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Le travail avant le travail

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Avant même les risques psychosociaux, le travail fut considéré comme une malédiction, étymologiquement « dire du mal », mais peut-être aussi « mal dire ». Car l’étymologie a en commun avec la bonne exégèse qu’elle ne donne jamais de réponse définitive. On signale souvent que travail vient du « tripalium », un ensemble de trois poutres servant à immobiliser un animal, un objet qui contraint et qui fige : c’est vrai que le travail peut immobiliser dans des postes et des statuts. Le tripalium deviendra instrument de torture - donc de souffrance - et chacun d’y aller d’un clin d’œil étymologique et culturel pour figer le travail dans un sens qui l’arrange. C’est ce qui s’est produit au fil du temps : alors que le terme de travail était réservé aux occupations pénibles, il s’est progressivement étendu à toutes les activités de production.

D’autres ont voulu chercher dans la Bible le signe de la malédiction du travail. Avec la facilité fréquente des intellectuels à attribuer les malheurs de la société - depuis l’éduction jusqu’à notre attitude à l’argent en passant par le réchauffement de la planète – à notre culture judéo-chrétienne, certains voient dans le péché des premiers hommes dans la Genèse la source de la punition infligée au reste de l’humanité de devoir travailler pour vivre, à la sueur de son front. Le travail serait une condamnation, la conséquence d’une faute, donc forcément une souffrance. Cependant, l’exégèse est un art exigeant et difficile. Comme le dit la rabbin Delphine Horvilleur : « La lecture voyeuriste des textes sacrés menace les lecteurs des trois religions monothéistes qui s’arment souvent des versets de leur texte révélé pour défendre une vision du monde présentée comme indiscutable. »1

Cette citation de la rabbin se trouve dans les premières pages d’un ouvrage qui fera honneur au texte en continuant une étude qui ne sera jamais définitive, en explorant des sens qui ne seront jamais complets et il devrait bien en aller ainsi, pour peu que l’on se risque à solliciter des textes extérieurs à la vulgate managériale. C’est ce que fait Sedlacek2 sur l’économie en général et sur le travail en particulier. Egalement peu satisfait par les références trop faciles à un travail-punition, l’auteur s’interroge sur ce qui se passait avant la faute d’Adam. D’autant plus qu’un verset étrange, peu commenté, du chapitre 2 de la Genèse (Gn 2, 15) semble indiquer que les premiers humains n’étaient pas inactifs avant de devoir travailler : « Dieu prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder ». Ainsi il y avait quelque chose avant le travail !

Avant le travail avait déjà été confiée à l’homme une activité qui, par déduction, ne devait être ni contraignante ni déplaisante. Il cultivait et gardait le jardin, ce qui le nourrissait et lui permettait de vivre in fine. Les créationnistes considéreront que c’est ce malheureux péché qui a tout fait basculer ; les autres peuvent aussi réfléchir, comme n’importe quel manducateur des grands textes, à ce qui a bien pu transformer l’activité en travail, la bénédiction en malédiction, le plaisir en souffrance. Trois causes possibles de ce détournement du travail peuvent être proposées. 

La première source de malédiction est l’homme lui-même. Il était chargé de cultiver et de garder le jardin : c’est la mission qui lui avait été confiée, un sens du travail qui ne venait pas de lui mais lui avait été donné. Il n’a pas créé le jardin mais il en prend soin pour simplement vivre et se nourrir. Mais sans doute cette situation édénique ne lui suffisait-elle pas. Peut-être l’homme a-t-il cherché dans le travail autre chose que ce pourquoi il était fait, en oubliant qu’il était seulement fait pour vivre. L’homme veut toujours plus que ce qu’il a : c’est bien ce désir qui constitue le fondement et le moteur de l’économie selon Sadacek. Et l’homme a finalement profité de cette mission de cultiver et garder pour trouver autre chose.

Il peut vouloir consommer toujours plus de biens (Sadacek, Fourquet3) et le travail se réduit à ses gains nécessaires pour tenter vainement d’étancher ce désir insatiable. Le travail n’existe ni pour lui-même ni pour son objectif initial mais pour consommer ce qui ne rassasiera jamais. Le travail peut aussi apporter du plaisir, celui du jeu par exemple. Dans une enquête déjà ancienne, il apparaissait clairement que les personnes les plus impliquées trouvaient souvent dans le travail la dimension ludique de la compétition et du jeu d’acteurs, de la satisfaction d’atteindre des objectifs qui sont avant tout le signe d’une reconnaissance personnelle : battre un record, croître de 10%, terminer le projet à l’heure, autant de satisfactions qu’investit la personne dans son travail. Les patrons d’hypermarché ou les directeurs commerciaux connaissent l’importance des challenges ou des « événements » qui jalonnent la vie de leur activité. Les mêmes personnes très impliquées soulignaient la qualité des relations humaines vécues au travail : elles peuvent constituer un autre objectif recherché par la personne au moyen du travail. 

