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Itinéraire du socionaute… vers quelle maturité ?

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Nous avions croqué, avec Carole Blancot, dans un précédent article, ce que pouvait être l’itinéraire du socionaute égaré1. Voici que ce socionaute est devenu un peu plus mature ; souvenez-vous : il a pris conscience de son image virtuelle ; il ne se prend plus pour son avatar, du moins la plupart du temps (les rechutes sont parfois de nécessaires vaccins). Les réseaux lui ont même permis d’aller plus loin et de se poser dans sa vraie vie – sorte d’IRL personnel – la question de sa propre image ; l’avatar de sa vie réelle, en quelque sorte. Il a constaté avec effroi que son avatar virtuel correspondait comme deux gouttes d’eau à son avatar réel. Comme par hasard ! Même le fantastique, pseudo-virtuel imaginaire, ne sait produire quelque chose d’aussi réel. Ainsi les Réseaux Sociaux peuvent-ils devenir, contre toute attente, des vecteurs de conscience humaine plutôt féconds, car ils permettent à l’individu de projeter sa propre image et, ce faisant, de l’objectiver, de s’en dédoubler, de prendre un recul salutaire sur lui-même… phénomène que la seule vie réelle ne permet pas de faire aussi facilement, ou plutôt aussi ordinairement.

A la suite de cette prise de conscience, comment notre socionaute va-t-il donc retourner « vraiment travailler », en tirant des Réseaux Sociaux leur potentiel de développement personnel et professionnel le plus fécond ?

En tentant de répondre explicitement à cette question – tâche délicate, à vrai dire –, Carole et moi sommes tombés d’accord sur une évidence, c’est à dire, comme son nom l’indique (évidence : ex-video), quelque chose qu’on ne voit pas au premier abord. C’est qu’autant il est possible de décrire les errances de tout un chacun, car elles sont partagées par le plus grand nombre, autant il n’en va pas de même pour la maturité. Car cette dernière relève d’un chemin éminemment personnel et créatif, qui ne saurait être généralisé. Il peut exister un stéréotype des errances ; il n’y a pas de modèle de maturité : chacun est unique.

Bref, je vous parle ici en mon nom seul, à l’aune de mon expérience « actuelle » des Réseaux Sociaux ; Carole le fera elle-même quand son emploi du temps le lui permettra ;-), ce qui fera un troisième volet à cette série d’article. Reprenons donc le cours de notre itinéraire.

1ère étape : maturité et déception

Notre socionaute a du mal à se remettre de sa prise de conscience ! Vanités des vanités, tout est vanité, ressasse-t-il ! Il s’en veut d’avoir été aussi stupide, de s’être laissé berner. Berner par… son propre orgueil, en fait. Ou par sa propre vacuité… mais n’est-ce pas la même chose, en dernière analyse ? Que faire désormais de ces multitudes de contacts, relations, abonnés, amis, et tutti quanti ? Dommage tout de même de les laisser tomber ! Alors il continue par habitude, par coutume, par fidélité au rite quotidien, dans un comportement presque pavlovien, version « temps modernes » : il poste, il like, il zappe, il répond, il retweete, il favorise, il liste, il remercie, il trie, il programme.... Puis il reposte, relike, rezappe, rerépond, reretweete, refavorise, reliste, reremercie, retrie, reprogramme… litanie sans fin d’itérations récursives.

2ème étape : de l’image de soi à l’image choisie

Mais paradoxalement, sa lassitude semble sans effet sur ses contacts, ce qui ne laisse pas de l’étonner profondément : il s’était tellement identifié à lui-même qu’il était persuadé que tous les autres – en spectateurs avertis – ressentaient jusqu’à ses états d’âme ! Mais le fait est là : les nouveaux abonnés et les interactions se multiplient. Sa prise de conscience, il l’applique aux autres : eux aussi, peut-être, cherchent leur chemin ! Il commence alors à modifier ses anciennes pratiques ; il n’éprouve plus le besoin de ne plus suivre ceux qui ne le suivent pas : les ratios fondés sur la seule mesure quantitative lui apparaissent désormais dans leur insignifiance. Il révoque l’accès à toutes ces applications discriminantes qui lui ont servi jusque là à pratiquer la stricte logique du donnant-donnant. Au contraire, il retrie qualitativement sa base ; presque sévèrement : il ne suit plus ceux qui n’ont rien à voir avec son activité ou ses centres d’intérêt, au risque de les perdre ; il continue à suivre ceux qui ne le suivent pas, même lorsqu’ils ont 10 abonnés pour 350 abonnements… du moment qu’ils entrent dans le périmètre du Sens, de son projet. Il a compris que le nombre d’abonnés pouvait se révéler aussi creux que son Klout ! Ne peut-on pas même en acheter ? Etre suivi ou ne pas être suivi, telle n’est plus la question : il faut travailler au Sens, sans plus d’intérêt pour les marchands de tapis à la petite semaine que pour les agacés du ratio.

