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L'esprit critique en entreprise #2

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L’entreprise encourage-t-elle vraiment l’esprit critique #2 ?

Dans mon précédent article sur le sujet, j’ai expliqué ce qu’est l’esprit critique et j’ai détaillé les principaux freins à l’esprit critique qui sévissent actuellement dans le monde de l’entreprise. J’ai cependant terminé cet article en regrettant que les entreprises se privent délibérément des « bienfaits » de l’esprit critique, bienfaits que je vous propose d’exposer plus en détails dans ce second article. C’est parti !

Les bienfaits de l’esprit critique

Tout d’abord, ce qu’il ne faut pas perdre de vue c’est qu’un salarié qui « critique » est avant tout un salarié impliqué et investi. Cela étonnera peut-être certains d’entre vous mais demandez-vous ce qu’il convient de penser d’un collaborateur qui ne se plaindrait et ne s’épancherait jamais ? Cela témoignerait clairement d’un réel et total désintérêt pour la vie de son entreprise.

Il est ainsi primordial que les organisations laissent non seulement leurs salariés exercer librement leur esprit critique mais qu’elles valorisent cette démarche et qu’elles les y encouragent. Les entreprises ont, tout comme les salariés eux-mêmes, tout à y gagner.  

Les entreprises doivent d’autant plus inciter leurs salariés à faire preuve d’esprit critique que ce dernier n’est pas aisé et inné chez la plupart des êtres humains. Au contraire… En raison du fort besoin d’appartenance sociale des êtres humains, les salariés sont naturellement disposés à se conformer aux normes de l’entreprise afin d’être acceptés au travail. Ce conformisme est clairement préjudiciable aux organisations comme le révèle, entre autres, l’expérience menée dans les années 50 par le psychologue Solomon Asch.

Cette expérience démontre, en effet, que les sujets sont disposés à faire des choix qui vont à l’encontre de l’évidence et donc à prendre les mauvaises décisions pour continuer à être acceptés et être en accord avec le groupe. Ils essaient ainsi de se conformer à ce que les psychologues appellent le statu quo. Très sensibles à la pression d’un groupe, les salariés ont naturellement tendance à adopter le comportement qu’ils croient approprié et fidèle aux attentes des autres. Inutile de vous dire que les organisations en pâtissent fortement. 

Afin de lutter contre cette tendance à la conformité, les entreprises se doivent donc de créer un climat valorisant l’esprit critique afin de « profiter » des retours souvent instructifs et constructifs de leurs salariés. Ces derniers sont les mieux placés pour faire remonter l’information du terrain et identifier d’éventuels dysfonctionnements. Leurs avis et points de vue sur les décisions à prendre, la meilleure stratégie à adopter constituent une précieuse source d’informations. Il est regrettable que de nombreuses entreprises se privent de ces informations pourtant à portée de main.

En outre, en ne permettant pas à ces critiques de s’exprimer, les organisations envoient un signal très négatif à leurs salariés. Ces derniers se disent « on ne veut pas m’écouter donc je ne dis plus rien ». Cela peut engendrer de nombreux effets néfastes tels que l’éclosion d’un sentiment de manque de reconnaissance, la perte de motivation, la baisse de l’engagement des salariés, ladiminution de leur capacité d’innover ainsi que de créer. Et, au final, ce sont les entreprises elles-mêmes qui en paieront le prix souvent très élevé.

De manière contre-intuitive, les entreprises doivent prêter une attention toute particulière aux salariés qui « osent » être malheureux, émettent des critiques et refusent de se soumettre à l’injonction de paraître heureux quelles que soient les circonstances. Il y a plus à apprendre de ces salariés que de ceux qui affichent un sourire en toute occasion et ont en permanence le petit doigt sur la couture du pantalon. 

Les salariés « malheureux » doivent donc être davantage écoutés. Ils sont une vraie source de richesse pour les organisations car ils peuvent leur permettre d’identifier des dysfonctionnements, de s’attaquer aux racines des problèmes et de se confronter tout simplement à la vérité. Les entreprises courageuses et désireuses de s’améliorer pourront alors mettre en œuvre des politiques adaptées aux problématiques relayées par les salariés et affectant leur moral.

