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Sujet rationnel ou animal solidaire ?

La crise conduit à réviser d'anciens modes de pensée, toutes ces visions du monde qui se heurtent à la brutalité de situations inattendues. D'ailleurs, à y regarder de près, il s'agit moins de révolution des représentations que de redécouverte de principes assez simples, depuis longtemps connus mais oubliés, laissés de côté, tant ils paraissaient vieillots au temps de l'exubérance.
C'est à ce rappel que se livrent deux économistes fameux (1) en reprenant de sérieuses questions macroéconomiques à l'aide d'une vision plus réaliste des comportements humains qui font l'économie réelle. Pour eux les personnes n'ont pas dans leurs comportements la rationalité économique traditionnelle sur laquelle est souvent fondée la macroéconomie classique. On ne comprendrait rien à l'économie si l'on ne se rappelait que les causes de leurs actions sont surtout mentales, émotionnelles, en un mot, humaines. Ainsi les auteurs reprennent la notion d'animal spirits déjà mentionnée par Keynes. Dans sa Théorie Générale (2) l'économiste à nouveau à la mode déclare que les décisions humaines ne peuvent dépendre strictement d'une espérance mathématique. Elles relèvent plutôt d'un « animal spirit » - un instinct grégaire, traduisent certains -, une tendance spontanée à l'action qui n'a rien à voir avec le produit d'un bénéfice mesurable multiplié par une probabilité...
Les économistes relèvent au moins cinq expressions de cet «animal spirit» qui ont leur impact dans les décisions économiques et donc dans le fonctionnement même de l'économie, au point de nous surprendre régulièrement par des phénomènes ou des crises inattendues et décalées par rapport au fonctionnement normal de nos modèles de pensée.

Cinq expressions de l' «animal spirit»

  • La première concerne la confiance. Tout le monde répète à l'envi qu'elle est au cœur de l'économie, le véritable motif des décisions d'investissement ou de consommation. Le terme ne renvoie-t-il pas à la « foi », tout comme le «crédit» d'ailleurs ? Il paraît tellement évident de nos jours que les décisions d'achat dépendent plus d'une confiance en l'avenir que d'une probabilité de retour sur investissement. C'est ce qu'exprime récemment ce cadre qui, sans être personnellement touché par une menace de chômage à court terme, déclare qu'à la différence des années précédentes, il n'a encore rien prévu pour les vacances familiales de l'été !
  • La seconde illustration est celle de la justice. Les auteurs rappellent de nombreuses expériences sur le sujet : près de 4 personnes sur 5 considèrent comme injustes pour un vendeur de pelles à neige d'en augmenter le prix après une tempête de neige ; alors que l'on est prêt à payer 75% de plus pour une boisson sachant qu'elle vient d'un hôtel de luxe plutôt que d'un supermarché... et pourtant le niveau de satisfaction procuré par la boisson sera identique. La plupart d'entre nous considèrent même comme une insulte de ne pas être considérés comme justes par les autres. Quand le thème des salaires ou des bonus revient à la une de l'actualité en pleine situation de crise, on comprend que les arguments rationnels sur le fonctionnement normal du marché des dirigeants et sur la force des contrats signés par ces dirigeants sont de peu de poids face à un sentiment d'injustice.
  • La troisième illustration est le risque et la tentation toujours présents de comportements de corruption ou de mauvaise foi. Les économistes rappellent que dans trois crises récentes, ces comportements antisociaux étaient présents, les «junk bonds» en 1991, Enron en 2001 et les subprimes en 2007. En période d'euphorie, on a tendance à être moins sensibles aux principes de bons comportements, on en oublie les risques. Tout paraît permis à chacun, fort de ses espoirs et de ses illusions devant un succès dont chacun s'estime être le légitime bénéficiaire. En période d'euphorie, les gains inconsidérés apparaissent à leurs bénéficiaires comme un dû, une juste récompense de leur incomparable valeur personnelle. Et les auteurs de s'interroger sur le moindre succès actuel du bridge par rapport au poker : le premier est un jeu d'équipe qui réclame la relation et la confiance alors que le second se joue seul et valoriserait même le bluff ! On pourrait rajouter l'évolution du football où le tacle est maintenant appris dans les clubs à tous les gamins qui s'initient au sport.
  • La quatrième illustration est celle de l'illusion de l'argent. Les économistes rappellent que les liens entre salaires et chômage butent souvent sur l'illusion du nominal, en dehors de toute autre considération, d'inflation par exemple. Les parties aux contrats ont de la difficulté à indexer leurs comportements et leurs réactions au taux de l'inflation. A l'heure où certains parlent de diminution des salaires - ce qui pourrait se justifier selon la théorie économique classique -, il est bon de le rappeler car les personnes ne sont pas près de l'accepter quelle que soit l'évolution de l'inflation : la comparaison des taux d'inflation et des prix des matières premières entre 2008 et 2009 est pourtant intéressante à cet égard.
  • La cinquième illustration est également très moderne. Pour les économistes la perception de notre réalité est fonction de l'histoire que nous nous racontons sur nous-mêmes, notre pays, notre histoire, etc. Les grands leaders savent raconter des histoires à ceux qui les suivent, les mariages qui réussissent abritent souvent des couples qui partagent une histoire commune. L'excellent dernier ouvrage de Carlos Fuentes (3) en donne de nombreuses preuves littéraires. Ces histoires se répandent comme des virus, elles n'expliquent pas les faits, elles sont les faits. Pour preuve l'histoire des jeunes génies de l'internet qui allaient révolutionner la vieille économie du début des années 2000, celle des traders hors du monde réel qui gagnent des millions, celle d'une économie industrielle qui serait inéluctablement condamnée, etc.

