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Stress : données psychologiques

Il est très difficile d'arriver à préciser quel est l'"équipement" dont dispose l'homme pour faire face aux diverses stimulations qu'il peut recevoir de lui-même ou de son environnement, et faire ainsi face au stress.

Sur le plan physique, l'organisme est à même de gérer de façon automatique une grande quantité de situations, mais il peut arriver à être "dépassé", et il en est de même sur le plan psychologique.

Le sentiment de soi-même, de sa propre existence, de son identité, paraît évident à chacun et renvoie à ce que, avec les psychanalystes, nous appellerons le "Moi". Rien de plus stable que ce Moi, semble-t-il, qui m'est familier, me paraît autonome (je fais, je pense ce que je veux...), est une référence à laquelle je fais souvent appel : "Moi, je... ; personnellement, je... ; moi-même, je pense que..." Je sais ce que je sais faire, ce que j'aime, ce que je n'aime pas, je connais mes ressources, etc.

Les autres aussi me semblent relativement stables dans leur propre Moi : je sais que l'un est timide, l'autre coléreux, je peux prévoir leurs réactions dans telle ou telle situation, etc. Cette stabilité peut même être comparée à une certaine stagnation, et il faut souvent ne pas avoir rencontré quelqu'un depuis très longtemps pour sentir qu'il a "changé". mais... chassez le naturel, il revient au galop !

Cette stabilité peut aussi être liée à telle situation donnée, et on peut avoir parfois la surprise d'apprendre que l'homme le plus charmant, le plus doux, le plus aimable, est chez lui un tyran domestique, ou inversement que l'autoritarisme insupportable de mon supérieur reste limité au milieu du travail et que, chez lui, il file doux comme un mouton !

Mon identité ne me paraît donc faire aucun doute et la question "Qui suis-je ?" (que nous évoquions à propos de l'angoisse) est proprement idiote et à mettre au compte à d'élucubrations de philosophes ! "Mais je suis Moi, bien sûr !", comme on peut dire au téléphone : "Allo, c'est Moi !" Bref, je suis identique à moi-même (moi-même : moi, le même que... quoi ?).

Le problème se complique légèrement avec l'histoire bien connue de la paille et de la poutre, à savoir que certains voient en moi des choses que je ne vois pas (et inversement pour moi chez les autres) et même des choses que je peux refuser, au besoin avec colère. Et pourtant, cette "poutre" dans mon ?il est bien existante puisque vue par tous ceux qui me "connaissent" bien. Il y a donc des images de Moi que j'ignore, que je refuse, que je ne veux pas reconnaître.

Le problème se corse avec les expressions du langage courant : "Je m'appelle... untel", ou "Je me couche", par exemple. "Je" appelle "Moi" ? "Je" couche "Moi" ? "Je" est donc autre que "Moi". J'aurais alors deux sujets en moi ? Et encore, "Je" est le sujet de l'énoncé de ma phrase. Où et qui est le sujet de l'énonciation, celui qui dit "Je" ?

Rappelons ici que le mot de "sujet" vient du latin sub-jectum", ce qui est jeté, qui gît dessous. Alors mon Moi est-il identique à mon sujet ?

Enfin le problème reste entier lorsque ce Moi, si libre, si autonome, vient à me jouer des tours : j'oublie quelque chose d'important (et je peux même oublier que j'ai oublié !), je dis un mot à la place d'un autre, je ne me rappelle pas le nom de ... (même s'il est sur le bout de langue), tel acte m'échappe, j'égare un objet précieux ; Je "sabote" malgré moi tel projet? etc.

Cela semble relativiser beaucoup ce Moi en qui je semble avoir mis mon identité et mon existence, auquel je rattache mes sentiments, auquel j'attribue mes qualités, mes défauts, mes petites manies, etc. !

L'investigation psychanalytique a appris que cette notion d'un Moi UN, indépendant, bien différencié, était trompeuse et qu'il existait dans l'homme une "autre scène", l'inconscient, dont Freud disait qu'il était "la réalité psychique elle-même".

