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Responsabilité ou exemplarité sociale de l'entreprise

Il faut désormais penser en termes de développement durable. Toutes les grandes institutions et forums internationaux en ont fait un thème majeur de leur réflexion prospective sur l'avenir de la planète et de nos modes de vie. Quand le développement devient durable ce n'est plus l'optimisme d'un avenir plus souriant qui est en jeu mais le souci de la préservation des conditions de vie des générations futures. L'environnement en est bien évidemment le plus bel exemple quand un été non conforme aux images retouchées des offices du tourisme nous conduit à interroger l'effet de serre et le réchauffement de la planète.
Mais il est bien évident que cette novation de la prise en compte des générations futures ne concerne pas que le climat. Il s'agit des effets à long terme des modes de consommation, des styles de vie et de loisirs, de l'urbanisme ou de l'aménagement du territoire. Bien entendu, à chaque point focal d'un problème de développement durable se retrouvent les producteurs de biens et de services et donc les entreprises. Très rapidement, celles-ci sont mises en cause pour leur fonctionnement et leur rôle mêmes.

Ainsi, un thème se met à émerger de nouveau, celui de la responsabilité sociale des entreprises. On connaissait de nombreuses obligations qui pesaient sur elles mais il s'agit maintenant d'examiner jusqu'où leur responsabilité peut être engagée. L'histoire nous avait déjà présenté quelques cas célèbres comme celui de Nestlé dans le Tiers-Monde quand l'entreprise était accusée de «tuer les bébés» parce que ses produits, largement diffusés dans les pays en voie de développement étaient le plus souvent utilisés dans des conditions sanitaires inappropriées. On se posa alors le problème de l'information nécessaire des consommateurs sur l'utilisation des produits qui leur étaient vendus. On connaît également les cas classiques des catastrophes environnementales causées par l'activité des entreprises (Bhopal), mais de nouvelles situations surviennent comme celles de l'amiante, voire aujourd'hui de la vente de cigarettes. Les vendeurs de hamburgers se voient même attaqués pour avoir vendu de la nourriture à l'origine de l'obésité et de divers troubles sur la santé… La responsabilité des entreprises serait donc engagée vis-à-vis des consommateurs même quand l'information existait, vis-à-vis des salariés, du fait des conditions physiques et psychiques du travail à moyen et long terme, vis-à-vis de l'environnement immédiat des entreprises (même quand les entreprises se sont établies dans des lieux peu peuplés lors de leur installation : AZF). La manière dont l'entreprise traite ses salariés est également sujet à de fortes évolutions parallèles aux besoins de la société civile, en matière d'intégration, de non-discrimination, de développement des personnes (le cas des handicapés, bientôt le cas des jeunes, des seniors trop nombreux dans la société future, etc.), de prévention du harcèlement. Les dernières années nous ont montré que des événements tragiques de la vie économique faisaient aussitôt évoluer le contexte législatif de la vie économique (cf la loi sur la modernisation sociale). C'est ce qui permet à certains de dire que l'entreprise peut rapidement devenir une société à responsabilité illimitée (1)… On lui demande d'être créatrice d'emplois, créatrice de valeur, préparatrice d'avenir, contribuable et citoyenne … beaucoup de rôles qu'il n'est pas toujours aisé d'assumer.
Derrière ces mouvements de fond, on retrouve l'idée qu'il devrait exister une sorte d'éthique universelle permettant à ce monde de fonctionner convenablement tout en garantissant les générations futures d'en faire autant. Le développement durable devrait (c'est le plus souvent une affirmation) créer du développement économique et du bonheur universel ; les acteurs, les entreprises en particulier, devraient tous s'accorder à œuvrer en cohérence avec cette morale universelle du développement durable…

Certes le concept de responsabilité sociale est nouveau puisque des sociétés de rating concurrentes sont prêtes à la mesurer et puisque l'opinion publique faite de consommateurs accuse les entreprises, les producteurs, dès qu'un problème se pose mais qu'y a-t-il de si nouveau au juste ? On a depuis longtemps interpellé la responsabilité des entreprises, on a depuis longtemps affirmé les relations harmonieuses de l'économique et du social, de là à penser qu'entre l'économique et le sociétal, tout devrait aller pour le mieux il n'y a qu'un pas.

Au rayon des nouveautés on peut tout d'abord citer le caractère grandissant de la pression exercée sur l'entreprise. Jusqu'à maintenant, l'entreprise avait été habituée à la pression de ses parties prenantes, salariés, clients, actionnaires qui exigeaient d'elle la réalisation d'une sorte de contrat. Maintenant, il s'agit de la société civile, notion relativement informe mais qui s'exprime par le biais de sondages et d'interventions de ses représentants auto-proclamés, sans parler des médias qui reflètent assez bien -certains diront qu'ils la créent- l'émotion régnante dans une population.
Cette pression est d'autant plus importante que l'entreprise n'a pas bonne presse aujourd'hui. Alors que dans les années 80 elle a été naïvement perçue comme la solution de tous les problèmes, on en viendrait facilement à la trouver coupable de tous les maux. Car c'est là en effet la nouveauté de ce mouvement sur la responsabilité sociale de l'entreprise : il est difficile d'avoir une idée de ce qui n'en relève pas. Conditions de travail avec leurs conséquences physiques et psychiques à court ou long terme, effets de l'activité sur les clients, le voisinage, les collectivités territoriales ou la société, l'entreprise entre dans le genre de situation qu'elle exècre, l'imprévisibilité.

