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Vers le communautarisme générationnel ?

En matière de génération seul le conflit est spontané. On peut croire à certains moments de l'histoire que les vieilles outres du conflit des générations sont enfin dépassées mais la réalité revient au galop et c'est le cas aujourd'hui si l'on en croit aussi bien les débats de notre société en général ou de la gestion des ressources humaines en particulier. En effet certains pensaient le problème des générations révolu : les jeunes étaient très tôt adultes, grâce aux avancées des années 60-70 en matière de liberté, d'autonomie, de dépassement de l'autorité castratrice, avec l'aide de parents qui avaient tout compris à la psychologie et aux forces inhibitrices de la société ; les adultes maîtrisaient leur «moi» dans le cadre d'un développement assumé et les vieux restaient éternellement jeunes grâce à la préretraite, le body-building, les voyages organisés et les mots fléchés.
Soudainement le problème des générations revient au goût du jour, on parle de bouleversements démographiques, de pyramides des âges totalement déséquilibrées ; les vieux reviennent à la une de l'actualité à la première canicule venue et on s'aperçoit que les jeunes existent toujours quand ils contestent la suppression de modalités pédagogiques contre la création desquelles leurs aînés avaient déjà manifesté. Dans l'entreprise aussi le problème des générations apparaît : l'intégration des jeunes est pour beaucoup de dirigeants de petites et moyennes entreprises un problème majeur de management et de gestion des ressources humaines ; les seniors deviennent la population dont on parle même si les actions concrètes tardent à venir. Et les éternelles politiques de recrutement en stop-and-gocréent des trous dans les pyramides des âges renforçant ainsi la perception de différences de générations donc de conflits.
En effet, il suffit que les différences apparaissent pour que les comparaisons suivent et donc les ressentiments, conflits et autres procès. Dans l'entreprise les vieux reprochent aux jeunes d'être exigeants, trop concernés par leurs 35 heures, aptes au zapping et pas toujours compétents. Les jeunes reprochent aux vieux de ne pas être sur le terrain, de ne pas les respecter et d'être trop payés pour ce qu'ils font. Les quadras pestent de se trouver avec toute la responsabilité entre des jeunes arrogants et incompétents et des vieux qui râlent en fermant derrière eux la porte des retraites après avoir éteint la lumière des pensions confortables. Quant aux seniors ils pestent de devoir bientôt travailler plus longtemps que prévu alors qu'ils supportaient l'absence de promotion jusque là dans l'espoir d'un départ anticipé.
Mais tout cela est banal et toutes les époques ont décliné la notion de conflit de générations en fonction des conditions du moment. Est-ce un réel problème ? Pour répondre à la question regardons la littérature abondante aujourd'hui sur les générations pour mieux voir comment le management peut aborder la question, non parce qu'elle est importante mais parce qu'elle se pose.

Cette littérature nous offre par exemple une réflexion sur les générations des 15-25 ans qui correspondent à ces fameux jeunes, très peu présents dans la population active française mais que les entreprises recrutent quand même parfois. Un best-seller américain (1) considère, comme il convient dans ce genre d'ouvrage, que cette génération est radicalement nouvelle dans l'histoire. Les jeunes de cet âge ont, à la différence de leurs aînés, passé plus de temps à jouer aux jeux vidéo qu'à regarder la télévision. Cette expérience nouvelle aurait selon les auteurs de grandes conséquences sur leur manière d'aborder le monde dans une démarche plus tâtonnante d'essai-erreur comme quand on prend connaissance d'un nouveau jeu sans évidemment regarder quelque manuel que ce soit. Ainsi ils aborderaient le monde différemment et cela aurait des conséquences dans leur relation au travail. En France, c'est une étude sur la même population (2) qui met en évidence une caractéristique forte de la même population : les jeunes auraient comme caractéristique de peu savoir, de peu connaître ce monde dans lequel ils doivent rentrer ; ils ne sauraient que croire et qui croire dans une société opaque qui leur paraît peu les attendre, c'est le moins que l'on puisse dire quand on sait la proportion de jeunes actuellement en activité dans notre pays.
Les 25-35 ans semblent être aussi une génération à part, unique aujourd'hui et dans l'histoire selon ceux qui écrivent à leur sujet. Un ouvrage stigmatise les problèmes de cette génération (3) qui se considère exagérément bloquée par les baby-boomers encore vigoureux qui leur barrent le chemin sans les reconnaître. La génération des vieux serait celle de 68, totalement convaincue qu'elle a tout fait et tout découvert dans tous les domaines et comme ces découvertes se sont décliné en termes de libération et de rupture, il paraît difficile à cette génération post-révolutionnaire de faire valoir des approches forcément décalées par rapport à celles de leurs aînés. Au-delà de ce cri de douleur adressé aux anciennes générations, Françoise Sand et Isabelle Vial (4) essaient de dégager les caractéristiques propres des 25-35. Elle la décrit comme une génération «Montgolfère», c'est-à-dire planant dans les airs sans jamais oser se poser, que ce soit sur un plan professionnel ou même personnel. Cette génération aurait moins vécu de combats contre ses aînés, elle se situe plus en attente indifférente qu'en lutte, elle voit passer avec angoisse des années de jeunesse où tout est possible pour tomber dans les années de réveil où tout semble joué, sans que le temps ait été pris entre les deux pour faire de véritables choix.
On pourrait imaginer d'autres ouvrages sur les quadras, soumis à la double pression des exigences professionnelles et familiales, coincés entre de jeunes prétentieux et incompétents et des vieux décalés qui pensent à leur jardin. En matière de seniors5 les ouvrages existent aussi qui nous décrivent les bouleversements démographiques, leur sentiment de fin de vie professionnelle et les problèmes qu'ils posent à l'entreprise.

