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La revanche des professeurs

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Faire ou enseigner, il faudrait choisir. Voilà une de ces apparentes vérités qui frôle la brève de comptoir. Quand on sait faire, on fait et quand on ne sait pas faire, on enseigne. Il faut dire que la réalité semble confirmer le précepte car rares sont les domaines où les uns ou les autres franchissent le gué, au point que les « enseignants » devenus tellement nombreux dans une société qui consacre sont plus fort budget à l’éducation, constituent clairement une catégorie à part, avec ses propres codes, modes de travail et de gouvernance quand ce n’est pas de mutuelle…

L’opposition entre « faiseurs » et « enseigneurs », quand elle est sollicitée, va rarement sans un jugement de valeur selon lequel le faire est forcément meilleur que l’enseigner. Le « faire » évoque le principe d’efficacité et la primeur indiscutable du pratique sur le théorique. Mieux encore à notre époque de réseau, de numérique et de virtuel, l’ « enseigner » ressortirait d’un ancien monde et les techniques nouvelles d’apprentissage devraient logiquement nous exonérer de ce résidu de la Grèce antique que constituent la pédagogie et l’enseignement grâce à deux principes fondamentaux, celui d’internet (« tout est en ligne ») et celui de Brigitte Bardot (« je n’ai besoin de personne en Harley-Davidson »).

Pourtant dans des domaines comme l’art ou la médecine, l’enseignement et la pratique semblent totalement aller de pair, sans que jamais ce ne pût être discuté. Comment cela se fait-il qu’il n’en aille pas de même en matière de management où les professeurs sont considérés comme incapables de faire et où les praticiens ne sont pas forcément très bons à enseigner.

L’opposition entre le « faire » et « l’enseigner » est en effet particulièrement vive dans le domaine du management. Premièrement parce que ce domaine n’est pas toujours reconnu : je me souviens d’une réunion dans une grande institution d’enseignement supérieur à Paris, en pleine crise de 2008, où des spécialistes de sciences sociales, psychologie et sociologie, s’étonnaient encore que l’on ose prononcer le terme de « management » générateur de crise, de souffrances et de suicides ; on était près, en fin de réunion, de mettre au bout des piques, les têtes des supposés spécialistes de management…

Même les étudiants dans le domaine s’interrogent parfois, en manque d’expérience, sur la réalité du contenu de la matière et de la nécessité de l’apprendre, forts des expériences des génies des start-ups à succès qui prennent bien soin le plus souvent de ne pas révéler la qualité et le sérieux de l’apprentissage qu’ils ont suivi avant d’en arriver là. Acteurs et observateurs de la vie managériale aiment bien l’idée que rien ne s’apprendrait, que leur succès ne ressortirait qu’à leur génie propre et les responsables d’écoles savent la complaisance de leurs anciens à affirmer que leur réussite ne doit rien à leur éducation. C’est même le cas de certains professeurs du monde du management à revendiquer qu’ils n’appartiennent pas à la discipline mais au monde considéré comme plus sérieux des sciences sociales ou de l’économie

Tous ces acteurs continuent inlassablement à accréditer l’idée populiste et démagogique selon laquelle on enseigne quand on ne sait pas faire. Dans un article récent, Adam Grant[1]met en doute cette idée reçue en lui renvoyant la pareille, les managers efficaces sont souvent de piètres enseignants et ce n’est pas parce que j’ai su faire que je saurai enseigner ou plus précisément, répondre aux besoins de celui qui doit apprendre. Son article conduit à poser au moins trois questions : d’où vient ce conflit récurrent entre enseignants et faiseurs, pourquoi il y a autant de difficulté à faire quand on enseigne qu’à enseigner quand on fait et que devrait être un enseignement pour cesser de prêter le flanc à ce genre de critiques récurrentes.

Il y a une coupure assez traditionnelle entre ceux qui enseignent et ceux qui font, sans doute parce que ces mondes sont, de facto, séparés, et cette tentation est encore plus grande dans l’enseignement professionnel : les enseignants de grec ancien n’ont pas cette exposition aux critiques des praticiens. Ce conflit est universel, il concerne bien évidemment la séparation entre des sciences qui seraient dures et les autres … souples ; au sein des sciences dites souples certaines ont oublié leur naissance difficile quand elles se sont elles-mêmes séparées d’un phylum plus ancien et donc plus noble. Les sociologues et psychologues ont dû faire leur place vis-à-vis des humanités classiques, la gestion s’est créée au mépris souverain des économistes, le management a bien peu de poids par rapport à la finance et les stratèges se sont plu à se distinguer par le haut de la gestion des ressources humaines. 

Dans tous les mondes sociaux, les entreprises ou les cours d’école, l’être humain a besoin de se situer par rapport à d’autres, de mépriser une catégorie pour avoir le sentiment d’exister. Cette tendance naturelle prend cependant une allure particulière quand il s’agit de l’opposition entre ceux qui font et ceux qui enseignent. Dans les moments de crise, quand le dégagisme devient la principale référence de l’action, les professeurs sont évidemment les premiers boucs émissaires possibles car ils évoquent forcément un monde passé ; les jeunes gardes rouges de la révolution culturelle chinoise en faisaient leur première cible.