Examiner la genèse du " Moi " est indispensable pour mieux appréhender la notion de stress, ses causes et ses impacts sur ce que nous sommes. Comment envisager de " gérer " son stress sans comprendre en profondeur ce sur quoi il porte ? Cette chronique et la prochaine nous permettront d'y voir plus clair.

Comme toute genèse, elle se répète et se figure à nouveau dans les développements de l'être engendré. Nous pourrions presque nous autoriser un parallèle avec l'appropriation d'une "identité" dans une entreprise? Nous laissons à chacun le soin de le faire !

Il serait, certes, présomptueux et vain de vouloir faire ici un exposé détaillé et exhaustif de la formation du Moi adulte, ce " lieu " dans lequel " je " fonde mon existence et mon sentiment d'être... moi-même ! Nous ne pourrons être que schématiques, et donc très imparfaits, notamment vis à vis des données, à notre sens incontournables, de la psychanalyse.

Le sentiment du Moi que possède l'adulte n'a pu être tel dès l'origine, comme le dit Freud, et chacun conviendra de cette évidence à la simple observation du nourrisson qui ne peut encore différencier son " Moi " du monde extérieur : il est le siège, le lieu d'une multiplicité de sensations autant venues de ce monde extérieur que de l'intérieur de lui-même. On peut presque dire qu'il n'est que perception.

Ce n'est que petit à petit qu'il apprendra à différencier ce qui vient de lui et ce qui vient du dehors, ce qui est Moi et ce qui est objet (ob-jectum : ce qui est jeté devant). Ce qui est du dehors est beaucoup plus fugace, apparaît et disparaît dans le temps, et se différencie ainsi des sensations internes, quasi permanentes. L'éprouvé de l'écoulement du temps, dans le jeu de la présence/absence, s'affinera petit à petit.

Ce Moi " en formation " tend à rejeter au dehors ce qui est source de douleur et de souffrance, selon le principe de plaisir qui veut aboutir à la suppression de tout? déplaisir. Autrement dit à rejeter tout stress ! Le " dehors " est alors ressenti comme étranger et menaçant. Mais l'expérience apprend que maintes sources de plaisir sont liées à des objets extérieurs et que des souffrances sont d'origine purement interne. A ce principe de plaisir se conjoindra alors le principe de réalité qui doit dominer l'évolution ultérieure, c'est-à-dire une adaptation progressive (des organes des sens comme de l'action musculaire) à éviter ou faire disparaître les souffrances inévitablement ressenties.

En effet on pourrait dire qu'à l'enfant est imposée avant tout une série de renoncements : perte du milieu " aquatique " maternel avec passage dans un monde totalement étranger (le fameux traumatisme de la naissance), perte des satisfactions liées au nourrissage, puis à celles correspondant au plaisir excrémentiel (apprentissage de la propreté avec celui du " retenir/lâcher ", du " donner/ne pas donner ", selon le désir de l'autre, mère ou son substitut), renoncement à " être tout " pour la mère, premier objet, avec l'interdiction culturelle de l'inceste qui vient introduire la dimension tierce de la troisième personne, symbolique par son absence ("il" n'est pas là, mais est en même temps présent entre "je" et "tu"). Encore une fois très succinctement, ceci correspond à ces différentes phases bien connues : orale, anale, phallique. Chacune véritable stress? et fondateur de la personnalité !

N'oublions pas que l'enfant ne parle pas à sa naissance (in-fans : qui ne parle pas) et qu'il recevra de son monde le langage, comme il se fera annoncer à lui-même par ce monde environnant : son nom, son prénom, son sexe, etc.

Nous avons dit ci-dessus que l'enfant, dans les temps suivant la naissance, n'était presque que "perceptions". Ces "impressions psychiques", dit Freud, persistent, même si elles ne sont pas présentes.

Il nous reste à voir de quelle façon la cristallisation du Moi s'opère, source d'identité et de résistance possible au stress, mais aussi d'adaptation et d'évolution sous la motion du stress.