On peut donc dire que les générations sont un sujet porteur et cela appelle quelques remarques. On n'a pas fini de découper en tranches les pyramides des âges et de trouver des caractéristiques uniques à chacune d'elle. Mieux encore, ces caractéristiques vont régulièrement se renouveler et l'originalité des générations sera toujours conservée. Qui se souvient aujourd'hui des ouvrages à succès de la fin des années 90 sur la génération X ? En matière d'ouvrages et d'études, les générations passent aussi. La première remarque, c'est que les «générations» sont une notion bien difficile à cerner, mouvante, instable. On ne sait trop comment en fixer les bornes ni prévoir leur durée de vie. On se demande aussi qui elles concernent, probablement cet individu statistique moyen toujours perçu et jamais rencontré mais qui s'impose comme explication de la réalité.
La deuxième remarque c'est que dans la confusion de toutes ces études, un seul trait commun s'impose : ce qui unit les générations, c'est leur sentiment commun d'une absence de reconnaissance ! Parce que ces ouvrages sont souvent écrits par des représentants de ces générations pour leurs contemporains, on a souvent l'impression que celles-ci se considèrent comme uniques, originales, sacrifiées mais aussi déterminées à ce que leur conflit de génération soit vraiment le «der des der»…
Avec le recul on peut également se demander dans une troisième remarque si la chose la plus normale dans l'histoire de l'homme n'est pas justement «le conflit de génération». L'émoi et le ressentiment font alors peut-être partie de l'existence comme le nécessaire et difficile passage par l'adolescence, l'ajustement à la parentalité ou la lente prise en compte de sa finitude. Derrière ces cris, il faut sans doute relativiser la partie de l'outrance, de l'accusation, de la plainte pour voir aussi dans cette difficulté exprimée un aspect banal, même si douloureux, de l'expérience humaine. Concrètement les générations attaquées, que ce soient les vieux ou les jeunes devraient faire effort de patience et de sérénité devant l'injustice perçue des critiques qui leur sont adressées.
La quatrième remarque, c'est qu'il ne faudrait pas se satisfaire de cette explication pour ne pas prendre au sérieux le conflit exprimé. Quand on approche de déséquilibres démographiques importants, le risque est fort que ces conflits de générations cristallisent de nombreux problèmes ou insatisfactions. Même si les problèmes de génération sont intemporels, ils prennent alors une importance incontournable. Dans la tendance actuelle de nos sociétés on pourrait vite se retrouver avec un communautarisme générationnel dont on peut redouter les effets.
La cinquième remarque concerne les évolutions notées par quelques enquêtes importantes aujourd'hui faisant état des peurs dans notre société. La génération des 15-25 n'est pas la seule à être touchée par ce phénomène. Tout le monde a peur de tout le monde et notre seule chance aujourd'hui c'est que ceux qui ont peur des autres ne comprennent pas que ces autres ont tout autant peur d'eux. Dans les conflits de générations, cette peur est présente et forte. L'éventuelle arrogance des plus jeunes ne laisse pas transparaître leur peur des plus anciens, la suffisance des plus anciens masque souvent leur peur des jeunes. Il n'y a guère qu'un moyen de dépasser cela, c'est de travailler plus ensemble. Le management des entreprises ferait bien d'y penser, de bloquer la tendance naturelle à se retrancher dans le confort de sa génération pour travailler avec d'autres. Dans les ateliers traditionnels, cela se faisait naturellement. En allant dans les locaux climatisés de nombreuses entreprises, on a souvent l'impression que ce brassage et cette mixité générationnelle existent moins et là au moins, on peut dire que chaque génération en porte sa part de responsabilité.

(1) Beck, JC, Wade, M. Got game: how a gamer generation of gamers is reshaping the business for ever. Harvard Business School Press, 2004.
(2) Lescanne, G. 15-25 ans. Paris : Cerf, 2005.
(3) Guimier, L, Charbonneau, L. Génération 69 : les trentenaires ne vous disent pas merci. Paris : Editions Michalon, 2005.
(4) Sand, F, Vial, Isabelle. 25-35 ans, l'âge du labyrinthe. Paris : Bayard Centurion, 2005.
(5) Marbot, E, Peretti, JM. Les seniors dans l'entreprise. Paris : Village Mondial, 2004.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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