En proscrivant ou freinant l’esprit critique, les entreprises portent ainsi atteinte à leur propre capacité à se remettre en cause, à anticiper, à s’adapter aux évolutions du marché et à prendre, in fine, les bonnes décisions stratégiques au moment opportun. C’est tout simplement leur survie qui est en jeu.

Dans la chronique évoquée dans le premier article[1], Laure Closier évoque le cas des salariés de Facebook qui, selon une enquête de CNBC, auraient pu éviter les scandales liés à l’utilisation des données s’ils avaient été en mesure d’exprimer librement leur opinion et avaient pu exercer leur esprit critique. Quel gâchis !

En outre, dans un environnement de plus en plus VUCA (Volatility, Uncertainty, Complexity, Ambiguity), les entreprises se doivent de réagir certes efficacement mais toujours plus rapidement. Or à une époque où les progrès techniques s’accélèrent, les solutions déjà en place, qui ont fait leur preuve dans le passé ou les plus évidentes ne sont plus forcément pertinentes et les plus adaptées. Face à un environnement de plus en plus changeant, les compétences techniques ne suffisent plus et l’esprit critique est tout simplement incontournable. 

L’esprit critique permet, en effet, aux entreprises d’avoir une vision plus large et exhaustive des possibilités offertes par une situation donnée, d’avoir une appréciation réaliste de leurs forces et de leurs faiblesses et leur permet donc de prendre les bonnes décisions. Pour ce faire, les organisations doivent accepter de remettre en question certaines décisions et arbitrages du passé et de challenger le statut quo.

Grâce à l’esprit critique, les entreprises découvrent des solutions alternatives « out of the box » et créatives à leurs problématiques, sortent des sentiers battus, évitent de faire des choix hâtifs et potentiellement désastreux et ont la capacité d’innover et de se réinventer !

Conclusion

85% des métiers de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui… c’est tout simplement vertigineux. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que d’innombrables études et enquêtes plébiscitent fortement l’esprit critique et le désignent comme une compétence clé incontournable du 21ème siècle. Force est de constater que sur le terrain, cependant, les choses sont diamétralement différentes au sein de nombreuses entreprises où, sous couvert d’améliorer le bien-être des salariés et la QVT, sévit la tyrannie du bonheur.

En « happycratie » où les injonctions au bonheur et le positivisme règnent en maître, les entreprises feignent de confondre l’esprit critique avec l’esprit de contradiction ou de contestation, la négativité voire même l’irrespect.

De manière paradoxale, l’actuelle mode du « bonheurisme » débouche sur la condamnation sans appel de l’esprit critique et la prolifération du « prêt à penser » au sein des entreprises. Il convient donc de réhabiliter pleinement l’esprit critique et de convaincre le plus grand nombre que loin d’être nuisible, l’esprit critique est constructif et tout simplement fondamental. Comme l’a si bien écrit Hanna Arendt, « Les mots justes, trouvés au bon moment, sont de l’action. »

Pour y parvenir, il faudra que l’esprit critique devienne – à l’instar des Etats-Unis et de l’Ecosse - une priorité dans les cursus scolaires et universitaires ainsi que dans la formation professionnelle. Il conviendra également de cesser les injonctions à faire semblant d’être heureux au travail en permanence même si comme le chante si bien Angèle « Le spleen n'est plus à la mode, c'est pas compliqué d'être heureux » [2]


[1] Happy Boulot « La quête du bonheur au travail nuit-elle à l’esprit critique ? – BFM BUSINESS- 14/01/2019

[2] Tout oublier, Angèle (ft. Roméo Elvis ) 

Auteur

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Responsable Recrutement au sein d’une ESN

Diplômée de Montpellier Business School, Marie-Sophie dispose d’un Master en Management des...

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Marie-Sophie Poggi-Zambeaux

Responsable Recrutement au sein d’une ESN Diplômée de Montpellier Business School, Marie-Sophie...

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