Pour comprendre la tendance au mépris des professeurs dans nos domaines professionnels, il existe généralement trois hypothèses implicites. La première, c’est que faire est toujours mieux qu’enseigner, cela évoque l’utilité, la performance et le résultat, autant de notions devant lesquelles tout le reste doit se plier. La deuxième hypothèse, c’est qu’on enseigne parce que l’on ne sait pas faire : à l’incapable, il ne resterait plus que l’enseignement. Enfin, troisième hypothèse, ceux qui savent faire enseigneraient certainement mieux ; ils devraient sans doute mieux faire progresser les étudiants. Pourtant force est de constater que les meilleurs dans le domaine sont parfois de piètres enseignants, les responsables de programmes en savent quelque chose ; raconter son histoire ne tient pas lieu d’enseignement surtout quand on a une vision parfois légitimement biaisée de ce qui vous a fait réussir. Le bon professionnel qui a réussi ne connaît pas forcément un public d’étudiants ou d’ « apprenants » qui ne lui est pas familier, il ne sait pas toujours intégrer son histoire dans un parcours pédagogique pour faire progresser l’auteur : tout le monde n’est pas capable forcément d’apprécier Proust au même moment de son développement. Pire que cela, les bons professionnels cherchent parfois à mimer le métier académique ou à ce qu’ils se rappellent de ce métier quand ils n’étaient pas à l’âge de pouvoir le comprendre.

Il n’est donc pas inutile de ne pas se laisser aller à une autre forme de dégagisme concernant les professeurs. Enseigner est tout simplement un métier ; cela ne signifie pas que tous les professeurs sont de bons enseignants comme tous les médecins ne sont pas excellents. Le bon professeur n’enseigne pas, il permet à l’autre d’apprendre ; il l’accompagne (étymologie grecque), c’est-à-dire qu’il s’adapte à son étudiant avec le souci de le faire progresser. Il ne suffit donc pas de lui raconter une histoire, fût-elle la sienne.

Un bon professeur ne transmet pas des connaissances, il fait beaucoup plus que cela, il permet à l’autre de les acquérir et d’en faire quelque chose ; cela requiert de l’enseignant un peu plus que de la connaissance, sachant que cette expertise demeure la condition de l’enseignement mais une condition nécessaire et pas suffisante. Dans son article Grant suggère que les meilleurs enseignants auraient appris le contenu de leur enseignement depuis peu de temps, c’est-à-dire qu’ils sont encore proches des difficultés d’apprentissage qu’ils viennent de surmonter : place aux jeunes, donc. Mais on m’a appris aussi avant mes premiers cours qu’il fallait être un peu bête pour bien enseigner, avoir eu de la difficulté à comprendre et acquérir cette connaissance pour pouvoir mieux aider les autres à se l’approprier ; c’est sans doute la seule caractéristique du bon professeur que je sais honorer.

Le bon professeur n’a pas non plus choisi cette activité par incapacité à faire et à réaliser, mais parfois pour de nombreuses autres motivations, le goût de l’indépendance et de l’autonomie, et parfois un moindre besoin de statut, de pouvoir et d’argent. Autant de caractéristiques qui ne préjugent ni d’une incapacité, ni d’une capacité à faire.

La revanche des professeurs

Il est donc temps de se sortir du dégagisme consistant à mettre à bas le système d’enseignement parce qu’il n’est pas parfait, il est temps de ne pas s’abandonner aux facilités démagogiques contre les professeurs, souvent entretenues par ceux qui se reprochent de ne pas avoir été de bons élèves. Les professeurs- en management en particulier - pour peu qu’ils fassent tout simplement et correctement leur métier, ont au moins trois sources de réconfort.

La première c’est qu’il existera toujours, comme le suggèrent les psychologues du développement, une phase intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte et que les jeunes ont besoin à ce moment-là de construire leur identité en se confrontant à un monde qui ne peut seulement être celui des parents ; ils doivent tout autant découvrir l’altérité d’un monde que leurs seules forces ne leur permettent pas d’aborder.

La deuxième, idée, c’est que l’apprentissage ne passe pas que par du contenu mais par de la connaissance et de la relation, ou plutôt du respect, cette humble reconnaissance qu’il existe quelque chose avant vous, en dehors de vous. On n’a pas encore trouvé les robots qui permettent cette relation et ce respect.

La troisième idée c’est que les professeurs ne devraient s’empêcher de faire, ils n’en sont pas plus incapables que les professionnels ne sauraient enseigner. Il est peut-être temps de sortir de cette frontière qui ne devrait être traversée que dans un sens. A l’heure où tout devrait, paraît-il, « disrupter », tous ces milieux professionnels arrogants devant l’activité enseignante, feraient bien aussi de s’ouvrir à un monde académique qu’ils critiquent le plus souvent sans le connaître.


[1]Grant, A. Those who can do, can’t teach. The New-York Times, Aug 25, 2018.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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