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Les conditionnements professionnels

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« Heureusement dans mon nouveau job, je peux m’habiller façon sport ... » me déclare un ami au cours d’un repas.

Je soulève un sourcil légèrement interrogatif.

« Heureusement,  je travaille chez un sous-traitant automobile... »

« Et c’était comment dans vos boites antérieures ? »

« Ca dépend. Là je suis dans une entreprise allemande. Dans ma 1ère entreprise (un grand constructeur français), on pouvait se passer de la cravate mais il fallait avoir une veste. Chez les Américains du nord,  on pouvait tomber la veste et retirer la cravate mais il fallait obligatoirement une chemise blanche, avec le dernier bouton du col ouvert, et surtout ne pas retrousser les manches. Chez les Italiens du nord, beaucoup moins de carcan ».

«  Et comment faisiez-vous pour le savoir ? »

Il sourit finement en baissant les yeux : « On regarde et on s’adapte ».

Il ajoute «  Il y aussi des différences dans le travail. Chez les Allemands c’est très important d’être à l’heure, la correction dans l’attitude est de rigueur et la discipline fortement appréciée. En France, on montre un esprit cartésien dans les réunions, mais les actions sont sans suite. Chez les Américains, réunions et protocoles sont minutés à l’extrême. Quant aux Italiens, la durée et le thème des réunions sont indéfinissables mais ils sont actifs et essaient de trouver des solutions de talent. »

Le respect des contraintes vestimentaires conditionne de façon subtile l'intégration ou non dans une structure et donc la réussite dans le poste, voire même le maintien dans l'emploi. On ne peut qu’évoquer le désopilant Stupeur et tremblements d’Amélie NOTHOMB.

Travailler dans une entreprise implique de se soumettre à de multiples règles et conformités sociales. Non seulement les règles expressément prescrites, mais aussi les implicites (codes vestimentaires, repas au restaurant d'entreprise, formulations des opinions, polissages relationnels, invitations à faire ou à rendre, parcours obligé des vœux ..). Chacun (et pas seulement les cadres) est obligé de les connaitre, voire de les découvrir sous peine d'exclusion.

De façon générale l’observation et la conformité aux codes d’une entreprise est un signe d’adaptabilité. Celle-ci fait partie des soft skills, compétences que chacun possède de façon plus ou moins consciente et qui sont essentielles dans la vie professionnelle.

Elles sont bien entendu essentielles lorsque les entreprises relèvent de cultures différentes. Mais chaque entreprise, chaque direction, chaque service a sa propre culture, ses traditions, ses usages, qui constituent un filet invisible qui conditionnent les salariés.

On observe bien entendu les conditionnements liés au travail lui-même : faire son métier,  mais d’une certaine façon, suivant des orientations. En suivant docilement des directives, héritées et retransmises, qui empêchent tout écart, toute amélioration qui ne serait pas validées (à l’issue de mois d’étude) par les sachant. Une façon de travailler qui étouffe toute créativité et génère l’ennui. Un ennui effacé par la crainte généralisée que les RH font insidieusement circuler dans l’entreprise.

Les conditionnements comportementaux également : faire / ne pas faire. Entrer dans le moule ou en sortir juste un peu. Sinon gare au rebelle, à l’insoumis, au déviant. Pour la grande joie des bavards, les ragots iront bon train, sous couvert souvent de plainte ou de blâme. Une ostracisation peut se mettre en place. Pensez à votre collègue alcoolique et à la ceinture de protection qui se tisse autour de lui.

Faire / ne pas faire pour gérer sa carrière. Savoir qui informer, qui contacter, qui aller voir, en jouant sur quels leviers pour se faire aider, reconnaître, être promu... Savoir ce qu’il est possible de faire et ce qui serait mal venu. En cas de difficulté, connaître les personnes ressources, oser aller les voir, s’exprimer, rendre la situation publique, non pour contester l’entreprise mais pour expliquer ce qui ce passe « ici et maintenant ». Sauf à penser que cette action relève de l’objection et de la contestation, auquel cas la seule option serait de se taire ou de partir.

Ces conditionnements génèrent des risques psychosociaux pour l’entreprise elle-même. Selon le Référentiel GOLLAC issu du Rapport du Collège d'expertise d'Avril 2011 "Mesurer les facteurs psychosociaux au travail pour les maîtriser", l’une des 6 grandes causes organisationnelles des risques psychosociaux est le manque de soutien social et de reconnaissance au travail, qui recouvre notamment  l’isolement par rapport aux collègues et aux supérieurs, et l’absence de signes de socialisation/intégration (signes de politesse, proposition d’aide, attention)

Enfin ces conditionnements peuvent aboutir insidieusement à des comportements non éthiques. Certains sont menacés de sanctions s’ils travaillent avec tel collègue pourtant légitime. D’autres reçoivent l’ordre de ne pas donner l’information à telle personne. Parfois il s’agit de cacher les résultats d’un travail  utile .. ou dont les résultats dérangeraient. Dans d’autres cas il s’agit d’isoler un collègue. Etre témoin de sa surcharge de travail injustifiée. De moqueries masquées. De dénigrements influents. Observer les attitudes vis-à-vis d’un bouc émissaire. Se trouver spectateur de formes de harcèlement et ne rien dire parce qu’on est conditionné à ne rien dire. Ces micro-lâchetés conditionnées dont on est conscient et vaguement coupable sans pouvoir faire autrement.

Mais ne peut-on vraiment ne pas faire autrement ? Oser penser par soi-même, pire oser s'extraire du conformisme relève de l'exploit. Pour y arriver, je crois beaucoup à l'apport de la philosophie, art d'interroger et de penser ensemble. La constitution de lieux de parole ouverts et bienveillants devient une absolue nécessité.


Psychosociologue et coach

genevieve.nicolas.b@gmail.com

Auteur

Geneviève Nicolas

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