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Le paradigme de la bière

De tous côtés, il est devenu banal et de bon ton de se moquer du management, de ses techniques ou de ses discours. Les livres abondent qui stigmatisent les discours managériaux, comme les émissions de radio ou de télévision qui mettent en scène toutes sortes d'experts auto-proclamés de l'horreur managériale. L'approche cynique, sceptique et sans nuance postule allègrement que L'entreprise existe, comme LE salarié ou LE management. L'utilisation abusive de l'article (ou du déterminant) défini ne révèle pas une grande connaissance de la réalité ni le sens de la nuance qui sied aux sciences humaines mais c'est aussi le moyen d'effets de manche faciles et de bons succès de librairie. Il ne faudrait pas croire que ces critiques n'interviennent qu'à l'extérieur de l'entreprise ; à l'intérieur de l'entreprise aussi le scepticisme gagne et il est de bon ton de conserver un regard narquois sur ce domaine auquel on a été depuis si longtemps exposé.
Le contenu de la critique du management est large et divers au point que parfois, seul le ton de la dérision semble compter. On reproche au management (sans que l'on sache toujours si l'on entend par là des personnes ou un vague concept planant sur les eaux) de constituer un discours creux, sans base scientifique réelle et sérieuse. Ces discours seraient changeants au gré des époques, avec un rythme stimulant d'apparition de nouveautés qui n'en sont jamais. Au sens le plus péjoratif du terme, le management relèverait du marketing. Il recouvre des pratiques ou des discours «lancés» comme des produits par on ne sait qui : des gourous, des consultants, des multinationales bien évidemment étrangères. Le management apparaît comme un produit à durée de vie limitée avec un emballage attirant le chaland qui tente de pallier l'inconsistance du contenu. Une grande part de la critique concerne l'écart entre le discours et la réalité : c'est une source inépuisable d'articles, d'exposés, voire de thèses ; les Robin des Bois de la purification managériale sont à l'affût de l'écart entre discours et réalité, y trouvant là d'incontournables résultats de recherche, sensés faire avancer la science du vrai management…
Une dernière critique, finalement assez fréquente et très importante, traque derrière ces pratiques, une forme cachée d'oppression. L'institution de travail chercherait à exercer un pouvoir sur les personnes pour servir ses seuls intérêts ; ceux-ci ne pouvant qu'être incompatibles avec ceux des personnes, on se trouve dans un jeu à somme nulle. Le management est alors – et n'est que - un déguisement destiné à cacher la soumission des personnes à l'intérêt de l'entreprise. Dans ce cas la critique du management se dissout dans un discours plus radical où la spécificité du management n'a plus vraiment d'intérêt.
Dire que le management est un domaine de mode résume assez bien l'ensemble de ces critiques. Et il est curieux que dans ce contexte seulement, cette qualification ne soit ni valorisante ni positive. Cet attribut de mode ne suffit cependant pas à épuiser ni la définition ni la description de la réalité managériale. Il est même un paradigme qui permet de mieux comprendre sa nature, son sens et sa portée, c'est le paradigme de la bière.

En effet, ce breuvage se compose de trois éléments distincts. Le premier est la mousse. C'est lui qui frappe le plus quand on rencontre le liquide pour la première fois. Il faut la surveiller quand on sert la bière pour qu'elle ne déborde pas ; il y a même toute une compétence à savoir servir un demi en maîtrisant la quantité de mousse et sa proportion dans le verre. Si elle est l'élément le plus étrange et caractéristique du produit, c'est aussi elle qui disparaît le plus vite. Ce n'est pas le plus goûteux, celui qui joue des tours quand il s'accroche au nez ou aux commissures des lèvres à l'insu de son utilisateur. Il en va souvent du management comme de la mousse : l'emballage et l'apparence comptent plus que le contenu. Le packaging d'une nouvelle idée sous forme de «produit prêt à l'emploi», d'une série d'outils modernes et séduisants, de l'originalité de la présentation de la démarche est souvent suffisant pour emporter l'adhésion. C'est par exemple le cas du 360° quand l'originalité de la procédure d'évaluation par des pairs, des collaborateurs et supérieurs l'emporte sur les critères mêmes de cette évaluation.
Dans la bière, il y a aussi le liquide. Il se caractérise par sa couleur, sa texture, sa fraîcheur et sa saveur. C'est lui qui a des fonctions bien concrètes et opératoires : il nourrit, il rafraîchit et désaltère. C'est lui qui se partage entre amis. Les outils ont ainsi leur fonction quand on sait bien les utiliser : en effet on ne boit pas de bière en n'importe quelle quantité, on n'en boit pas forcément à n'importe quel moment et on ne le laisse boire à n'importe qui mais les précautions d'usage n'enlèvent rien à la réalité de sa fonction, pour autant qu'on ait pu la maîtriser.
Mais dans la bière, il y a un troisième élément. C'est ce qui reste quand on l'a bu : il suffit de se regarder dans le miroir de sa salle de bains le matin, ou d'observer son pèse-personnes pour ne pas manquer d'en voir les effets... Avec les outils de management, il en va de même : il en reste toujours quelque chose…

