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Le travail, une question politique ?

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Le travail, une question réservée aux politiques ?

Dans le passé, tous les 5 ans, en période électorale, revenait la question de la valeur travail. C’était en général pour la célébrer et promettre son maintien, son développement ou son retour. Le travail était le thème d’au moins un déplacement des candidats, d’une polémique de trois jours et d’un sondage habilement médiatisé avec l’aide des mêmes sociologues. Cela sera-t-il encore le cas cette année ? La question se pose parce que le sujet déjà ancien de la fin du travail revient à la mode, poussé cette fois par le développement de l’intelligence artificielle et de la robotisation. Mais d’autres facteurs soulèvent la question du travail. Est-ce vraiment encore un problème ?

Bien évidemment, le chômage est un problème pour ces millions de personnes qui voudraient un emploi et le cherchent en vain. C’est un problème quotidien pour ceux que des allocations ne permettent pas de vivre décemment. C’est un problème pour ceux qui ne trouvent plus, sans travail, le mode d’intégration dans une société dont ils se sentent progressivement séparés. C’est un problème pour ceux qui s’ennuient ou souffrent dans des emplois qu’ils aimeraient quitter. C’est un problème pour une société qui perd, avec le travail, l’une des rares valeurs qui auraient pu être partagées, l’un des moyens d’intégration les plus efficaces puisque le travail crée la médiation d’une activité commune, c’est-à-dire le moyen le plus efficace pour se rencontrer et dialoguer. Le travail reste évidemment un problème dans toutes ces situations.

Dans une conférence récente dans laquelle je parlais du travail dans l’entreprise, une personne m’interpella pour me demander comment je pouvais aborder la question du travail en entreprise puisqu’autant de personnes étaient au chômage… C’est bien le signe que la question du travail n’est peut-être plus celle du management, de la gestion des ressources humaines ou de l’entreprise mais une question politique, sociale, qui ne peut être abordée qu’au niveau global de la société. Etant donné que nous sommes sur un site professionnel, pour des professionnels des ressources humaines, le sujet est d’importance : le travail est sans doute encore une question de débat politique au niveau global de la société mais cela concerne-t-il encore l’entreprise ?

La DRH d’une entreprise fit récemment une enquête auprès du personnel RH pour connaître quel thème ils voudraient voir aborder lors de leur convention annuelle. Les responsables attendaient la question de la formation, des compétences, de la pénibilité, du CPA ou des RPS. Eh bien pas du tout, c’est le sujet des réseaux sociaux qui surgit en premier, ce thème aux marges du travail, plus sociétal que strictement gestionnaire, ce thème d’intérêt personnel autant que professionnel. Est-ce une sur-interprétation que d’imaginer que les thèmes plus directement liés à la vie de travail dans l’entreprise ne les concernaient pas autant ?

Pour les entreprises, le contexte économique est tel que nécessité fait loi et les conditions, les contrats, les modalités quotidiennes de travail et de collaboration ont tendance à passer au second plan. Pour beaucoup de salariés également, le besoin de travailler prime sur le contenu de l’emploi : c’est l’emploi, la rémunération, la sécurité, la constitution d’une expérience qui prennent le pas sur le contenu même de ce que l’on fait. Beaucoup supportent de mauvaises conditions de travail et des rémunérations insuffisantes par nécessité et absence d’alternative. Le jeu du marché comme toujours joue dans ce cas en défaveur des salariés qui trouvent les moyens de s’ajuster à la situation, en se gardant par exemple de s’impliquer dans des activités dont on mesure la précarité, le manque de perspective ou le manque de considération qui y sont associés.

Dans ces conditions - et l’évolution des programmes de formation en est le signe - on néglige le travail ou l’activité au profit des référentiels de compétences, des compétences exaltées du leader ou des risques psychosociaux. Ce n’est pas tant l’expérience du travail et de la collaboration qui intéressent que l’appareillage juridique et procédural qui va autour.

Deux autres raisons peuvent expliquer, au niveau managérial, la disparition de la question du travail. La première tient à notre manque de références pour l’aborder ou par l’importance accordée à des références pauvres et insuffisantes. La deuxième raison relève d’une difficulté épistémologique et méthodologique à faire droit à la rigueur qu’exigerait une approche du travail.

Les références tout d’abord. Je pense ici aux théories, à ces regards sur la question du travail souvent admis, rarement vérifiés mais jamais neutres. Rares sont les discussions ou interventions sur la question du travail qui ne commencent par sa supposée étymologie latine tripalium, un instrument de torture. En fait, le tripalium, avant de devenir instrument de torture, était un appareil destiné à immobiliser l’animal afin de le ferrer ; c’était un outil, une aide, quelque chose de si important à  l’homme et au cheval, pour ceux qui ont un minimum de culture campagnarde. D’autres disent que l’étymologie devrait être recherchée dans une racine (devenue « trans » ou « tra » en latin) qui traduit un passage, une résistance rencontrée afin de passer d’un état à un autre, comme l’artisan, en travaillant le bois, se confronte à lui pour réaliser son objet. Entendons-nous, l’idée n’est pas d’imaginer que l’étymologie renverrait forcément à une vérité originelle du mot « travail »[1] ; il n’est pas non plus question d’être jamais certain de l’analyse étymologique ou de l’importance relative de telle ou telle hypothèse, mais on peut au moins s’interroger sur la complaisance avec laquelle c’est toujours la même étymologie qui est resservie, et sur les intentions de ceux qui ne s’en réfèrent qu’à une seule.

