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Managers et crise de soi

"Est-ce que je vis réellement la vie que je veux?"
Voilà une grande question que le lecteur aura plutôt intérêt à aborder au début qu'à la fin d'un long week-end. C'est le genre de question que se sont posé apparemment de nombreuses personnes après le 11 septembre, quand le quotidien paraît si dérisoire face à l'impensable, à l'innommable, à l'absurde. Boyatzis, McKee et Goleman (1) montrent comment de tels événements conduisent la personne à s'interroger en profondeur sur le sens de son existence. Mais ils affirment aussi que même en l'absence d'événements aussi exceptionnels, ces interrogations peuvent survenir, sans être forcément exprimées mais néanmoins lancinantes, perturbantes. Il devient alors difficile de s'investir dans l'accomplissement des mêmes tâches, la poursuite des mêmes buts ou le développement de relations aussi fructueuses avec son entourage, au travail ou en dehors.
Plusieurs symptômes avertissent de l'irruption de ce phénomène. Pour les auteurs, les personnes ont parfois le sentiment de se trouver pris au piège de leur propre travail qui n'apporte plus le même sentiment d'accomplissement; pour certains c'est un profond sentiment d'ennui qu'ils n'osent pas toujours s'avouer car cela remettrait en question l'image positive qu'ils ont d'eux-mêmes ou qu'ils veulent avoir auprès des autres. D'autres encore réalisent progressivement qu'ils ne sont pas celui ou celle qu'ils voulaient être: soudain, leur quotidien ne correspond pas ou plus à ce qui était rêvé. La difficulté de mettre ses actes ou ses missions dans le travail en ligne avec son éthique personnelle est aussi une source de remise en question; ces événements là surviennent rarement brutalement mais il est un moment où les compromis paraissent trop difficiles à assumer. De manière plus positive cette phase de remise en question prend la forme d'un appel, d'une vocation qui apparaît progressivement impérieuse et nécessaire, voire la prise de conscience que la vie est trop courte.
Dans une récente étude Sylvia Hewlett (2) donne une autre illustration de cette remise en question, parfois douloureuse, qui touche de très nombreuses personnes aujourd'hui. Son étude montre que le choix de nombreuses femmes cadres aux Etats-Unis de mener une carrière professionnelle active et réussie les a conduites à rester sans enfants. Elle voit là une profonde inégalité: ainsi, entre 41 et 55 ans, à peu près 40% des femmes cadres (professionnelles et performantes) resteraient sans enfants contre seulement 20% de leurs collègues masculins! Madame Hewlett note que les sujets de l'enquête en venaient parfois à s'excuser de vouloir tout, la carrière et la maternité. C'est dire, selon l'auteur, si les femmes sont contraintes d'avoir très tôt cette claire vision de leurs priorités dans l'existence pour pouvoir ajuster le mieux possible ce double choix qui reste encore si difficile à assumer dans nos sociétés.
Ces situations de doute sont donc fréquentes, compréhensibles. Elles n'en sont pas moins douloureuses; elles concernent le travail, les ajustements avec la vie personnelle, elles sont surtout très humaines comme les psychologues du développement nous l'avaient montré depuis longtemps. Elles peuvent créer de la souffrance sans que pour autant on puisse se débarrasser du problème en en faisant responsable un quelconque bouc émissaire extérieur.

Un tel questionnement exprime une sorte d'insatisfaction qui assaille soudain la personne. Et plutôt que d'interroger l'environnement mauvais qui créerait cette insatisfaction, la profondeur des questions en jeu conduit à revoir la nation de " besoin ", comme nous y invitent récemment deux ouvrages publiés de part et d'autre de l'Atlantique.
Aux Etats-Unis deux professeurs de l'université de Harvard (3) se fixent l'objectif ambitieux de trouver des caractéristiques humaines universelles aux comportements humains, en interrogeant aussi bien les sciences humaines traditionnelles que les théories darwiniennes de l'évolution ou les neurosciences. L'ambition est grande de vouloir proposer une connaissance unifiée des caractéristiques universelles de l'être humain. Il m'est difficile de pouvoir apprécier la pertinence de beaucoup de ces références mais l'idée est séduisante de chercher ce qui rendrait les humains semblables, et nos semblables humains, à l'heure où le conformisme est plutôt à la mise en valeur des différences.
Pour ces auteurs, les êtres humains auraient quatre besoins fondamentaux.
Le premier est celui d'acquérir, défini comme celui de rechercher, de prendre, de contrôler et de garder des biens mais aussi des expériences personnelles auxquels les personnes attribuent de la valeur.
Le second est le besoin d'établir des liens ; il est associé à des notions comme l'amour, le soin, la confiance, l'empathie, l'appartenance, l'amitié, la loyauté, le respect, le partenariat, l'alliance, etc.
Le troisième est le besoin d'apprendre. Les humains auraient un besoin inné de satisfaire leur curiosité, de savoir, de comprendre, de croire, d'apprécier, de développer par la réflexion des modes de compréhension ou de représentation de leur environnement ou d'eux-mêmes. Enfin, ils notent le besoin de se défendre ainsi que ce qu'ils ont accompli à chaque fois qu'ils l'estiment en danger.
Au-delà de cette explication des besoins, qui se veut " trans-scientifique ", cette approche a l'intérêt de mettre en évidence que ces quatre types de besoin doivent être satisfaits. Beaucoup de situations difficiles s'expliquent par l'oubli manifeste de l'un ou l'autre. Que dire de situations qui ne viseraient qu'à acquérir des choses nouvelles sans les liens sociaux ou dans l'obscurité d'un monde qui a perdu son sens.