Les philosophes pourraient aussi suggérer une autre forme du désir de l’homme que le travail sert à satisfaire : sa toute puissance. Il rêve de toute puissance et, par-dessus tout de pouvoir dompter la perspective de la mort qui se présente inéluctablement à lui. Les activités lui offrent un terrain incomparable pour marquer sa force, imprimer une trace, croit-il, dans l’histoire. Dans toutes ces illustrations ce n’est plus le travail qui s’impose à l’homme mais ce dernier qui en détourne la nature pour sa propre satisfaction, scellant ainsi la malédiction qu’il va subir.

La deuxième source de malédiction du travail concerne l’autre. On imagine l’homme cultiver et garder le jardin seul mais le travail est maintenant collaboratif quand plus de 90% des travailleurs sont salariés. On ne travaille pas mais on « travaille avec » dans une interdépendance obligée avec ceux que l’on n’a le plus souvent pas choisis. L’autre est donc dans une position clé pour créer la malédiction. Il peut oublier le sens du travail et se servir de son collègue - et a fortiori de son subordonné - lui imposer ses volontés, utiliser toutes ses ressources personnelles pour mettre le premier à son service, l’aider à satisfaire ses besoins et envies. Les jeux politiques ne consistent le plus souvent qu’à se servir de l’autre au bénéfice de ses propres volontés et stratégies. Le monde du travail ne peut alors échapper aux malédictions qui frappent aussi bien la vie des structures affectivo-partenariales que la vie de la cité en général.

La troisième source de malédiction vient de la société elle-même. D’une activité privée consistant à garder et cultiver le jardin pour se nourrir et survivre, le travail est devenu un phénomène social, une sorte de référence obligatoire, un instrument de la société pour imposer des règles de vivre ensemble. Sur le plan financier, le travail est censé financer les allocations familiales, le chômage et la prévoyance, comme s’il ne servait plus seulement à nourrir mais à satisfaire tous les besoins de la société. Poule aux œufs d’or, le travail est aussi le domaine où les gouvernants aiment imposer leurs règles, sans doute parce qu’elles sont ici plus faciles à contrôler et à imposer. Quand il s’agit de développer dans la société des valeurs considérées par la majorité comme importantes, c’est au monde du travail de montrer l’exemple, quand il s’agit de prendre en compte les souffrances de la société, c’est encore vers le travail que l’on se tourne prioritairement pour en chercher les causes ou y imposer les solutions. Le travail n’existe plus pour ce qu’il est mais pour ce qu’il est censé apporter et les candidats au travail de passer plus de temps à discuter des à-côtés que du travail lui-même. Et l’on se dédouane alors sur les étrangetés d’une supposée Génération Y alors que les attitudes qui lui sont trop rapidement attribuées illustrent plutôt une conception du travail qui en fait juste un ciment social en perdant toute référence à la position relative et au sens qu’il devrait porter.

Trois enseignements à tirer de cette divagation textuelle. Tout d’abord, les questions humaines sont affaire de théorie, de regard, de manière de voir. Les bons spécialistes des choses humaines ne donnent pas de solution, ils multiplient les regards, ils ne se satisfont pas des visions réduites mais élargissent toujours le champ. Etant donné la place du travail dans nos sociétés, il est indispensable d’adopter à son endroit la même discipline et de ne pas se satisfaire des simplismes de l’instrument de torture comme seule grille de lecture.

Le travail peut-il être ré-enchanté ? Il faut prendre au mot ceux qui y voient une malédiction en leur opposant le travail d’avant la malédiction, quand l’homme cultivait et gardait, dans ce mélange d’activité et de passivité qui constitue le travail. Est-ce un paradis perdu, comme souvent les hommes ont voulu interpréter l’histoire4, ou un lieu de retour possible pour autant que l’on revienne sur les causes possibles de cette malédiction, à savoir ce que la société, les autres mais aussi soi-même peuvent réviser leur approche et alors en diminuer les maux. Accepter la malédiction, c’est aussi renvoyer sur les autres le poids des problèmes.   

Certains verront dans cet article une opinion hors-sol, une élucubration détachée de toute actualité. Sans doute mais il pourrait utilement aider à réfléchir quand va s’ouvrir la boîte de Pandore (pour reprendre un autre mythe, grec celui-ci, sur la malédiction) de la pénibilité du travail. Tout le monde est d’accord sur l’objectif juste de prendre en compte la pénibilité du travail, pour aborder la question des retraites en particulier. Cependant, la question est plus complexe quand il va s’agir de mesurer la pénibilité d’une part, de pouvoir d’autre part la comparer – avec justice – entre deux personnes. Est-ce le travail qui est pénible, est-ce l’effet d’un certain travail sur une certaine personne, les causes de la pénibilité sont-elles toujours mesurables, les conditions de vie en dehors du travail doivent-elles être prises en compte pour mesurer les effets pénibles ? Les questions sont nombreuses et les trois sources de malédiction peuvent éventuellement inviter à ne pas restreindre le champ de la réflexion.

Horvilleur, D. En tenue d’Eve. Féminin, pudeur et judaïsme. Paris : Grasset, 2013.
Sedlacek, T. L’économie du bien et du mal. La quête de sens économique. Eyrolles, 2013.
Fourquet, L. L’ère du consommateur. Cerf, 2011.
Minois, G. Age d’or – Histoire de la poursuite du bonheur. Fayard, 2009.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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Par Maurice Thévenet, le 17/10/2018