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Les risques de la généralisation

Les sciences de l'homme, sciences sociales ou humaines - puisque certains font des différences définitives entre ces notions - sont très difficiles à pratiquer. Leur principale difficulté est sans doute de paraître simples : tout le monde a l'impression de tout connaître et comprendre aux choses humaines. Ces sciences exigent donc, plus que les autres encore, d'être capable de sortir de soi, de prendre le recul nécessaire à un examen réellement scientifique de réalités multiformes qu'aucune théorie ne paraît jamais pouvoir épuiser complètement.
Dans le champ de l'humain, il n'est pas facile d'accéder à la réalité observable et validable. Même si certains font de l'expérimentation, en psychologie par exemple, la critique leur est souvent adressée de créer une réalité artificielle étant donné que la situation même de l'expérimentation influerait sur les comportements des sujets. Que dire des sociologues, anthropologues ou historiens qui se battent en permanence contre les effets d'optique, les lumières éblouissantes de l'air du temps qui leur cachent les objets intéressants, les myopies théoriques qui peuvent leur faire prendre le doigt pour la lune.
Aborder les questions humaines est difficile car tout observateur fait - doit faire - de grands efforts pour ne pas projeter sa propre vision de la nature humaine, son idéologie de ce que devrait être la personne, la société, les comportements humains, le fonctionnement de l'économie et les relations humaines. C'est le fameux théorème du marteau selon lequel quand on dispose d'un tel outil, tout problème a tendance à devenir un clou. Il est vraiment plus facile d'observer les valeurs des actions ou les caractéristiques de la renoncule.

Ces difficultés concernent déjà le choix des phénomènes observés, des échantillons choisis, des terrains de recherche. Comment choisir ce qui mérite de la recherche et de l'intérêt scientifique ? Prenons un seul exemple : si certains regardent encore le rayon « Histoire » des librairies, ils découvriront que l'importance relative des thèmes, des époques, des personnages traités ne reflète pas vraiment une vision globale et équilibrée du contexte historique en général et de sa pertinence pour nous aujourd'hui. C'est la même remarque que font des psychologues1 à propos des thèmes, sujets et recherches en psychologie. Selon les auteurs 96% des sujets qui constituent la base empirique des recherches publiées dans les journaux et revues de psychologie dans le monde proviendraient de nations occidentales industrialisées et 68% des Etats-Unis seulement. Parmi les sujets d'étude des USA, 67% seraient des étudiants undergraduates...

Du fait de la visée généralisatrice propre à toute science, la psychologie peut tendre, volens nolens, à mettre en évidence des universaux de la nature humaine ; on peut alors légitimement se demander dans quelle mesure de tels déséquilibres dans les terrains de recherche ne posent pas problème. On élabore des théories sur la personne alors que les échantillons dominants ont des caractéristiques bien particulières. Par exemple, ces jeunes américains valorisent plus la possibilité de pouvoir choisir, ils sont plus individualistes que dans beaucoup d'autres régions du monde. Les notions de don et de générosité n'ont pas pour eux le même sens que dans d'autres pays et ils ont plus qu'ailleurs la capacité à se décrire avec des traits psychologiques.
Il ne faudrait pas croire qu'il est impossible d'atteindre l'universel à partir du particulier : beaucoup de génies l'ont fait dans l'histoire. Le problème justement c'est qu'ils étaient des génies et ce n'est pas faire offense aux centaines de psychologues ou autres spécialistes des sciences humaines d'affirmer qu'ils ne le sont pas tous. Cette focalisation sur des échantillons très réduits en diversité pose le problème de mettre tous ses efforts de recherche sur des thèmes et questions qui leur sont pertinents en oubliant tous les autres, ceux que la culture dominante du moment ne considère pas comme importants. Le domaine des sciences sociales est soumis à la mode, comme les autres ; il peut se laisser aller à donner de l'importance à des questions importantes certes, mais en négligeant de nombreuses autres qui n'ont pas l'heur d'être dans l'air du temps.

Le domaine de la gestion des ressources humaines n'échappe pas à cette difficulté. Il est nécessaire pour les chercheurs de publier et d'appuyer leurs travaux sur des matériaux empiriques. Cependant, quels que soient les discours convenus sur l'ouverture à la recherche, il n'est pas aisé de trouver des terrains. Les apprentis scientifiques sont parfois conduits à développer leurs appareillages méthodologiques sur des terrains qui ne sont parfois pas plus représentatif de la réalité du travail et de la vie économique que ne le sont les undergraduates américains pour les psychologues. Il faut d'ailleurs souligner que les chercheurs ont cette difficulté en commun avec les journalistes de trouver des données empiriques qui permettent, non seulement de faire plaisir aux attachés de presse de l'entreprise, mais de tirer des enseignements intéressants. Prenons trois exemples de cette difficulté pour ceux qui s'intéressent à la gestion des ressources humaines.

