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La revalorisation du travail

La valeur travail serait-elle de retour ? De façon tout-à-fait nouvelle, les principaux candidats à la dernière élection présidentielle ont insisté sur ce nécessaire retour. Cela n'engage rien mais c'est tout de même un signe. Evidemment, il n'avait pas échappé au bon sens que le travail pouvait être nécessaire et utile, qu'il pouvait contribuer au développement de la personne, procurer de la satisfaction et même du plaisir. Pourtant, ce sont plutôt ses effets pervers, ses ratés, ses scories qui faisaient la une comme si le travail était fondamentalement mauvais. On a même dit que travailler moins était un progrès social : comment fallait-il le comprendre ? Il est impossible de nier que le travail peut être un lieu de souffrance, de harcèlement, de violence et de perversion mais quelle activité humaine échappe-t-elle à ces risques ?
Si le discours politique de tout bord revient sur la valeur travail, on ne saurait douter que les hommes politiques ont des idées pour agir, légiférer, allouer des budgets à cette fin. Toutefois, il n'est pas inutile de s'interroger sur ce que cette valeur travail peut signifier aujourd'hui. A écouter l'expérience de travail du quotidien, on se rend compte que travailler veut dire quelque chose de différent pour chacun : il y a peu de rapport entre le sens du travail pour un jeune qui démarre avec ou sans qualification, le parent en milieu de carrière, l'ingénieur tiraillé entre les sollicitations de sa famille et de sa carrière, le jeune cinquantenaire qui s'interroge sur la qualité de ses années de travail restantes ou sur le niveau de vie de sa future longue retraite.

Le mieux est donc d'aller interroger ceux qui, à un moment ou l'autre de leur carrière professionnelle, ont ressenti ce fort engagement dans leur activité, cette implication dans le travail. C'est ce que nous avons fait auprès de 1787 hommes et femmes, de toute génération, de tous secteurs d'activité et de tout niveau hiérarchique. Les questions étaient simples et ouvertes : quand vous étiez très impliqué dans votre travail, que ressentiez-vous ?
L'exercice est intéressant. En effet, il est toujours à craindre que des notions de valeur travail, d'implication ou d'engagement soient claires pour tout le monde mais qu'elles n'aient pas la même signification pour chacun. On peut alors éviter le discours académique sur le concept qui a l'inconvénient de ne créer de certitude que pour les rares lecteurs et interroger plutôt l'expérience sensible des personnes : que peut-on bien ressentir quand on se trouve très impliqué dans son «boulot» ? Bien entendu, ce détour par le sensible n'a de sens que s'il est confronté au sensible des autres, à l'expérience d'autres travailleurs : on peut alors trouver les pistes d'une notion peut-être plus «universelle» qu'il y paraissait de premier abord.

Ce sont des questions ouvertes auxquelles les 1787 répondants avaient toute liberté de donner leur sentiment. Malgré cela quelques tendances fortes apparaissent dans leurs réponses.

Pour 46% des répondants, l'implication dans le travail évoque du concret. Ils parlent de sentiment d'utilité, ils voyaient à quoi ils contribuaient, avaient une idée claire de ce qu'ils faisaient, de leurs objectifs ou de leur projet. Jamais personne n'a indiqué qu'ils ressentaient cette intense proximité entre leurs valeurs profondes et celles de l'entreprise à laquelle ils adhéraient. Le discours éthéré n'est pas de mise quand les personnes parlent de leur implication dans le travail.

Pour 45% des répondants, l'implication dans le travail, c'est le plaisir : satisfaction, joie, bonheur, bien-être, épanouissement déclinent cette dimension. Le plaisir de travailler… Deux idées importantes doivent être rappelées à propos du plaisir au travail. Premièrement, il n'est pas toujours facile d'imaginer le plaisir qu'un autre peut trouver dans ce qu'il fait. Chacun sait à peu près ce qu'il n'aime et n'aime pas dans son travail mais quand à comprendre l'expérience de l'autre… Pourtant l'écoute de ceux qui travaillent révèle les surprises sur ce que chacun trouve et investit dans ce qu'il fait. Il faudrait d'ailleurs se garder de toute naïveté et condescendance. Le plaisir au travail, c'est celui d'une personne, à un moment donné. Le plaisir au travail, c'est aussi quelque chose qui ne remplit pas totalement son existence mais quelle forme de plaisir le fait-elle ?
Deuxièmement on s'aperçoit que la cause de ce plaisir provient moins des conditions de travail que d'une histoire personnelle qui explique ce que la personne investit d'elle-même dans son activité professionnelle. Les Directions des Ressources Humaines devraient bien relativiser les objectifs de leur action et être plus attentives à ces expériences personnelles que l'on a du mal à reconnaître.