Avec un vocabulaire, des référentiels et une argumentation bien différente, Jean-Baptiste Foucauld (4), ancien Commissaire au Plan, Président de l'association Solidarités nouvelles face au chômage et du club Convictions propose une approche pour construire le développement humain dans une société qui doit enfin penser un véritable développement durable et solidaire. Ce dernier ne pourra s'opérer que si trois besoins fondamentaux sont satisfaits. Son objectif n'est pas, selon l'auteur lui-même, de définir des catégories anthropologiques mais plutôt des voies d'action " sur la réalité en mettant la personne au centre ".
Les premiers sont les besoins matériels. Pour les satisfaire, chacun doit pouvoir déployer une activité justement rémunérée, qui doit " contribuer à construire la personne ".
Les seconds sont les besoins relationnels. Elles concernent " la famille, la vie associative, l'amitié, la convivialité ". Pour JB de Foucauld, leur satisfaction relève d'activités qui ne sont pas rémunérées et qui sont organisées par les personnes elles-mêmes. Ces activités relèvent de la logique du don où l'on donne, où l'on reçoit, où l'on rend (5).
Les derniers sont des besoins spirituels. On est là dans une dimension personnelle quand l'individu travaille à s'interroger sur lui-même, sur l'incommensurabilité de la question de la mort, sur le sens de la vie. L'expérience spirituelle ou artistique peuvent contribuer à essayer de satisfaire ce niveau de besoins.
Pour de Foucauld, toute politique menée dans nos sociétés complexes et fragiles ne devrait oublier aucun de ces niveaux de besoins et on peut se demander comment il n'en serait pas de même pour toutes les grandes expériences de la vie humaine, le travail par exemple.

Que faire ? L'article de Boyatzis donne des pistes à la mesure de ces articles de revues de management. Il faudrait savoir prendre du temps pour soi, ne pas craindre de se lancer dans des programmes de formation qui conduisent à s'interroger sur soi, se trouver des cadres de réflexion (retraite, méditation, etc.) sans oublier l'inévitable recours à un coach. C'est-à-dire autant de pratiques relevant de ces résolutions de début d'année qui ne sont tenues que quelques jours…
De manière plus subtile, JB de Foucauld suggère, aussi clairement que le lecteur moderne peut le tolérer, l'usage de la " grammaire " des pratiques spirituelles et éducatives que l'on a utilisées durant des siècles.

Mais les véritables clés ne sont pas là. Il est évident que personne ne progressera à lire sur l'une ou l'autre de ces techniques. Les seuls qui avanceront sont ceux qui auront la chance d'être touchés par l'une ou l'autre de ces évidences.
Premièrement, tout n'est pas dans l'acquisition, beaucoup se trouve dans les relations : c'est un besoin. Le travail doit contribuer à le satisfaire, les organisations de travail doivent faciliter l'intensité et la richesse des relations qui s'y développent. Gare aux organisations du travail qui l'auront oublié pour vouloir faire de l'efficience à tout prix, ou tout simplement pour ne savoir dépasser les mauvaises volontés ou l'incompétence à mener ces relations.
Deuxièmement, nos auteurs nous montrent que les relations, le travail sur soi ne sont pas qu'affaire de conviction ou de prise de conscience. C'est aussi une question d'exercice, de travail. Il n'y a pas que le " matériel " qui réclame du travail. De bonnes relations et une sérénité personnelle sont aussi le fruit de l'effort.
Troisièmement, on commence d'évoquer, à propos du fonctionnement de nos sociétés, des besoins spirituels : c'est un ancien commissaire au plan qui le dit. La nouveauté n'est pas dans l'affirmation de ces besoins : nous le savions depuis des siècles. Elle est plutôt dans le fait que ce soit reconnu par des personnes qui sont totalement dans l'actualité et le pouvoir de nos sociétés : cela, c'est plus nouveau.

Finalement, tout cela pousse à l'optimisme : on va bientôt se rendre compte que le manager est un être humain !

 

(1) Boyatzis, R, McKee, A, Goleman, D. Reawakening Your Passion for Work. Harvard Business Review, April 2002, pp. 87-94

(2) Hewlett, SA. Executive women and the myth of having it all. Harvard Business Review, April 2002, pp.66-73

(3) Lawrence, PR, Nohria, N. Driven - How human nature shapes our choices. San Francisco : Jossey-Bass, 2002.

(4) Foucauld, JB. Les 3 cultures du développement humain. Paris : Editions Odile Jacob, 2002.

(5) Comment éviter aujourd'hui la lecture du magnifique ouvrage de M. Hénaff : Le prix de la Vérité (2002) sur ces questions du don.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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