Seuls les journalistes et les hommes politiques profèrent des constats et jugements définitifs sur l'entreprise comme s'il en existait un modèle unique. La réalité est plus diverse, il n'y a rien qui ressemble le moins une entreprise qu'une autre. Mais il est si facile de généraliser. Alors que l'industrie ne représente plus qu'un quart des emplois, on a l'impression que beaucoup n'ont pas encore intégré que les lieux de travail n'étaient plus ces usines au toit en dents de scie avec cheminée et fumée comme se plaît encore à les dessiner Plantu. Malheureusement les usines sont de moins en moins nombreuses, elles abritent de moins en moins de gens et elles fument de moins en moins. On a l'impression que pour certains la vision de l'entreprise s'est arrêtée à Germinal et à Charlie Chaplin.
Ceci dit, beaucoup de recherche se fait sur le terrain même des entreprises. A y regarder de près on est surpris de l'importance relative des grandes entreprises publiques traditionnelles, SNCF, RATP, EDF, etc. Il faut dire que celles-ci ont souvent en leur sein une cellule ou quelques personnes issues du milieu de la recherche qui soutiennent un lien permanent avec les chercheurs. Ce sont aussi souvent des entreprises où il est important de pouvoir produire aux organisations syndicales des constats marqués du sceau de la science. On peut se demander toutefois si les généralisations de certains chercheurs à partir de ces situations bien particulières sont suffisamment valides.

Deuxième illustration, les salariés. Là encore, on reste perplexe devant l'utilisation de ce terme générique : les salariés, les ouvriers, les employés. Qui sont-ils ? La généralisation est-elle vraiment possible. On peut s'étonner par exemple de la surreprésentation des cadres dans de nombreuses études : il est vrai qu'ils doivent probablement répondre plus volontairement aux questionnaires. Dans une de ces rares entreprises très ouvertes aux chercheurs, j'ai eu la désagréable surprise de découvrir après quelques études qu'il existait des salariés particuliers, répertoriés dans aucun fichier mais qui étaient les préposés au sociologue. Probablement parce qu'ils avaient du temps et de la facilité d'élocution, ils étaient régulièrement sollicités par des chefs d'établissement submergés, pour répondre à chaque nouvelle enquête ; ils avaient d'ailleurs une opinion sur tout et des centaines de pages d'analyse ont été écrites à partir de ces témoignages.

Troisième illustration des difficultés des chercheurs, le choix des thèmes de recherche. Comme les psychologues peuvent être conduits à exagérer l'importance des questions et des approches pertinentes pour des undergraduates, de la même manière les chercheurs et observateurs sont parfois exagérément focalisés sur des problématiques certes importantes mais en en délaissant d'autres. La floraison de travaux sur les risques psychosociaux est-elle à la mesure de l'importance du problème et justifie-t-elle l'oubli d'autres problématiques du travail peut-être tout aussi importantes ? La question n'est pas ici de remettre en cause la pertinence du choix des thèmes d'intérêt mais de s'interroger sur la négligence des autres. A l'heure où la gestion des ressources humaines doit contribuer plus efficacement à la création de richesse pour relever le défi d'une croissance sans fin des besoins sociaux de la société, il y aurait un vrai besoin social à élargir les domaines d'intérêt des chercheurs.

Les sciences sociales auront toujours ces difficultés épistémologiques et méthodologiques mais il n'est pas interdit de travailler sans cesse à en contenir les effets. L'étudiant apprend les exigences de rigueur dans l'utilisation des outils d'analyse ; il devrait, en honnête homme, être tout aussi sensible aux effets d'optique qui peuvent perturber l'approche de la réalité.
Il pourrait ainsi élargir le champ des thèmes au-delà des émois médiatiques. Revenir à l'utilité de la GRH pour l'entreprise et à sa mission de création de richesse est sans doute utile. La spécialisation a parfois conduit à en faire une discipline hors-sol, comme les tomates hollandaises, sans aucun lien avec ce qu'elle est censée produire.
Il pourrait aussi remettre en cause les idées reçues comme celle selon laquelle le travail aurait changé, voire, il se serait inexorablement détérioré. Le travail n'a pas changé, il n'est pas passé d'un passé glorieux et heureux à un présent souffrant et dévalorisé. Il a surtout éclaté en de multiples directions, rien ne ressemble moins à un emploi qu'un autre emploi. Plutôt que d'avoir des approches globalisantes qui insinuent que le travail est une notion uniforme et homogène, il serait utile de savoir en mettre en évidence les nuances et les subtilités.
Enfin le chercheur pourrait élargir le champ de ses paradigmes pour envisager la vie sociale. Celle-ci ne peut être vue seulement comme un jeu à somme nulle où les uns gagnent ce que perdent les autres. Celle-ci ne se résume pas à un jeu de domination où le pouvoir n'est plus une catégorie de lecture mais la seule possible. Finalement les observateurs des réalités sociales de l'entreprise pourraient s'appliquer à eux-mêmes la diversité et l'ouverture auxquelles ils ne cessent généralement d'appeler les autres.

(1) Henrich, J, Heine, SJ, Norenzayan, A. dans le Behavioral and Brain Sciences, Juillet 2010, cités dans un éditorial de Anand Giridharadas «A weird way of thinking prevails» - International Herald Tribune, 26 août 2010.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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