D’autres se risquent même à évoquer la Bible[2] pour trouver dans le travail une malédiction divine pour l’homme qui devra travailler à la sueur de son front afin de vivre et de se nourrir. Belle image mais on omet toutefois de rappeler cet autre verset du même livre, plus avant dans le texte (Gn 2, 15), où avant cette malédiction, l’homme cultivait son jardin : il n’était pas inactif mais il travaillait déjà.

Les économistes, les sociologues et les spécialistes de philosophie politique ont aussi beaucoup influencé les approches du travail avec leurs cadres de référence traditionnels. Ainsi le travail est distingué du capital, ce sont deux facteurs de production parfois interchangeables, indépendants, souvent en conflit l’un par rapport à l’autre : l’opposition est toujours la conséquence inéluctable de la présentation en deux dimensions. Quant aux analystes de la société, ils sont tellement empreints du paradigme de la domination pour représenter le fonctionnement de la société que le travail en est évidemment un lieu privilégié d’illustration. Toutes ces références passionnantes et intelligemment développées dans les sciences humaines ravissent l’intellectuel ou l’observateur curieux du monde mais ne répondent pas forcément à ce que pourrait être une compréhension et une gestion du travail dans le monde modeste et étroit d’une organisation.

Les gestionnaires ne sont pas démunis cependant mais ils abordent le travail avec leur éternelle référence à l’action. Le travail devrait être complément d’objet direct, il faut l’organiser, le changer ou le définir. Ils modélisent le travail en emploi, compétences ou postes. Ils tentent de distinguer caractéristiques, environnement et conditions. Ils s’en remettent à des valeurs sommaires selon lesquelles la satisfaction (ou le bien-être) devrait normalement générer de la performance et ils sont érigés en premiers responsables de la souffrance humaine sur le lieu de travail. Quand ils ne revendiquent pas le droit et le devoir de devoir donner du sens à ce même travail !

Deuxièmement, les professionnels des RH n’ont pas toujours fait preuve de beaucoup d’imagination ou de rigueur pour aborder la question du travail. Leurs outils ou les présupposés épistémologiques de ceux-ci sont parfois sommaires. Je ne parle même pas de la pauvreté voire du manque de rigueur de certaines études sur le travail : par exemple quand on diagnostique le travail en n’interrogeant que les seules insatisfactions… Même avec les analyses statistiques les plus intimidantes, cela demeure une étude sur les insatisfactions à laquelle on ne pourrait évidemment réduire la totalité de l’expérience du travail pour les personnes.

Non, plus sérieusement, je pense à cette tendance à parler du travail au singulier plutôt qu’au pluriel alors que rien ne ressemble moins à un travail qu’un autre travail étant donné la variété des environnements économiques, des politiques de gestion des ressources humaines, des contrats de travail, des conditions locales d’exercice de son métier ou des représentations individuelles liées au travail chez une population active de plus en plus diverse.

De la même manière, dans une société où l’on commence à travailler de plus en plus tard, à 35 heures de travail hebdomadaire parfois flexibles, avec 5 semaines de congé au minimum, est-il encore possible d’aborder le travail comme s’il était un compartiment de l’existence séparé de la vie de chacun à l’extérieur du travail. Comment aborder les comportements au travail sans un regard aux modes de consommation et de communication dans la société du moment (l’usage des outils de communication et des réseaux par exemple) ; comment aborder le travail sans observer l’évolution en ce début de 21ème siècle des rapports à l’autorité, à la connaissance, à la réussite.

Enfin, la gestion du travail exige des entreprises une approche individuelle car le contrat de travail et la rémunération sont évidemment individuels. Mais les références anthropologiques devraient pourtant s’élargir et ne pas se satisfaire d’une approche individuelle alors que le travail demeure une expérience collective, collaborative, aux formes certes renouvelées mais qui demeure un réseau d’interdépendances et de promesses réciproques, même si elles ne sont pas forcément « gérées ».

Pris dans les contraintes économiques, les obligations juridiques et l’insuffisance de références ou d’approches qui sont trop générales, globales ou sociétales, on peut comprendre que les pratiques de gestion des ressources humaines ne fassent plus au travail la part qu’il mérite. Il pourrait bien y avoir deux phénomènes émergents qui invitent à lui redonner de l’importance.

Le premier signal c’est le succès rencontré par les expériences d’innovation managériale : il est intéressant de noter combien, dans leur diversité, elles partent du principe qu’à la base de tout projet de ce type se situe l’expérience du travail vécue par les personnes avec les exigences minimales à satisfaire en termes de conditions physiques et économiques, de respect et de reconnaissance.

Le second signal nous vient de la société dans son ensemble. Devant autant d’incertitude et de remises en cause de toutes les évidences d’hier, il est de saine gestion – mais aussi de bonne intelligence – pour les institutions d’être attentif à ce que vivent et peuvent vivre les personnes dans l’entreprise et dans leur travail. Plutôt que de se laisser abuser par les experts médiatiques du lendemain qui donnent une image du monde censée se précipiter sur tous les compartiments de la société, les gestionnaires devraient se rappeler que l’entreprise n’est pas la reproduction en petit d’évolutions sociologiques générales et imprécises, mais un lieu de vie où peut s’expérimenter et s’inventer une manière d’agir et de vivre ensemble.


[1] Lebas, F. L’arnaque de l’étymologie du mot « travail » - Blog du 24 mars 2016, repris par Mediapart.

[2] Bible : ensemble de textes considérés comme sacrés d’après les juifs et les chrétiens. Wikipédia.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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