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La souffrance du manager

Chacun connaît l’histoire de ce garçon qui ne voulait pas aller à l’école. Il refuse de se lever malgré les rappels de sa mère. Au premier il se plaint que les professeurs le stressent, au second que les élèves le font souffrir, au troisième que le personnel ne le respecte pas. A bout d’arguments, la mère lui dit qu’il doit malgré tout y aller car il est … le directeur de l’école. L’histoire ne parle pas qu’aux dirigeants de l’Education Nationale et autres responsables d’institutions éducatives qui peinent à trouver des directeurs d’établissements ; c’est plus largement le cas de beaucoup d’institutions, d’entreprises, de services administratifs ou d’associations qui rencontrent de plus en plus de difficulté à trouver des managers capables et motivés pour prendre en charge la difficile mission de coordonner l’action d’un collectif pour produire du résultat. On peut comprendre que ce soit le cas dans des entreprises qui ont connu des événements graves qui ressortissent aux risques psychosociaux. En effet, pour les spécialistes du mal-être au travail, la responsabilité de ces drames repose sur le management. Comment les managers pourraient-ils avoir le sommeil tranquille quand on leur demande de repérer les fragilités des collaborateurs ? 

Le désamour pour le management de proximité est plus général. Certes beaucoup veulent la paie et le statut mais la difficile tâche de coordonner, contrôler, inspirer et piloter les autres n’attire plus autant. Pourtant le management de proximité, à quelque niveau qu’il s’exerce, est de plus en plus crucial pour le bon fonctionnement des organisations alors qu’il s’avère de plus en plus difficile à assumer dans la société actuelle. Le problème du management n’est donc pas derrière mais devant nous.

Ainsi le mal-être au travail concerne aussi les managers. Ils souffrent comme les autres. On aura vite fait d’en déceler les causes dans les supposées évolutions inexorables des conditions de travail. Force est de constater pourtant - et sans minimiser les particularités de notre société que les historiens décriront dans le futur – que cette souffrance du manager ou du leader a toujours existé. Pour remonter aux temps anciens de la culture universelle, il y a dans le livre des Nombres1 un passage particulièrement révélateur2 où Moïse semble vouloir préférer la mort au rôle de leader qui lui a été attribué. Moïse a la mission de conduire le peuple dans le désert vers la terre promise mais ce peuple se lamente et Dieu l’entend avec déplaisir au point de mettre feu à un bout du camp. Le peuple crie vers son chef, Moïse, qui intercède pour calmer l’incendie. Le peuple, « saisi de convoitise » dit le texte, regrette la nourriture riche et variée dont il bénéficiait en Egypte alors qu’il est soumis à la monotonie d’une ration de manne quotidienne. Dieu se met en colère et Moïse le « prend mal », il se plaint auprès de lui du fardeau qu’il lui a imposé en le faisant conduire ce peuple : plutôt mourir que de subir ce triste sort ! 

Ce texte apporte au moins deux éclairages sur l’exercice de la mission managériale dont le lecteur interrogera la pertinence pour aborder les situations actuelles. Premièrement il situe la mission managériale dans un contexte parce qu’à la différence de la manne, le management n’est pas une notion hors-sol. Deuxièmement, il donne à penser la souffrance liée à l’exercice de la mission managériale.

1- Le contexte de la mission managériale

Moïse le dit fermement : il a comme mission de conduire un projet dont il n’est pas l’auteur. C’est le cas des managers chargés d’exécuter une stratégie à l’élaboration de laquelle ils n’ont pas forcément contribué. Plus fondamentalement, le manager agit dans une institution qui a sa raison d’être, à savoir apporter à l’extérieur – un marché par exemple – des produits, services ou prestations qui sont acceptables. Les organisations existent pour assumer cette raison d’être qui dépasse les objectifs personnels du manager. L’entreprise suppose un sens de la durée, c’est-à-dire une espérance et un projet pour le futur et le manager est toujours dans la tension entre l’immédiateté de l’action et le projet pour l’avenir. Une autre manière de décrire cette diachronie du management consiste à revenir à l’étymologie de la notion de l’autorité : plus qu’un ensemble de comportements et d’attitudes répressives la notion d’autorité fait référence à l’ « auteur », comme si le manager n’existait pas en tant que personne mais comme représentant d’un tiers, qu’il soit propriétaire ou projet.

Le texte met en valeur une autre caractéristique de la mission : le lien entre Moïse et Dieu ou, dit autrement, le manager et son propre patron. Il y a une relation entre les deux ; Dieu entend ce qui se passe sur le terrain, cela le met d’ailleurs en colère… Et quand le peuple crie aux portes du manager, celui-ci va intercéder auprès de son patron qui va lui-même réagir. Les conceptions actuelles du leadership oublient souvent ce jeu à trois en ne considérant que la bulle d’une relation réduire au manager avec ses équipes, totalement déconnectée du reste de l’entreprise comme s’il existait les concepteurs décideurs d’un côté et les exécutants de l’autre. A entendre les décideurs, on se demande parfois si ne s’est pas constituée une coupure dommageable et peu réaliste entre les deux niveaux de management.

