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Le pire et le meilleur

On ne dira jamais assez qu'il faut de l'autonomie, de la liberté de choix, respecter l'individu et le laisser libre. Cette chronique part de ce principe et, une fois n'est pas coutume, elle laisse le choix au lecteur de lire ce qu'il a envie de lire. Il ne s'agit donc pas d'une mais de deux chroniques, qui parlent de l'entreprise, du management. Cette double chronique est basée sur une littérature très actuelle qui présente un monde de l'entreprise tellement contrasté, renvoyant dans leurs buts tous ceux qui sont persuadés que le monde de l'entreprise est simple et uniforme. Dans les productions récentes outre-Atlantique, une grande place est laissée aux analyses des scandales d'Enron, Andersen ou Worldcom. De diverses manières on s'interroge, on décrit, on relate, on s'étonne de ce qui s'est passé. On y trouve là encore une littérature de dénonciation d'une rare violence. La seconde s'appuiera sur une autre littérature produite au même moment et qui raconte de nombreuses entreprises de différentes nationalités, dans lesquelles les dirigeants se sont évertués à faire de leurs entreprises des lieux de réussite économique et de contribution au bonheur des gens.

Première chronique : l'avidité, la cupidité.

L'avidité et la cupidité sont sans doute les mots les plus courants de la littérature managériale actuelle aux Etats-Unis. On ne compte plus les ouvrages qui décrivent les mécanismes des scandales de ces dernières années, qui dénoncent les plus cupides parmi les avides, qui s'offusquent de ce que le système a pu laisser se produire.
Arianna Huffington (1) en constitue un remarquable exemple. Son livre au titre très évocateur (littéralement : «les porcs à l'auge»), décrit de manière très factuelle les différents mécanismes de cette cupidité des entreprises et des entrepreneurs. On y voit les tycoons d'hier dépenser sans compter, exiger pour eux-mêmes des rémunérations et avantages exorbitants, pousser toujours plus loin leurs intérêts personnels au détriment de leurs propres entreprises et des salariés qui y travaillent bien évidemment.
Cette avidité provoque le scandale chez l'auteur mais les conséquences en sont également terribles. Il suffit d'en parler aux anciens salariés d'Enron qui ont vu s'envoler leurs futures retraites investies en actions de leur entreprise au mépris de la plus élémentaire prudence. C'est la vie et le futur de ces personnes qui se trouve ruinés du fait de mauvaises actions de dirigeants avec la complicité effective d'organismes de contrôle et tacite de tout le système qui portait aux nues cette remarquable réussite…
Plus encore, Ms Huffington décrit les mécanismes de corruption qui conduisent à des choix politiques apparemment effectués au profit seul des intérêts de certains entrepreneurs. Quand il existe plus de lobbyistes d'une même industrie que de membres du Congrès, quand on compte 38 de ces lobbysites par membre du Congrès, quand de grandes décisions de politique internationale semblent surtout profiter à des intérêts privés qui ont contribué aux carrières politiques de ceux qui les mettent en oeuvre, on peut désespérer de l'idéal économique qui devrait se répandre dans le monde entier pour le bien de tous.
L'amateur des «dessous» du management trouvera dans l'ouvrage de quoi nourrir sa vision de l'entreprise et du système économique. En matière de dénonciation on ne peut guère faire mieux tant il est rare de trouver une écriture aussi apparemment bien informée qui sollicite pour sa thèse autant de faits d'enquête. L'entrepreneur libéral en prend un sacré coup tant on s'étonne que de telles conséquences puissent survenir sans qu'aucun système de contrôle n'ait réellement pu fonctionner pour arrêter la vague à temps, protéger les personnes et les institutions dont on était si fiers. On savait que les amateurs de livres de management pouvaient se nourrir des productions de leurs collègues américains, il en est apparemment de même pour les auteurs et amateurs de livres de dénonciation.