Par contre, ce qui n'est pas nouveau, ce sont les mécanismes publics qui se mettent en place. Ils concernent l'extrême sensibilité des pouvoirs publics à l'état «émotionnel de l'opinion publique». La récente loi sur la modernisation sociale, ou les amendements Michelin et Danone en sont les plus beaux exemples. Mieux encore, la récente loi sur les régulations économiques a imposé un nouveau rapport, sur la responsabilité sociale de l'entreprise que le Conseil d'Administration devra présenter à l'Assemblée Générale. Ce rapport contient un certain nombre de thèmes mais pas d'indicateurs sur des domaines aussi variés que l'évolution des effectifs, les prévisions de plans sociaux, les conditions de travail, conditions d'hygiène et sécurité, etc. Au grave problème de la responsabilité sociale, il a donc jusqu'à présent été donné la même réponse traditionnelle que nous connaissions déjà à propos du bilan social ou du rapport sur l'égalité professionnelle entre femmes et hommes : celui d'un mécanisme qui se veut incitatif et créateur de dialogue et de débat sur les questions de responsabilité sociale.

S'il pèse sur l'entreprise des risques pas toujours prévisibles et si les mesures proposées par les autorités ou les penseurs de la responsabilité sociale se traduisent aujourd'hui par les références à une vague éthique universelle et à l'écriture de rapports, il convient sans doute d'imaginer ce que pourrait être pour l'entreprise une manière de prendre le problème.
Une première façon de s'y prendre consiste à suivre de manière réactive et plus ou moins disciplinée le flot des mesures réglementaires et législatives prises par les autorités : nombreux sont ceux qui se sont épuisés à comprendre et maîtriser la loi sur la «modernisation sociale», nombreux seront ceux qui travailleront à la rédaction de rapports sur la responsabilité sociale pour les conseils d'administration.
Une seconde façon pourrait être plus proactive, considérant qu'il est possible, voire utile d'anticiper les chocs de ce mouvement de fond. Il faut alors s'interroger sur ce que de telles notions peuvent signifier pour les comportements dans l'entreprise au-delà du respect des règlements. La référence à une éthique universelle à laquelle devrait se rallier l'entreprise n'est pas une démarche très concrète. Elle procède même d'une certaine naïveté quant à la réalité des comportements humains dans l'entreprise. Dans le vague de la responsabilité sociale, l'entreprise pourrait par exemple choisir la voie de l'exemplarité, une exemplarité collective dans une approche cohérente de son rôle, mais aussi une exemplarité individuelle parce que les organisations, in fine, n'existent pas, il n'y a que des personnes.

On dit que l'entreprise devrait fonctionner selon les valeurs ressortissant à une éthique universelle, c'est peut-être vrai ; mais ce que les entreprises devraient surtout penser à faire, c'est connaître et renforcer les quelques valeurs fortes sur lesquelles, comme toute société humaine, elles se sont développées. Une meilleure prise en compte de leurs valeurs serait nécessaire avant d'inventer on ne sait trop quelle conversion collective. Face à des situations imprévisibles pouvant mettre en cause leur responsabilité, les entreprises pourraient s'assurer que la cohérence est bien toujours établie entre ces valeurs adaptées aux situations économiques, les systèmes et stratégies mises en œuvre et les comportements de chacun. A trop vouloir rêver de sociétés techniciennes qui fonctionnent comme dans les livres, on en oublie que les entreprises ont besoin de fonctionner en cohérence avec leurs valeurs avant d'en imiter d'autres et pour mieux réagir aux problèmes qui se posent à elles. C'est le seul moyen d'être exemplaire et de faire face aux situations difficiles. On parle trop de la responsabilité sociale de l'entreprise et pas assez des cas où les entreprises sont capables ou non de faire face à ces problèmes. On se rendrait compte alors que ce sont ces entreprises fortes qui résistent le mieux à l'accident ou qui parviennent le mieux à les éviter.

L'exemplarité de l'entreprise n'est que le résultat de comportements individuels. Les grandes questions de sa responsabilité sociale mettent au grand jour la schizophrénie de la plupart d'entre nous, à la fois producteurs, citoyens, consommateurs voire actionnaires : on a tout autant de mal à supporter les délocalisations que les prix élevés de produits de consommation courante… On a tant de mal à supporter les malversations alors que la plupart, à son niveau, développent, tolèrent, profitent, alimentent toutes les combines possibles… Un des plus importants problèmes que va poser la RSE, est donc bien celui des comportements individuels eux-mêmes : comment s'assurer que chacun à son poste, puisse se comporter au mieux des soucis d'exemplarité de l'entreprise dans son ensemble ? En effet la responsabilité sociale de l'entreprise ne va pas uniquement ni forcément tenir à quelques grandes décisions stratégiques, à la qualité de systèmes bureaucratiques toujours plus sophistiqués, mais avant tout à la manière dont chacun dans l'entreprise utilisera sa marge de liberté. L'exemplarité de l'entreprise va commencer par le traitement des problèmes de délinquance au sein même des entreprises : vaste chantier dans lequel l'entreprise, une fois de plus, s'apercevra, volens nolens, qu'elle doit s'interroger sur les comportements individuels en son sein.

(1) Igalens, J, Joras, M. La responsabilité sociale de l'entreprise. Paris : Les Editions d'Organisation, ouvrage à paraître, 2002.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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