ADP

RH info : site d'actu et d'information sur les ressources humaines.

RSS

Limits or no limits : that is the question !

visuel_organisation_et_communication_13_shutterstock.jpg

Le blurring, nouveau mot à la mode dans la sphère digitale, traduit la porosité entre les sphères professionnelles et personnelles due aux outils digitaux : Smartphone et Tablettes d’entreprise, accès à distance, applications en réseau… on traite désormais des affaires personnelles au bureau et on étend sa journée de travail par une connexion quasiment permanente – soirées, week-end, vacances, voire même la nuit – avec notre entreprise[1].

Parfois une opportunité…

D’un coté, on peut y voir une nouvelle source de performance conjointe à une amélioration du bien-être, grâce à une harmonisation plus naturelle entre nos différentes activités. Cela peut tout à fait se vivre de façon intelligente et constructive en situation de télétravail, comme l’évoque Patrick Bouvard : « la continuité de ma connexion, sans plus aucune distinction formelle entre temps de travail et temps personnel, est pour moi source de sérénité et d’une autre approche de la gestion du temps. On dit qu’un professionnel, sur sa journée normale, fait 60% de temps de travail effectif… mais les 40% restant sont bel et bien pris sur place ; à faire quoi ? Pour ma part, j’ai éliminé de mon travail tout présentéisme… au profit d’une pratique qui me permet d’être tout le temps pleinement présent à ce que je fais... ou aux autres, quelle que soit l’enchainement opportun des activités – professionnelles ou personnelles. Moyennant quoi je suis beaucoup plus libre de mon temps ». Cela suppose évidemment, ajoute Patrick Bouvard, une vraie maturité : « formation, accompagnement, règles managériales partagées et validées, confiance établie, autonomie bien définie et responsabilité… bref : une entreprise “délibérée” ;-) ! »

…mais le plus souvent un risque fantasque !

Mais d’un autre coté, pour ceux qui ne bénéficient pas forcément de conditions de travail aussi souples, ni d’un accompagnement managérial effectif, avec des règles claires de fonctionnement, cela peut correspondre au fantasme – très à la mode en ce moment – de la “disponibilité continuelle, naturelle et joyeuse”, considérant que vouloir fixer des horaires de travail stricts revient à se mettre des barrières psychologiques inutiles… vous voyez d’ici le discours ! Et les récalcitrants à ce paradis sur terre ne feraient que manifester par là leur manque d’engagement, leur repli sur leurs droits acquis, dans une stricte application du code du travail digne de Gérard Filoche.

La tentation de l’omniprésence professionnelle

Il convient donc d’être très vigilants, car au-delà de cet aspect formellement temporel, c’est aussi notre identité plus profonde qui est en jeu. Sommes-nous différents dans notre attitude et nos valeurs affichées durant nos temps de travail et nos temps de repos ? Jouons-nous un rôle ou sommes-nous dans un alignement serein de ces deux “identités” ?

Certes, le travail sur des dossiers urgents que l’on ramenait à la maison ne date pas d’aujourd’hui ; mais, pour une personne organisée, cela à un début et… une fin. Nous en sommes aujourd’hui rendus à un stade qui peut réellement devenir aliénant, totalement dépendant de nos belles machines, un fil digital à la patte… voire une corde digitale au cou. ! Nous sommes parfois devenus comme le chien de Pavlov, attendant des mails, SMS, notifications réseaux et autres convocations professionnelles virtuelles comme autant de stimulus nécessaires au sentiment d’utilité et d’importance. J’ai même vu, dans un salon de massage thai réputé de Paris, des clients se faire imposer de débrancher leur téléphone pendant leur massage : pour un peu ils traitaient en même temps SMS et mails, ne comprenant même plus à quel point leur corps avait besoin de leur esprit pour recevoir tous les bienfaits de cette… parenthèse temporelle !