Deuxième chronique : l'entreprise pour le bonheur

Dans cet ouvrage, Mihaly Csikszentmihalyi (2), professeur à Claremont dans la célèbre business school où professe Peter Drucker depuis des décennies, discute les résultats d'une recherche effectuée sur des centaines de cas d'entreprises de par le monde. L'hypothèse de départ est assez simple. Les auteurs considèrent que l'humanité est toujours à la recherche du bonheur et que les institutions ou modes de vie les plus importants à chaque époque peuvent avoir vocation à assurer ce bonheur. Etant donné que les institutions de travail sont si importantes pour beaucoup aujourd'hui, les entreprises devraient donc être des lieux de bonheur possibles.
Comme le bonheur ne semble pas toujours être le lot de ce qui se vit au travail, les auteurs de par le monde ont cherché des exemples d'entreprises où cela semblait être un des buts des entrepreneurs, de ceux qui tentent avec un peu de succès d'atteindre à la fois la réussite économique permettant de survivre et le bonheur de ceux qui y travaillent. Cette recherche paraît d'ailleurs d'autant plus importante à l'auteur qu'il mesure les dégâts causés par Enron et les autres auprès de ceux qui y travaillaient.
Les entrepreneurs interrogés et dont l'action semblait répondre aux critères de réussite économique et spirituelle comme le dit l'auteur, semblent se caractériser de la manière suivante. En premier lieu ce sont des personnes qui mènent leur entreprise avec une vision qui va au-delà d'eux-mêmes et de leur intérêt immédiat. Ils se font une certaine idée de leur mission qui dépasse de loin le pouvoir personnel ou la cupidité. Le deuxième trait caractéristique et assez fréquent dans toutes les recherches, est l'importance accordée au développement de l'implication dans l'entreprise pour les salariés, en faisant bien évidemment en sorte que toutes les conditions nécessaires en soient satisfaites. La troisième caractéristique concerne enfin le produit de l'entreprise pour que celui-ci puisse apporter un réel bénéfice à l'humanité.

Conclusion

Voilà deux chroniques qui fournissent deux images totalement différentes du monde de l'entreprise et surtout de leurs dirigeants. Les deux ouvrages montrent le lien entre ce qui se passe dans l'entreprise et la vie de notre société. Ils montrent des personnes aux objectifs, envies, morale et comportements bien différents. Alors que peut-on faire de ces deux best-sellers ? Plusieurs possibilités s'offrent à nous.
La première option est de se limiter à la lecture d'une seule des chroniques parce qu'elle conforte notre vision du monde, nos convictions fondamentales. En lisant la première je me rassure à bien vérifier que les entreprises sont bien aussi pourries que je le pensais et, plus encore, malfaisantes pour tous ceux qui prenaient bien garde de ne pas s'y frotter. Je lis alors la seconde comme de la douce naïveté, de la publicité manipulatrice à l'usage de toutes les victimes de ces entreprises qui « pipeautent » à coups de bons sentiments.
En lisant la seconde je peux aussi y voir une marque d'espoir, un signe que tout peut être acceptable dans ce monde pour peu que la bonne volonté s'y trouve ainsi que de saines pratiques de management qui devraient être plus répandues. Je lis alors la seconde comme la montée en épingle de cas isolés, l'évidente volonté de généraliser quelques fautes de personnes indélicates.

La seconde option consiste à se retirer sur un Aventin, considérant avec détachement voire cynisme que la nature humaine est bien compliquée. Il est alors préférable de retourner aux papillons, au sport ou à la fiction, c'est tellement mieux fait.

La troisième option, qui devrait normalement être celle de l'homme d'action, à quelque niveau qu'il se situe dans une institution, est de chercher ce que l'on peut en tirer pour soi-même et son action. On peut alors remarquer que le meilleur ou le pire décrit dans ces deux ouvrages dépend tout d'abord de personnes plus que d'un système : dans le même contexte des acteurs peuvent développer des activités de manière si différente. Dans certains cas même ces activités économiques se font pour le grand bien de tous. On remarquera aussi que les situations décrites dans «Good Managers» ne concernent pas seulement des dirigeants extraordinaires mais plutôt un ensemble de personnes qui ont trouvé dans ces entreprises une vie … normale : attention donc de ne pas tomber dans le piège de l'attente de dirigeants exceptionnels ; de bonnes entreprises, cela dépend aussi des gens qui s'y trouvent. Enfin, partout dans les entreprises on devrait admettre que le succès et le bonheur, pour reprendre le second ouvrage, dépendent de tous : il serait vain de tout attendre d'un gouvernement, d'une direction, des syndicats ou des salariés seulement.

____________________________

(1) Huffington, A. Pigs at the trough. New-York: Crown Publishers, 2003.
(2) Csikszentmihalyi, M. Good Business. The Penguin Group, 2003.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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