Bref, il se forge une image volontaire, explicite, en fonction d’une posture professionnelle et personnelle dûment choisie. Il ne veut plus, comme avant, promouvoir sa propre image en l’érigeant en statue : les prétentions du personal branding lui apparaissent désormais insupportables. Non, il veut juste paraître pour ce qu’il a choisi de paraître ; et ce qu’il a choisi de paraître est lié fondamentalement à ce qu’il est, sans jamais s’y confondre. Là est toute la subtilité d’un discernement mature !

3ème étape : du fantasme de l’influence au désir d’utilité

En clair, notre socionaute a désormais intégré qu’il fallait donner pour recevoir ; quitte à ne pas recevoir, cela peut arriver : ce n’est pas grave ! Il se voulait « influenceur », il a désormais le désir, l’ambition, d’être utile. De servir. De partager. De coopérer. Il ne proportionne plus ses retweets en fonction de l’aura qu’il veut donner à ses « potes » et du boycott de ses « non-potes », mais en fonction de la nature du contenu de ce qu’il transmet ; quitte à retweeter un concurrent qui a dit quelque chose d’intelligent. Il n’intervient plus laconiquement du haut de son autorité fantasmée, tel un gourou cyborg éclairé au néon, mais en déployant des arguments recevables par tous. Il passe à nouveau un peu plus de temps sur les réseaux : il s’intéresse davantage à ce que les autres disent. Il en tire une source de réflexion effective. Il mesure à quel point les autres peuvent lui être utiles ; une utilité réciproque ; une utilité fondée sur le partage et la coopération. Un échange peut-être même susceptible de tisser quelques liens plus profonds, plus amicaux…

4ème étape : l’intégration d’un véritable outil de travail

Il intègre alors sa présence sur les réseaux à son périmètre professionnel ordinaire. Comme s’il ramenait plein de relations dans son cadre de travail et son entreprise. Comme s’il élargissait les frontières de son entreprise à un espace de travail plus large. Au lieu de servir son image, oui, il sert un Sens. C’est tout à fait clair à présent ! Sa pratique de socionaute s’inscrit dans un projet ; il devient capable de s’y fixer des missions et des objectifs. Il n’est plus là pour se faire valoir ou se promouvoir lui-même, pour dominer les influences et les maîtriser… mais pour gérer de l’information, développer cette information en connaissance, et parfois même cette connaissance en sagesse. De temps en temps. Une sagesse qu’il pourra partager avec les autres. Ici ou là. Bref : voyageant sur les réseaux, il est devenu un nomade, dans toute l’acception moderne du terme. Voilà encore un effet surprenant des réseaux : ils sont un lieu d’apprentissage du nomadisme, même pour ceux qui sont rivés à leur poste, sur site ! Les prises de conscience engendrées et les modifications d’organisation qui en sont induites sont des leviers de transformation progressifs et puissants des entreprises. Cela rejoint tout à fait les propos du livre que nous avons co-écrit avec Patrick Storhaye2.

5ème étape : de la maturité… vers la sagesse ?

Notre socionaute, on l’a vu, a profondément changé de comportement. Intérieurement. Non que ses taches soient bien différentes dans la pratique quotidienne des réseaux, mais c’est ce qui les anime qui diffère, comme dans la fable des trois tailleurs de pierre3.
Le cheminement et les rencontres, pour construire quelque chose, sont alors devenues plus importantes que l’influence. En fait, il en est comme dans tout domaine où l’ambition humaine prétend pouvoir posséder, dominer, savoir mieux que les autres, être plus importants qu’eux, « influencer ». Qu’on me permette ici de citer Pascal : "Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis. Mais c'est une ignorance savante, qui se connaît. Ceux d'entre eux qui sont sortis de l'ignorance naturelle et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante et font les entendus". Il en est de « l’influence » comme de la science. Si elle est allée au bout de son intention, elle est redevenue humilité. Elle est devenue service, et non pouvoir, même à un très haut niveau de responsabilité.

Il est vrai que c’est à ce moment là – et à ce moment là seulement – que l’on peut vraiment travailler ensemble, partager et coopérer. N’est-ce pas le sens profond de la notion de « Réseau », en matière d’humanité comme de professionnalisme ou de gestion des rôles dans une entreprise ?

Le 2.0 avéré, quoi !

1 http://www.rhinfo.com/actualites/article/details-articles/enm/20633/79/334766/itineraire-du-sociaunaute-egare
2 Le travail à Distance. Télétravail et nomadisme, leviers de transformation des entreprises. Ed. Dunod Septembre 2013.
3 Différentes versions de cette « fable des trois tailleurs de pierres » sont disponibles sur le web.

Auteur

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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Par Patrick Bouvard, le 11/10/2018