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Le travail à réinventer

Le sens de l'histoire n'est pas le plus partagé. Les hommes ont toujours considéré que leur petite lucarne d'existence était unique et capitale dans l'histoire : avant eux régnaient les temps obscurs et avec eux surgit la lumière. Tous nos petits arrangements économiques, sociaux et sociétaux paraissent inscrits dans le marbre et inoxydables au temps qui passe. Le thème du travail, central dans nos sociétés, n'échappe pas à cette tendance. On oublie vite qu'il a régulièrement été réinventé dans l'histoire et dans des situations de crise profonde comme nous le vivons actuellement, on peut se demander s'il n'est pas sur le point de l'être à nouveau.
La modalité d'un travail collectivisé et salarié issu de la révolution industrielle n'est peut-être qu'un fugace épisode dans l'histoire. Essayons de regarder pourquoi le travail pourrait être considéré comme en voie de réinvention. Nous n'essaierons pas d'imaginer les résultats possibles de cette réinvention : les professeurs savent surtout prévoir a posteriori. Mais il n'est pas inutile de rappeler les récents épisodes qui la précèdent.

Le travail se réinvente

Si l'homme doit faire pour vivre et survivre, il n'a pas attendu la révolution industrielle pour en prendre conscience. Mais les formes de cette activité ont énormément évolué et varié dans l'histoire. Nos approches sociologiques donnent une prime importante au travail effectué au sein de larges collectivités où s'inscrit un système structurant de pouvoir et de propriété mais ce n'en est pas la forme unique. Le travail a tout d'abord et est demeuré individuel ; de manière plus collective, il a épousé les formes de l'esclavage, de la corporation, de la corvée ou de l' «économie» au sens étymologique grec du terme de l'administration d'un foyer.
Pour décrire le travail, on a toujours utilisé deux dimensions : la première décrit l'activité proprement dite de la personne, son métier, ses tâches. La seconde dimension concerne le contexte dans lequel elle le fait : un foyer, une profession (une collectivité de gens de même métier), une entité politique, une entreprise, un marché. La forme de travail à laquelle semblent se référer tous ceux qui parlent du travail au singulier renvoie à cet épisode de l'histoire où l'on travaille en collectivité dans des institutions possédées par des tiers.

Aujourd'hui le travail tient une place centrale dans nos sociétés aux besoins d'argent infinis. Notre mode de vie est coûteux ; nos attentes de confort, de santé, de sécurité ne se traduisent pas seulement par une immense consommation de biens matériels dont la visite d'un centre de traitement de déchets donne une petite idée. Elles exigent aussi une économie créatrice de toujours plus de valeur donc de toujours plus de travail. Mieux encore, le financement de tout ce confort est assis sur le travail comme le montre nos systèmes de cotisation. Pour cette raison sans doute, le chômage semble être un phénomène majeur dans nos sociétés ces dernières décennies comme le montrent les analyses générationnelles de Louis Chauvel (1) . Mais cette centralité est toute relative et le travail pourrait bien se trouver à l'aube d'une réinvention comme il en a connu de multiples formes, la dernière significative étant la révolution industrielle.

Le travail comme trou noir

Les trous noirs sont des phénomènes astronomiques, invisibles, qui occupent l'attention et influent fortement la mécanique céleste. C'est une bonne comparaison pour le travail, question centrale dans notre société, mais qui frappe plus aujourd'hui par son obscurité que par sa clarté.
Le travail est un trou noir : comprenez-vous quelque chose au libellé du poste de votre voisin ? «Chef de groupe», «analyste réseau», «chargé de mission», «chef de projet»... autant de dénominations qui ne disent rien à personne. Je ne parle même pas de la difficulté des parents à faire comprendre à leurs enfants ce qu'est leur travail. Le travail est un trou noir. Avec la dinde de Noël du comité d'entreprise, les chèques vacances et la paie virée directement, le travail ressemble de plus en plus, pour ceux qui ont la bonne carte, à la sécurité sociale.
D'ailleurs, comment entend-on définir le travail aujourd'hui ? Par un type de contrat, «il a un CDD», par un statut, «elle est cadre», par un niveau de rémunération, «il est smicard», par des modalités d'exercice, «elle a un temps partiel». Il ne faut pas s'étonner que le travail signifie quelque chose de différent pour chacun. Beaucoup se retrouvent à partager leur expérience de travail ou à se consoler de ne pas en avoir mais il est le lieu de représentations tellement diverses pour l'opérateur de centre d'appel en stage, le chef de rayon d'hypermarché, le consultant dans une société de sous-traitance informatique, l'employé de boutique que l'on a obligé à devenir auto-entrepreneur... Décidément, il n'y a plus que les journalistes ou les aveugles pour parler encore du travail au singulier, ou pour en faire une critique uniforme. Alors certains diront qu'il existe une finalité commune au-delà de cette diversité. On pourrait la trouver dans la recherche de la productivité qui demeure, dans nos économies, une des voies de sortie d'une crise profonde. Mais la société semble démunie devant une telle perspective : de la productivité pour quoi faire ? Tous les économistes réclament plus de productivité donc plus de travail dans notre pays mais personne n'en voit la finalité.
Comment prendre en compte ce trou noir, en voir les évolutions ou les révolutions futures ? Sans doute un aperçu des derniers épisodes du feuilleton peut-il y aider.

Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, le travail était souvent considéré comme un don, quelque chose qui se donnait. La meilleure illustration en serait les Ateliers Nationaux de 1848 quand on s'occupait de pouvoir donner (de force éventuellement) du travail. Le travail est quelque chose qui se donne, d'autant plus que le droit au travail est déjà reconnu à l'époque. Le travail, c'est ce que demandent aujourd'hui les politiques sous les préaux d'école quand la puissance publique est sommée de créer des emplois, quand les entreprises sont censées, dans le cadre de leur responsabilité sociétale, créer, maintenir et donner de l'emploi dans le pays qui les abrite. Le travail, dans une nation serait du même ordre que la citoyenneté ou la sécurité, il est de la responsabilité de la puissance publique ou autre de l'octroyer. Les historiens discuteront de savoir si les gouvernements récents ont incité les entreprises à donner plus de travail ; ils constateront au moins que l'Etat ou les collectivités locales ont fourni des centaines milliers d'emplois à la population ces trente dernières années.

Dans les périodes récentes, le travail était aussi à prendre : il devait être pris, revendiqué, transformé. Dans les longues années d'après-guerre, le travail était un objet de revendication. Il s'agissait de transformer les organisations, d'améliorer les conditions de travail, de rompre les schémas de production pour développer autonomie, participation, voire autogestion. Il y avait là une volonté d'appropriation du travail, de ses lieux et de ses fruits. Dans cette approche, les institutions étaient revendiquées par ceux qui y travaillaient. Le travail était finalement un lieu de conquête parce que pourvoyeur potentiel de besoins satisfaits.

Après le travail-don, le travail-pris, n'est-on pas entré dans l'ère du travail-dû. Le travail dû, c'est quant on attend de cette expérience qu'elle apporte quelque chose. On ne se situe plus dans le moment de l'échange mais dans celui de l'attente.
D. Martuccelli (2) nous en donne une clé de lecture en opposant la singularité à l'individualisme. L'individualisme serait cette approche de l'individu qui pense se suffire à lui-même, en dehors, voire en opposition à la foule qui l'entoure. Le singularisme, c'est le souci d'utiliser toutes ses expériences de vie pour construire sa singularité dans le monde. Bien évidemment, on comprend comment la consommation peut y aider, mais aussi toutes les expériences de loisirs, de choix de vie, de statut familial, de comportement social. Evidemment le travail fait partie de ces expériences. Ne serait-il pas sommé de permettre à l'individu, par ses conditions d'exercice, ses horaires, ses expériences de vie, de construire sa singularité. La question n'est plus alors de changer le travail, d'en façonner un idéal collectif, mais plutôt de s'assurer qu'il rend bien à la personne la singularité qu'elle s'évertue à construire.
Il serait même possible de situer le discours sur les risques psychosociaux dans ce contexte avec une vision du travail qui apporte l'absence de stress, le bien-être, le développement personnel qu'il s'agit moins de construire que d'attendre. Les bonnes relations humaines et la santé deviennent alors une obligation de résultat pour l'organisation.

A partir de ces trois temps, de ces trois modalités d'un travail inscrit dans le grand mouvement de la révolution industrielle, toutes les possibilités sont ouvertes pour une réinvention peut-être déjà en cours. Il est difficile et risqué de proposer des pistes. L'une paraît cependant intéressante, c'est celle de la finalité, souvent bousculée par l'urgence. Cette finalité peut se réfléchir au niveau de la société : que peut-elle attendre du travail effectué par les personnes ? Le travail n'a-t-il qu'une vocation de base de cotisation ou peut-il apporter autre chose au fonctionnement harmonieux d'une société, et au développement de ses valeurs ? C'est généralement dans les périodes de crise profonde que ces finalités s'imposent, se déplacent, se cristallisent. Nous y sommes probablement bientôt.
Elle peut également se réfléchir au niveau personnel. On y parviendra peut-être quand on élargira une vision du travail, dans beaucoup d'institutions de formation par exemple, qui se réduit malheureusement à l'accumulation mécanique de compétences formatées dans des référentiels courtelinesques, prêtes à l'emploi et totalement dévaluées et dépersonnalisées.

 

(1) Chauvel, L. Le destin des générations. Paris : PUF, 2010.
(2) Martuccelli, D. La société singulariste. Paris : Armand Colin, 2010.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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