Il faut relire d’ailleurs à ce sujet les propos sur la « servitude volontaire » de la Boétie à C. Dejours en passant par Frédéric Lordon : la situation n’est pas nouvelle, nous rappelle benoîtement Frédéric Lordon : « rendre les dominés contents est pourtant l’une des plus vieille recette de l’art de régner » ! Le travailleur, qu’il se sente « mobilisé ou vaguement réticent », qu’il s’engage « avec enthousiasme ou à contrecœur » est toujours « déterminé à entrer dans la réalisation d’un projet (d’un désir) qui n’est pas d’abord le sien » et il est toujours, voire plus que jamais, nécessaire de penser et de discuter « ce que sont l’exploitation et l’aliénation » dans le rapport salarial : quand certains salariés « semblent faire mieux que s’accommoder de leur situation », on risque d’oublier que cette capacité à obtenir la collaboration des hommes à la construction de leur propre malheur, quelque soit par ailleurs leur degré d’adhésion, est « un très sûr moyen de faire oublier la domination ».[2]

La prudence des managers est de mise vis à vis du blurring

Le blurring n’a donc rien à voir avec un télétravail bien structuré, qui apporte effectivement un meilleur équilibre de vie. Il est au contraire ce que l’on dénomme le télétravail « gris » : celui qui n’est pas pris en compte dans les heures de travail ni – ce qui est plus problématique – pour le temps de coupure minimale et légal entre deux journées de travail. La responsabilité du manager est de savoir mettre des limites aux sollicitations de ses équipes hors temps de travail ainsi qu’à leur “bonne volonté”, si celle-ci dérive vers un surinvestissement pathologique.

La responsabilité de l’entreprise peut être engagée

Comme le rappelle Carole Blancot, spécialiste du sujet, « l’entreprise doit prendre les mesures de prévention des risques professionnels nécessaires et informer et former ses salariés sur ces risques. Conformément aux articles L.4121-1 et L.4121-5 du Code du travail, l'employeur doit veiller à la sécurité et à la protection de la santé de ses salariés. »

Ainsi, la responsabilité de l’employeur est aujourd’hui de faire respecter les heures de travail ainsi que le temps nécessaire à la déconnexion. Nous avons vu d’ailleurs que cela fait partie des propositions du rapport de B. Mettling.

Vive la qualité de vie… partout !

L’entreprise à tout intérêt à préserver ses salariés de risques d’épuisement par une incapacité à « débrancher ». Bien sûr, il y a un travail pédagogique à entreprendre sur la bonne utilisation des médias sociaux, sur les bonnes pratiques à l’intention des salariés et en particulier des managers. Mais il y a encore un second travail, plus indirect mais profond, qui consiste à redonner le sens du temps pour des activités permettant de se ressourcer, d’apaiser l’esprit et le corps.

Rappelons le sens inhérent au temps ! Vivre dans l’urgence et l’immédiateté n’a qu’un temps ! Les activités numériques ne sont pas les seules à pouvoir nous procurer plaisir et productivité ! Il existe des activités permettant de se ressourcer, d’apaiser l’esprit et le corps. Le yoga, la méditation, le taichi en sont de bons exemples ; à chacun de trouver les pratiques qui lui correspondent pour quitter les laisses digitales et appréhender le temps autrement, retrouver la force de la lenteur et de la connexion à soi-même, aux autres, à ses différentes vies…


[1] http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2013/11/01/juste-un-mot-blurring_3506128_4497186.html

[2] http://www.arbreapalabre.com/modules/news/article.php?storyid=382

Auteur

Vincent Berthelot

De formation RH et communication interculturelle Vincent Berthelot a développé le premier intranet RH dans un grand groupe de...

visuel_expert_vincent-berthelot-new.jpg

Vincent Berthelot

De formation RH et communication interculturelle Vincent Berthelot a développé le premier intranet...

Du même auteur

visuel_sportif.jpg

Les RH au risque du swing !

visuel_sportif.jpg

Les RH au risque du swing !

  Je trouve beaucoup d’analogies entre le métier de RH et le jeu de golf, et je vous donnerai donc...

Par Vincent Berthelot, le 28/10/2019