Le troisième élément, exprimé de manière très poétique dans la Bible, concerne ce peuple saisi de « convoitise ». Il regrette le bon temps de la captivité, quand ils mangeaient pour rien le poisson, les concombres et les pastèques, les poireaux et l’ail, alors qu’ils se lassent aujourd’hui de la manne insipide qu’ils doivent travailler avant de se nourrir. Ils ont clairement oublié le projet de gagner la terre promise et sont aveuglés par les conditions de vie actuelles si difficile ; ils ne peuvent plus s’investir dans un projet qui a été mobilisateur, l’immédiateté est plus importante que l’hypothèse d’un futur.

Dernière caractéristique de ce contexte, Moïse, le manager, entend les cris et lamentations du peuple qui pleure, regroupé par clans, chacun devant sa tente. Le manager ne peut se boucher les oreilles ; il vit directement avec ses collaborateurs, forcément touché par leurs émotions, leurs récriminations, peut-être en partie partagées. De la même manière que le manager est en relation directe avec son patron, il l’est tout autant avec ses propres troupes. Cela traduit bien la notion classique dans les théories du management, de la personne du milieu qui ne peut s’extraire de cette tension dans laquelle il est difficile de gérer sa place et sa posture. Cela invite à s’interroger alors sur les raisons de la difficulté de la mission, et, dans ce texte, de la souffrance si clairement exprimée par ce personnage pourtant exceptionnel.

2- La souffrance du manager

Dans ce texte Moïse parle, le manager s’exprime. Ce n’est pas si fréquent dans nos organisations où l’expression des managers se réduit parfois à remplir les cases d’un formulaire d’entretien annuel ou d’un référentiel de compétences managériales. Il nous dit plusieurs choses importantes pour éclairer sa souffrance et sa révolte.

Il marque tout d’abord sa différence avec le peuple. Ce n’est pas une différence de nature mais on lui demande de le porter comme une nourrice alors qu’il ne l’a pas conçu. Il appartient à ce peuple mais pourquoi devrait-il le considérer comme ses enfants : c’est une trop lourde responsabilité qui lui est imposée. C’est souvent la réaction des managers qui s’étonnent des comportements et attitudes de ceux qu’ils ont à diriger, surtout quand ils étaient encore leurs collègues il y a peu. Le plus grand étonnement du manager, c’est souvent le manque de partage par les collaborateurs de ses propres objectifs, surtout quand le projet collectif est censé faire leur bien commun. Comment admettre alors que les récriminations du peuple soient dirigées contre lui ?

Ce projet lui a en effet été imposé ; il ne l’a pas décidé lui-même alors qu’il doit l’incarner pour assumer sa direction. De nombreux managers se retrouveront dans ce sentiment difficile de faire sien un projet décidé ailleurs, chez des actionnaires par exemple qui semblent aussi éloignés que le Dieu du ciel, sans pousser trop loin la comparaison évidemment… Moïse donne un autre argument dans lequel les managers se retrouvent : le peuple veut de la viande mais où la trouverait-il en plein désert ? Le manager manque de moyens ; les collaborateurs lui font des demandes impossibles à honorer et ce constat réaliste ne suffit pas à tempérer les revendications du peuple. Enfin Moïse avoue qu’il n’en peut plus, il lui devient impossible de porter à lui seul ce peuple trop lourd pour lui. Expression de la solitude, du poids psychologique imposé par sa mission : le cri de Moïse nous montre que la souffrance psychosociale n’a pas attendu notre siècle. Il en vient à espérer le pire pour ne plus avoir à supporter cela !

La souffrance du manager serait-elle éternelle ? Comme dans tous les grands textes de la culture universelle la permanence des mêmes difficultés rencontrées par les hommes ne console pas mais elle nous aide à penser les situations. Elle ne conduit pas à balayer les difficultés d’un revers de main mais à prendre la mesure, en l’occurrence, de la difficulté de la mission. Plutôt que d’endormir les managers en les invitant à subir leur sort en silence, ce regard sur le leadership qui a traversé les millénaires pourrait leur montrer que le véritable somnifère se trouve dans les illusions entretenues autour de la possibilité d’échapper à la réalité anthropologique du management, que ce soit par des référentiels de compétences normalisateurs ou par des modèles de leadership simplificateurs. Le lecteur ne devrait pas oublier que s’il existe une réalité de la souffrance du manager on ne peut pas réduire le management à cela…

Les Nombres constituent le quatrième Livre du Pentateuque (l’ensemble des cinq premiers livres du canon juif).
Nombres 11, 1-15.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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