Alors certains pourraient se dire que les financiers et économistes en viennent enfin à un bon sens anthropologique qui leur avait cruellement manqué dans la génération de cette crise. Comme si les autres étaient mieux inspirés. Regardons la fonction Ressources Humaines. Est-il si évident que cette experte en choses humaines ait toujours été mieux inspirée en ce qui concerne l'approche de la personne, de ses comportements et de ses décisions ?
En effet, la confiance, son maintien et sa constitution constituent-ils vraiment des références fortes des politiques RH ? Les politiques de rémunération et de gestion des personnes au quotidien prennent-elles vraiment en compte les préoccupations naturelles de justice ? Est-on suffisamment attentif aux risques de corruption et de perversion diverses, d'où qu'elles viennent ? Les politiques de salaires tiennent-elles compte de cette dimension quasi symbolique de l'argent et de son nominal ? Quant aux histoires qu'il serait nécessaire de partager, les RH contribuent-elles suffisamment à honorer la culture de l'entreprise et les générations qui l'ont construite ?
Il ne faudrait donc pas se réjouir trop vite et attribuer aux seuls économistes rationnels la myopie à l'origine de cette crise. La plupart des spécialistes des sciences sociales sont souvent soumis aux mêmes défauts de vision.

C'est bien le sens du dernier ouvrage d'Alain Caillé (4) . Le sociologue s'insurge contre une vision trop restrictive des actions humaines se réduisant à la recherche de l'intérêt individuel. Et cette tendance n'est pas seulement le fait des économistes rationnels, elle est, sous des formes diverses, partagée par tellement de personnes dans ce temps d'individualisme et de valorisation du sujet. Pour Caillé, l'obtention de la reconnaissance serait aussi importante que la satisfaction des intérêts matériels sans que cette reconnaissance ne puisse être réduite à une recherche d'intérêt personnel. Caillé ne rejette pas l'importance des intérêts personnels mais considère qu'ils ne peuvent, constituer le paradigme unique pour comprendre l'action des personnes. Pour Caillé, il y a autant d'orientation «naturelle» à aller vers la solidarité, la coopération - ou, comme il le propose, l'«aimance» - que vers la satisfaction d'intérêts personnels. Mais il rajoute également deux pôles à l'action pour compléter celui de l'intérêt et de l'altruisme, il s'agit de l'obligation, du devoir social, de l'impératif (même si c'est celui de se développer personnellement). Il existe enfin le pôle de la liberté, de la créativité, de la spontanéité.

Une telle approche est rassurante, elle montre que la recherche de l'intérêt personnel n'est pas la seule grille de lecture possible. Il existe une ouverture à la solidarité aussi évidente que celle de l'intérêt, même si elle est plus discrète et moins spectaculaire. Quoique. Les medias font une large part aux effets pervers de la recherche forcenée de la satisfaction personnelle en des périodes de crise. Mais quand on regarde autour de soi, dans les villages, les PME ou n'importe quelle organisation humaine : c'est la solidarité discrète du quotidien, du bénévolat, de la conscience professionnelle et de l'amabilité qui rendent la vie possible et acceptable, même si cela ne fait jamais la une de l'actualité.
Dans un ouvrage récent (5) on décrit le fonctionnement de ces communautés qui fonctionnent sans organisation formelle apparente, sur les réseaux sociaux par exemple. Une longue analyse de Wikipedia est proposée. Elle montre que si ce modèle a réussi à croître c'est que, sans qu'il soit question d'argent, les contributeurs partagent une même implication dans la qualité du réseau et de l'œuvre collective. Comme si s'était développé un sens commun de solidarité et de coopération sans mécanisme organisationnel, sans rémunération.
Mais Caillé souligne aussi que cette approche plus sophistiquée peut être appréhendée sous un angle beaucoup plus pessimiste et tragique. Certes la solidarité et l'altruisme sont possibles mais que faut-il en conclure ? «La quête anti-utilitariste de la reconnaissance peut seule mener au bien, aux belles actions ou à la douceur de vivre. Mais on sait que qui veut faire l'ange fait la bête. C'est elle aussi qui peut mener au massacre généralisé et à l'horreur». En des temps que certains considèrent comme pré-révolutionnaires, voici une leçon anthropologique dont il faudrait sans cesse se souvenir.

(1) Akerlof, GA, Shiller, RJ. Animal Spirits. Princeton University Press, 2009.
(2) Keynes, JM - The General Theory of Employment Interest and Money, 1936, 161-162.
(3) Fuentes, C. Le fils désobéissant in Le bonheur des familles. Gallimard, 2009.
(4) Caillé, A. Théorie anti-utilitariste de l'action. Editions La Découverte, 2009
(5) Shirky, C. Here comes everybody. Penguin Books, 2008.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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