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Les G2CE

Quelle ressemblance entre une assemblée générale d'actionnaires, le port de Marseille, la cour de récréation d'une école et un talk-show télévisé ? Toutes ces situations illustrent le syndrome du G2CE, c'est-à-dire du Gros Costaud de la Cour d'Ecole. C'est un des rares personnages que chacun a rencontré (voire, il/elle l'a été même si il/elle ne s'en souvient pas ou ne veut pas s'en rappeler). Ce G2CE est un petit despote, un dictateur en culotte courte qui fait régner la terreur dans la cour. Il/elle profite de sa force, de sa taille ou de l'importance de son argent de poche pour terroriser les plus petits, les plus faibles ou les malheureux détenteurs de ce que René Girard appelle les «signes victimaires», c'est-à-dire une différence à la norme.
Ce G2CE a incontestablement des caractéristiques particulières, une force, une puissance ; le problème c'est qu'il l'utilise inconsidérément à son propre profit, au mépris total des autres. Finalement, ce G2CE permet à l'enfant de faire l'expérience dès la cour d'école de ce qui différencie la civilisation de la barbarie. Dans la première, le G2CE sait ne pas profiter de sa force au-delà de l'acceptable ; dans le second, le G2CE exploite sans discernement son différentiel de puissance au mépris d'une quelconque reconnaissance de l'autre.
Un très respectable professeur de Stanford vient de sortir un petit ouvrage à succès sur ces G2CE dans les entreprises (1). Il les définit à l'aide de deux caractéristiques majeures. La première serait assez simple à repérer. Vous avez un G2CE en face de vous dès que vous vous sentez nié, diminué, méprisé, rabaissé après une interaction avec lui. La seconde caractéristique c'est que ces G2CE exercent leur force et leur pouvoir sur les plus faibles, les moins puissants, donc dès que l'on a un statut, une position explicites ou implicites.

Le livre de Sutton montre bien que ces G2CE sont présents partout, dans tous les secteurs de la vie courante, à toutes les époques, dans toutes les catégories. Personne ne peut y échapper. Où que vous regardiez, les G2CE sont là. Dans les entreprises, il ne faut pas s'étonner que les actionnaires minoritaires, hormis les chasseurs de cocktails, ne se déplacent pas beaucoup pour les assemblées générales : ils sont un peu fatigués de jouer aux figurants devant les gros actionnaires et autres fonds de pension qui font la loi. Dans les relations sociales en France il n'a échappé à personne que dans certains secteurs des organisations syndicales jouent les G2CE en empêchant des centaines de milliers de personnes de circuler normalement pour des problèmes internes qui ne justifient vraiment pas la gravité de la punition infligée aux usagers. Quant aux ports français, l'actualité l'a montré récemment, quelques intérêts catégoriels imposent leur loi au point de mettre en péril les ports du pays et ce, au plus grand profit des promoteurs immobiliers qui pourront bientôt récupérer du foncier en bord de mer, au fur et à mesure de la disparition des activités portuaires.
Que dire des talk-shows télévisés dans lesquels les G2CE de la parole font la loi. Leur maîtrise du verbe et de la rhétorique est utilisée au-delà du raisonnable et ce ne sont plus les idées et le dialogue qui s'imposent mais l'exploitation de l'art oratoire. Les clients eux-mêmes se trouvent en situation de G2CE vis-à-vis des vendeurs, des personnels en contact, des agents des services publics. Chacun a pu observer ces situations où le client ou l'usager, fort de son statut de payeur, impose à la personne en face de lui son arrogance, ses exigences incontrôlées au mépris du minimum de respect. C'est le cas vis-à-vis des contrôleurs de la RATP, des agents des services publics, des vendeurs ou autres téléopérateurs des centres d'appel, encore plus anonymes. Il y a quelque chose de lâche dans cette schizophrénie du producteur et du consommateur quand ce dernier impose à son interlocuteur un traitement qu'il n'accepterait jamais comme salarié… La situation peut d'ailleurs se retourner quand tel ou tel agent profite de son guichet en verre protecteur pour ne tenir aucun compte du désarroi de l'usager sur lequel il a tout pouvoir : chacun peut penser à des exemples dans l'administration ou dans le comportement de certains personnels de soin dans les maisons pour personnes âgées… La technologie donne aussi de nouvelles opportunités aux G2CE. On peut contrôler l'utilisation par le salarié de son ordinateur et d'internet : jusqu'où ne pas aller trop loin dans l'intrusion de la vie privée du salarié ?