Jacques Lacan, dans son écrit sur le "Stade du Miroir", a décrit un moment exemplaire, répétitif, chez l'enfant de 6 à 18 mois environ, où précisément ces perceptions vont venir à se "cristalliser" dans une forme, comme un puzzle dont les différentes pièces se mettraient d'un coup en place après avoir errer dans leur carton ! Cette "forme" est reconnue par l'enfant comme étant lui, avec l'assentiment nécessaire d'un autre, la mère en général, qui, dans le miroir par exemple, le désigne : "Qui est là ? C'est Bébé !" Il faut s'apercevoir que cette image, authentifiée si l'on peut dire, est extérieure à l'enfant. Ce dernier éprouve un véritable plaisir (une assomption jubilatoire) à se voir, à éprouver le pouvoir qu'il a sur cette forme en l'animant par ses mouvements par exemple, éprouvé de pouvoir sans commune mesure avec l'impuissance motrice et la dépendance dans lesquelles il se trouve encore (c'est dans cette inadéquation que l'on peut trouver une origine de l'agressivité structurale de l'homme).

Petit à petit aussi, l'enfant fera la distinction entre perception et représentation (présenter à nouveau). Il avait peu à peu intégré que le sein réel lui apportait satisfaction (non seulement sur le plan du besoin de nourriture, mais aussi, progressivement, sur le plan du plaisir, indépendant de tout besoin, plaisir de suçoter par exemple), mais que la représentation du sein (le sein "halluciné"), si elle pouvait être source de plaisir, ne lui apportait rien sur le plan du besoin, de la faim. C'est la distinction que l'on pourra faire couramment entre réalité et fantasme (alors que l'on peut dire aussi que la réalité n'est que fantasme de ce qui est "réellement").

Dans la relation que l'homme instaure avec les objets (et avec le manque d'objet, car l'homme ne trouvera jamais l'objet qui satisfasse pleinement et définitivement son désir), il peut être aussi utile de suivre Lacan en distinguant :

le besoin, d'ordre essentiellement organique. Le manque (glucose, protéines, oxygène?) est là réel, et l'objet est symbolique puisque absent et marqué par un trou. C'est la privation.
la demande, exprimée dans le langage. Le manque est ici imaginaire ("Ah si Maman m'achetait des bonbons !"), et l'objet réel (le bonbon !). C'est la frustration.
le désir, articulé au travers de la demande (l'enfant ne demande pas qu'un bonbon? pour un besoin de sucre?), mais non articulable en soi : l'objet est imaginaire (et référé fondamentalement à la représentation du phallus) et le manque est symbolique, c'est-à-dire que quelque chose sera toujours absent, justement dans l'articulation de mon désir. "M'aimes-tu ?"? "Oui !"? Pourquoi cette réponse n'est-elle pas suffisante et que la question se repose? sans arrêt ? "Pourquoi m'aimes-tu ?" Si une raison est donnée, il est inévitable qu'une autre question suive : "Et si c'était? le contraire, est-ce que tu m'aimerais quand même ?" Il y a donc toujours quelque chose qui manquera à la satisfaction de ce que je demande, et qui réanimera mon désir (chacun connaît l'espèce de déception, de feeding, ressentie lorsqu'on obtient enfin ce qu'on a "désiré" très fort ou très longtemps, et on s'aperçoit que "ça" n'est jamais ça).

Ainsi, c'est à cette "forme", étrangère à lui, qu'il appellera son Moi, à laquelle il assignera l'index "je", que se rattacheront toutes les identifications successives, appropriation de traits inconsciemment perçus, qui poursuivront la "construction" de ce Moi, que l'on peut dire aliéné dans une image, lieu des identifications imaginaires du sujet (Lacan).

Comme on le voit, chacune des évolutions que nous venons de décrire se fait sous la motion d'un " stress " - positif ou négatif -. Adaptation et structuration de la personnalité en sont en quelque sorte les maîtres mots, et nous laissent entrevoir le sens de ce que pourrait être une " gestion " de ce stress

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Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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