
Subjective, car il n'y a de connaissance que dans le rapport d'un sujet à un objet, et que la détermination même de la signification d'un " objet ", quel qu'il soit, est primitivement marqué par le sujet connaissant. Ceci ne signifie pas qu'il n'existe rien en dehors de ce sujet, mais que rien de ce qui est ainsi " extérieur " n'est pour lui objet de " connaissance " à proprement parler. L'information ignorée, par exemple, n'a même pas le statut d'information ; elle ne le devient que lorsqu'un acteur a tissé entre des données brutes et sans significations en elles-mêmes, des liens de cohérence constructifs qui doivent leur essence au sujet qui les conçoit. Il n'existe pas d'information en dehors d'un sujet connaissant. La problématique de " l'objectivité " se ramène donc à l'adoption d'un principe de rationalité commun qui ne prend sa valeur que pour une population donnée, en un lieu et un temps précis de l'histoire, fut-elle à la pointe de la modernité et de l'actualité. Et encore n'abordons nous pas encore ici la question du " langage ".  
 
Polymorphe, parce que la connaissance, traditionnellement, recouvre des formes différentes :  
 
Une conceptualisation fondée sur l'abstraction et qui prétend à des énoncés universels. On la rencontre en philosophie et en science, par exemple. On la rencontre en tous lieu où préside le désir d'unifier la pensée et de surmonter les contradictions, ce qui comporte une exigence théorique incontournable, même si elle est parfois très prosaïque. Ceux qui l'utilisent, en tous domaines, n'ont pas toujours conscience des présupposés très théoriques et abstraits qui fondent leurs justifications les plus diverses et, croient-ils, les plus pragmatiques.  
 
Une compétence pratique et méthodologique qui permet d'accomplir de façon reproductible une certain nombre de tâches, par une maîtrise des relations entre les causes et les effets.  
 
Une sagesse sociale qui réside dans la manière de gérer les dimensions relationnelles et organisationnelles qui composent le " politique ", le rapport fructueux et constructif à d'autres sujets que soi-même. L'homme est par nature un animal social, et il ne saurait se concevoir sans ces relations qui scellent, d'ailleurs, son quotidien.  
 
Un mode, enfin, intuitif, conjectural, voire inspiré, qui permet d'outrepasser les trois premières formes dans leurs aspects méthodologiques stéréotypés pour "flairer", "sentir" et "ressentir" ; pour imaginer et pour créer ; pour innover et réussir là où les arguments rationnels connus ont touché leurs limites.  
 
En tout état de cause, "connaître" est un devenir.

 Pour entendre les tenants et les aboutissants de cette assertion, il est nécessaire de comprendre, sommairement, comment se fait l'acquisition d'une connaissance, et les enjeux qu'elle représente.  
 
Toute approche cognitive pratique prétend s'appuyer sur des " données ", c'est à dire sur des faits constatables et descriptibles résultant d'une observation ou d'une expérimentation. Elles peuvent être quantitatives (22 % de nos recrutements de cette année ont été réalisés par Internet) ou qualitatives (cet écran est bleu). Elles peuvent se rapporter à un objet ou à une action… En tous les cas elles se veulent " objectives ". Mais l'observation " brute " est rarement possible et les données sont déjà le plus souvent le résultat d'une méthodologie de recueil qui peut être très élaborée et s'appuyer sur des outils complexes : statistiques, dénombrements, probabilités, indicateurs…etc. Il ne faut pas en être dupe. Le résultat d'une enquête ou d'un sondage, par exemple, doit-il être considéré comme une "donnée" objective ? A l'inverse, plusieurs résultats successifs obtenus par le même procédé de mesure peuvent être objectivement comparés…
 
Mais il faut combiner plusieurs données pour donner forme à un message, que nous avons coutume d'appeler une "information". Cette combinatoire relève d'un choix subjectif et arbitraire. Si l'on dit, par exemple, que "seuls 3% des jeunes diplômés français ont obtenu un poste par Internet, alors que 57 % déclarent l'utiliser", c'est loin de constituer une description "objective", c'est choisir de croiser certaines données pour mettre en valeur un rapport et une interprétation particulière ; c'est faire apparaître des réalités ou des angles de vue qui n'apparaissaient pas ou qui étaient dans l'ombre. Encore faut-il que ceux qui reçoivent - ou simplement perçoivent - cette information lui attribuent une "valeur", à un degré ou à un autre (Cf nos trois articles précédents concernant "la valeur de l'information"), c'est à dire lui accorde une "lisibilité". L'information non lisible - à fortiori non lue - ne se distingue pas du "bruit" ambiant.
 
Il faut comprendre ici quelques caractéristiques essentielles de la "lisibilité" de l'information : elle est augmentation de la pensée ; enrichissement des points de vue ; élargissement du champ des possibles… La connaissance, étant recherche permanente de lisibilité, cherche à discerner les significations au sein du bruit global, et le "sens" au sein des significations multiples. Ce faisant, elle est transformation de l'objet connu autant que du sujet connaissant. La connaissance est ce devenir de l'in-formation en trans-formation : ce qui se forme "à l'intérieur du sujet…" ne peut que faire évoluer la forme du sujet lui-même, c'est à dire sa manière de penser et de réagir, de concevoir et d'agir. C'est pourquoi la connaissance est toujours un puissant moteur de développement là où la pièce maîtresse, la cheville ouvrière, reste l'homme qui crée et qui décide.
 
Cet homme "connaissant" devient ainsi lui-même "en devenir", et trouve plus aisément l'énergie pour étendre ce devenir aux choses et aux êtres qui l'entourent. La connaissance est donc source d'ouverture et de créativité, d'initiative et d'innovation. Ceux qui stagnent dans un système clos ne peuvent plus servir le moindre développement, puisqu'il sont figés, hypostasiés en une figure stéréotypée, aussi complexe soit-elle : dans le monde contemporain, elle est déjà morte.

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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