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L'amour, toujours

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L’amour ne serait pas étranger au travail. Je ne parle pas ici des fameuses intrigues de romans de gare sur les torrides relations amoureuses au travail, par manque d’expérience sans doute, mais plus simplement de l’utilisation fréquente et banalisée du vocabulaire amoureux à propos du travail. Les sociologues s’interrogent sur l’amour du travail et le mouvement Ethic a lancé l’opération « J’aime ma boîte » depuis plus de dix ans des applications se développent qui permettent aux salariés de « liker » leur entreprise, leur chef et leurs collègues : chacun sait que l’on reste souvent dans une entreprise – ou on la quitte – à cause d’une personne que l’on aime ou déteste. Certes les spécialistes du management empruntent et s’approprient sans vergogne des référentiels ou des métaphores qui ne leur étaient pas directement destinés mais au-delà de l’effet rhétorique, les comparaisons peuvent même éventuellement être éclairantes voire utiles.

Le journaliste philosophe Alain de Botton[1] dans son dernier ouvrage nous invite à un nouveau regard sur l’amour, humain bien entendu, débarrassé de toutes les illusions d’une vision romantique. Non que ce romantisme n’existât pas, mais il ne peut, selon l’auteur, être considéré comme l’unique manière de regarder les relations amoureuses. Pour de Botton, ce romantisme rappelle moins l’égotisme mis en scène avec talent et parfois humour par Théophile Gautier en plein XIXème siècle, que la combinaison de trois facteurs.

Le premier c’est l’intensité et la novation de la rencontre entre deux êtres qui atteint son paroxysme dans le coup de foudre quand la magie opère entre les deux, accompagnée de l’attirance, de la reconnaissance mutuelle mais aussi de la découverte de l’inconnu ou de l’insoupçonné grâce à l’autre et par l’autre. Ce qu’ils vivent maintenant, personne d’autre n’a pu le vivre déjà : on est dans l’unicité et dans la profondeur de l’instant. Deuxième facteur de ce romantisme, cet état paroxystique devrait pouvoir demeurer toujours ; les promesses et les engagements s’échangent pour que l’état de grâce devienne le quotidien, pour toujours. Le troisième facteur, conséquence du précédent, c’est que tout à-coup à cet idéal, tout cahot sur la route signifiera inéluctablement une remise en cause, une disparition voire une trahison de cet amour désiré et scellé.

A. de Botton nous décrit dans son roman philosophique la relation amoureuse banale de deux êtres, leur rencontre, leurs premiers ébats, le mariage, les enfants et la vieillesse. C’est la banalité dans ce qu’ils ont vécu de fort, la banalité dans l’affadissement des premiers feux, dans les recompositions au fil du temps, dans la venue puis l’éloignement des enfants et enfin dans la vieillesse. Mais cette banalité, pour le philosophe, c’est le véritable amour, dans la durée, avec ce qui se tisse au fil du temps, avec des accidents, des découvertes, des renoncements et des recompositions.

L’amour pour de Botton, c’est l’acceptation, la reconnaissance et la valorisation de cet invisible qui se crée derrière la banalité du quotidien, c’est le courage de vivre tout simplement, c’est cette tristesse inconsolable pour celui des deux qui reste après la disparition du premier. Il ne sert donc à rien de rêver d’un romantisme irréel mais il est rassurant de valoriser ce quotidien en l’acceptant.

Dans l’appréhension du travail et de la relation à son institution, dans les thèmes récurrents autour du bonheur, du bien-être, de la satisfaction ou de la souffrance, ne pourrait-on pas dire que pointe là aussi une vision romantique du travail pertinente mais pas forcément unique ? A nous laisser envahir par ces thèmes, ne faisons-nous pas que réduire le réel à une vision sympathique mais finalement partielle du travail et de la relation professionnelle ?

Pour de Botton, le romantisme c’est imaginer que des moments fondateurs d’épanouissement et de plaisir pourraient, devraient durer tout le temps. C’est la prime donnée aux émotions positives comme étalon unique de l’expérience humaine, c’est transformer l’idéal en condition ou prérequis en imaginant pouvoir arrêter le temps au niveau de satisfaction désiré.

On ne peut manquer de penser à cette vision dans certaines manières d’aborder le travail, la satisfaction, le bien-être ou le bonheur. Le travail doit-il absolument être un lieu de satisfaction ou de bonheur sous peine d’avoir failli, voire d’être critiqué et pénalisé. La satisfaction doit-elle, peut-elle être un état durable ? Est-ce la responsabilité ou l’obligation de l’entreprise, des managers ou des collègues de créer le bonheur autour de soi ? Les théories du management ont voulu y croire en affirmant, même si c’est difficile à prouver, que la satisfaction était forcément une cause de performance. De telles thèses renforcent certes notre vision idéalisée et romantique du travail mais est-ce vraiment la réalité ? Les gens satisfaits sont-ils toujours efficaces ? Les insatisfaits ne le sont-ils jamais ? 