Aborder les modes en management, c'est n'oublier aucun des éléments caractéristiques de la bière : les réduire à de la mousse ou à une simple fonction provisoire serait insuffisant, il s'agit aussi de repérer ce que les modes apportent, ce qu'elles précipitent dans ce long mouvement de l' «apprentissage organisationnel» comme il convient de dire aujourd'hui. Au début du contrôle de gestion, les hésitations de la discipline pouvaient laisser croire à une mode passagère et même si on ne l'aborde plus de la même manière aujourd'hui, la réalité de cette pratique aujourd'hui montre que ce passage hésitant était évidemment nécessaire. Rappelons nous également les ricanements des débuts de la qualité. Il faut pourtant bien reconnaître que ces démarches, dans leur longue évolution, ont profondément transformé les organisations et leurs processus. D'ailleurs, ceux qui se moquent du management et de tous ses supposés discours sont généralement assez exigeants et intraitables quand ils se retrouvent dans le rôle du client : la qualité leur paraît alors un peu moins insignifiante.
Les modes sont au contraire un formidable révélateur de façons de penser avec leur opportunité et aussi leurs limites. Se tenir informé de ce qui paraît important dans les entreprises à un moment donné, c'est tout simplement mieux comprendre comment se posent les problèmes, comment ils s'abordent et peuvent alors éventuellement se résoudre. Les critiquer comme des instruments pervers d'un management oppresseur est peut-être légitime mais sans intérêt puisque dans cet ordre d'idée, on ne saurait voir quel management pourrait exister. Si, enfin, la critique concerne l'existence de camelots capables de vous demander votre montre pour vous donner l'heure, de vous convaincre de la découverte du produit miracle qui fait repousser les cheveux des hommes, qui vous fait prendre toutes sortes de vessies pour des lanternes, cela n'a là encore que peu d'intérêt. Si seulement le domaine du management pouvait être le seul à être victime de ces arnaques… Le problème n'est pas celui du management et de l'entreprise mais plutôt celui de la nature humaine : Molière et même Aristophane l'ont décrite depuis longtemps.

Alors quels enseignements tirer de cette approche de la bière. Premièrement, en matière de management, il est conseillé de se méfier des illusionnistes tout autant que des sceptiques. Ceux qui disent que rien ne marchera jamais ont obligatoirement raison parfois mais leur a priori, leur manque de nuance et leur regard convenu et uniformément narquois est de peu d'utilité. Dans un monde où la dérision sert d'analyse et de raisonnement, la critique systématique est séduisante mais pas très courageuse et certainement offensante pour la réalité.
Même dans l'entreprise et le management, l'exercice du principe d'intelligence n'est jamais inutile. Le siècle dernier aura suffisamment sacrifié à la phénoménologie pour ne pas aborder tranquillement le management comme une activité humaine qui mérite comme les autres un passage au crible de l'intelligence et de l'analyse. Dire que des choses aberrantes se font sous couvert de management est une évidence mais prenons la peine de le décrire, de l'analyser, et aussi de l'opposer à ce qui se fait d'intéressant et d'efficace : il est parfois curieux de voir que les censeurs ne semblent toujours tirer que du même côté.
Des modes il reste toujours quelque chose. Nos systèmes de représentations appliqués au changement font souvent de ce processus un acte révolutionnaire, comme si demain devait être fondamentalement différent d'aujourd'hui, comme si le progrès venait inexorablement rendre obsolète le passé, comme si les garde-robes du management se vidaient régulièrement pour se renouveler à la saison suivante. Nos organisations sont plus simplement des sociétés humaines, elles mettent en place des choses qui ont besoin de se refaire, de s'améliorer, de s'amender, parfois de se transformer après avoir intégré les acquis de l'expérience passée.
Enfin, ce sujet du management et de ses modes devrait aussi bénéficier d'un peu de tolérance. Pourquoi les « professionnels » du management n'en seraient-ils pas aussi crédités. Faire tourner une organisation n'est pas si facile : c'est vrai d'une entreprise, comme d'une association humanitaire ou d'une administration. Que des entrepreneurs ou des managers se laissent parfois aller à la faiblesse d'imaginer que certains outils peuvent les aider dans leurs difficultés, cela mérite aussi un peu de bienveillance. S'ils étaient les seuls à imaginer pouvoir trouver des solutions à leurs problèmes !
Au fait, certains disent qu'il existe une quatrième caractéristique de la bière : c'est toujours l'avant-dernière…

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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