Sutton demande à ses lecteurs de lui envoyer tous les exemples possibles de ce comportement de G2CE dans la vie professionnelle et le mouvement grandit. Au point qu'au-delà de tous les questionnaires de personnalité, de toutes les méthodes de description des personnes utilisées par les professionnels de gestion des ressources humaines, Sutton propose un nouveau critère pour tester les personnes : il suffit de regarder la manière dont elles traitent les personnes qui ont moins de pouvoir qu'elles. Faites l'expérience dans les réunions professionnelles ou les cocktails, au guichet des services publics ou, de manière encore plus intéressante, au bureau d'accueil des grandes institutions et dans les restaurants. C'est effectivement édifiant : on s'aperçoit alors que les appartenances idéologiques ou les valeurs fermement déclarées sont de peu de poids face à la tentation du G2CE.
Je suis certain que tous les lecteurs de cette chronique pourraient compléter cette longue liste de situations de la vie courante où les G2CE bravent les principes de base du «vivre ensemble» pour se laisser aller à «surutiliser» leur force quand ils le peuvent. Mais ce phénomène ne se résume pas à l'universalité de la malignité des personnes, ce n'est pas qu'une constante anthropologique. D'une part les G2CE profitent de leur différentiel de pouvoir. Mais d'autre part, les victimes les laissent le faire pour toutes sortes de bonnes raisons. Elles sont intimidées, elles n'osent pas, elles intègrent même parfois la fatalité de ces situations en se réconfortant peut-être de l'espérance de pouvoir un jour, ailleurs, se venger des mauvais traitements subis. Et enfin, dans beaucoup des cas présentés plus haut, les systèmes, les organisations ne font pas non plus grand-chose pour barrer les G2CE. Il faut dire que parfois, leur force est utile, ils peuvent être performants sur le court terme ou, du moins, on ne voit pas nettement les coûts d'opportunité de leur attitude. Se pose alors la question de ce que l'on peut bien faire, si l'on suit les affirmations de Sutton selon lesquelles sur le long terme, au moins dans les entreprises, leurs comportements peuvent être progressivement dévastateurs.

Comme premier axe d'action, Sutton propose, c'est le titre de son ouvrage, d'établir la «no asshole rule». Les organisations ne peuvent tolérer ce genre d'attitude. Il s'agit de les détecter et de les empêcher de nuire. Belle ambition mais pas si facile à appliquer. D'autant plus que l'on en connaît tous les effets pervers déjà observés dans toutes les problématiques liées à la diversité ou à l'égalité des chances : on prend le risque de développer la chape de plomb du politiquement correct qui n'améliore en rien la qualité des relations humaines au quotidien. Ceci dit, il est clair qu'il est de la responsabilité des organisations, des managers ou des responsables de ressources humaines de faire respecter quelques règles de base quant aux relations interpersonnelles. C'est nécessaire en ce qui concerne les comportements de managers mais, plus largement, de toutes les relations humaines dans l'entreprise : entre collègues, entre des collaborateurs et leurs managers ou les agents de leurs services de ressources humaines, entre les représentants du personnel et les responsables de l'entreprise. L'application de la règle est également nécessaire dans ce que l'entreprise ne peut accepter des comportements de ses clients : comment accepter les attaques de certains usagers ou consommateurs vis-à-vis des «personnels en contact». L'application de cette règle pose aussi un autre problème, au moins dans les entreprises : ces règles de respect de l'autre ne semblent pas toujours partagées. On peut se demander si les règles de base de la vie en commun n'ont pas besoin d'être non seulement rappelées mais plutôt enseignées…
Il ne faudrait pas croire cependant que la question des G2CE ne relève que d'une responsabilité supplémentaire à rajouter sur les épaules du manager. Il est de la responsabilité de chacun de les repérer, de les dénoncer, de mettre les G2CE devant le sens de leurs attitudes dont ils/elles ne se rendent parfois plus compte. Cela demande du courage mais dès que l'on possède un mot pour les nommer, le problème devient plus facile. Il m'est arrivé de rencontrer des cadres supérieurs d'une entreprise célèbre dont la patron était un G2CE très connu : longtemps après ils se reprochaient encore de ne pas avoir réagi, d'avoir accepté sans rien dire des comportements totalement inacceptables. Rien ne parvenait à leur faire surmonter ce remords de ne pas être intervenu.
Il reste un dernier niveau auquel aborder le problème des G2CE : soi-même. Etes-vous totalement certain de ne jamais l'avoir été ? On se trouve toujours à un moment ou un autre dans une position de pouvoir, chacun est tenté d'en abuser. Plus le concept se banalisera plus chacun sera attentif à ses propres comportements, plus nombreux seront ceux qui vous alerteront, plus grandes les chances de s'arrêter à temps.

(1) Sutton, R. The No Asshole Rule. New-York: Warner Books, 2007. D'après Google, par “asshole”, il faut entendre "abruti". Les autres dictionnaires ont une traduction plus littérale du terme.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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