La relation hiérarchique est aussi abordée de manière romantique : elle devrait se dérouler sans accroc, avec un collaborateur écouté, pris en compte, bien traité, reconnu. Une jeune personne disait l’autre jour dans un recrutement que ce qu’elle avait le moins supporté dans son job précédent, c’est que son chef n’était pas toujours d’accord avec elle : offense suprême ! L’exercice de l’autorité, la sanction, les décisions contraires aux désirs des autres ne devraient pas faire partie d’une relation managériale forcément apaisée dans un agir communicationnel où tout se passe dans l’harmonie générale, la reconnaissance de chacun et la satisfaction de ses désirs : il est à craindre que ce ne soit là qu’illusions.

La relation à l’employeur est elle-même abordée de manière romantique. Ce devrait être une idylle permanente depuis le recrutement jusqu’au départ en retraite ; les plus jeunes devraient se voir reconnus à peine arrivés et les anciens jusqu’à leur départ. Les employeurs ne sauraient penser qu’au développement de leurs ressources humaines, et les salariés à honorer leurs obligations professionnelles pour le bien de l’entreprise ; les syndicats d’employeurs et de salariés ne cessent d’ailleurs de vanter les vertus universelles de leurs mandants.

Face à cette illusion romantique, trois attitudes sont possibles. La première consiste à y croire et la deuxième à se draper dans un cynisme confortable en ne croyant plus à rien. A. de Botton nous invite à une troisième voie. Bien entendu il est normal de rêver au bonheur et d’espérer une satisfaction permanente mais il n’est pas réaliste d’imaginer qu’il ne pût y avoir de travail hors de cet idéal, tout comme les disputes et accidents ne nient pas l’amour entre deux êtres. Cette vision plus réaliste a au moins trois conséquences pour le travail :

  • Premièrement, l’amour ne se réduit pas au paroxysme d’un coup de foudre, il existe dans le temps. De jeunes époux ou un vieux couple peuvent s’aimer mais ce n’est pas le même amour. Il existe tout autant de phases dans un travail ou une relation avec un employeur : le plaisir et l’espérance au moment de la signature d’un contrat de travail, le temps de l’apprentissage et de la construction d’une confiance mutuelle, la monotonie à certains moments, les tensions et conflits, le temps pour les dépasser et la reconstruction d’autres modes de vie après leur résolution, le temps de la décélération, du départ et de l’oubli. On n’interroge pas suffisamment les retraités, quelques années après la fin de leur activité professionnelle et c’est dommage, car ils donnent le plus souvent une vision plus ajustée de leur expérience de travail, ils la résument de quelques mots forts, exactement comme l’amoureux esseulé ; leur expérience de travail fait un tout, ce n’est pas que la collection des instants où l’indice de satisfaction dépassait les limites autorisées.  
  • Deuxièmement, l’amour est création ; les amoureux de de Botton ont créé quelque chose, tout comme l’avouent les couples devant le conseiller conjugal. Leur amour est une affinité réciproque mais aussi le sentiment d’avoir produit quelque chose d’ineffable. Les enfants surviennent et leur équivalent dans la relation professionnelle, ce sont les changements brutaux et engageants qui jalonnent une vie professionnelle. Et d’ailleurs ils partent, autre bouleversement, autre expérience accumulée dans un amour qui n’est pas une photo mais un film.
  • Troisièmement, l’amour exige du courage, celui de la relation, de la conservation et de la croissance de ce qui a été produit ; il n’est pas qu’un état passif dont il faudrait jouir, il est aussi engagement à faire. Le bandeau de l’ouvrage de de Botton indique « l’amour vient en aimant ». Voilà ce que beaucoup pourraient méditer pour leur expérience professionnelle : une bonne expérience de travail vient aussi d’avoir osé l’assumer, d’avoir décidé de la vivre et pas seulement de la subir. A moins de considérer que c’est toujours aux autres, institutions, collègues ou managers de tout faire pour nous faire atteindre le bonheur.

Comparaison n’est pas raison. S’il peut exister une approche romantique du travail ou de la relation employeur, ce n’est pas la seule possible. Si on peut rendre plus réaliste l’importance de la relation personnelle à son travail ou à l’entreprise, ce n’est pas non plus la seule approche possible. N’oublions jamais - plutôt que d’attendre que ne dure l’amour - que l’on peut aussi voir les choses sous un autre angle. Il y a l’approche morale insistant sur ce que le travail, l’entreprise, la relation employeur/employé doivent être ou devraient être en imaginant par exemple que le travail est fait pour l’homme et pas l’inverse. Il y a enfin la vision du business et de la raison d’être : à quoi sert le travail ou l’institution ? Ces trois approches romantique, morale et « business » ne sont pas exclusives, elles se mélangent souvent dans nos manières d’aborder les questions du travail et on en privilégie l’une ou l’autre selon les circonstances. Cependant de Botton nous rappelle au moins une chose, une question permanente pour chacun : quels seront mes souvenirs du travail après avoir arrêté de travaillé ou d’une entreprise après l’avoir quittée ?


[1] De Botton, A. Aussi longtemps que dure l’amour. Flammarion, 2016

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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