35% des répondants, de manière plus surprenante, se rappellent le stress, l'excitation, la peur, voire l'anxiété. Ils avaient peur de ne pas être à la hauteur, ils étaient fatigués, ressentaient l'urgence, la pression. L'excitation du succès n'avait d'égale en intensité que la peur de l'échec. Ainsi, le plaisir ne suffit à décrire les sentiments liés à l'implication dans le travail.
Nous avons coutume d'être interrogés à tout propos sur notre niveau de satisfaction : au restaurant, au supermarché, en vacances, tout le temps, on nous demande si nous sommes heureux. Il y a même eu un sondage le 2 janvier 2002 sur le niveau de satisfaction des français vis-à-vis de l'euro… Dans le travail aussi, les baromètres de satisfaction se sont généralisés. On en arriverait ainsi considérer que la satisfaction est l'unique dimension permettant de décrire la richesse et l'intensité de ce que l'on vit. Il n'est qu'à regarder vos activités familiales : ce n'est pas toujours satisfaisant mais cela n'enlève rien à l'authenticité de votre amour, à votre sens des responsabilités vis-à-vis de la famille, à ce fort attachement que rien ne pourrait éliminer.

29% des répondants enfin avouent qu'ils se sentaient fiers. Ils parlent de reconnaissance, de valorisation de soi, de ces moments où l'on se sent important. La fierté est ce sentiment curieux qui survient quand la réalité vous renvoie l'image idéale que vous aviez de vous-même. Elle ne concerne pas seulement les grandes notions d'amour, justice, courage et honnêteté qui ornent les monuments aux morts. La fierté du quotidien, ce sont ces courts moments où l'on se sent un peu plus soi-même : on n'a pas toujours besoin des autres pour se reconnaître…

Concret, plaisir, tension et fierté sont les thèmes qui reviennent le plus fréquemment quand les personnes se remémorent le temps où elles étaient impliquées dans leur travail. On peut donc se demander ce qu'il faut en tirer pour agir en attendant qu'un vaste et ambitieux programme législatif mette en musique les promesses électorales.

La première chose à faire est sans doute le déplacement du regard sur le travail de l'autre. Laissons aux sociologues le soin de nous décrire les évolutions DU travail. Dans nos organisations et situations de travail cherchons plutôt à écouter ce que la personne investit dans ce qu'elle fait. On peut même partir de l'hypothèse qu'il n'est pas certain qu'elle n'y trouve pas plus que dans la multiplicité des loisirs marchands et organisés qui lui sont proposés et qui mériteraient, après l'entreprise et le travail, une bonne critique de la part des faiseurs d'opinion.
Ce déplacement du regard reconnaissant à chacun son projet changerait sans doute, en le nuançant, le discours complaisamment entretenu sur les affres du travail. Il aiderait peut-être à mieux parler du travail, de façon plus raisonnable ; il conduirait enfin beaucoup d'entre nous à sortir de la schizophrénie qui consiste à voir dans la diminution du temps de travail un progrès social alors que l'on pousse en permanence ses propres enfants travailler plus…

Le deuxième déplacement consisterait à se demander de quoi les collègues, les collaborateurs peuvent être fiers après leur travail. Imaginer ce qu'ils peuvent conserver à dire le soir, en rentrant à la maison. C'est un exercice intéressant : on peut le faire à la maison en pensant à la baby-sitter et à ce qu'elle peut retirer d'avoir travaillé à garder vos enfants. On ne devrait d'ailleurs jamais rien dire sur les problèmes de gestion du personnel et de management dans les entreprises ou les administrations avant d'avoir sincèrement et lucidement interrogé ses propres rapports avec la (le) baby-sitter ou le personnel de ménage : cela éviterait beaucoup de discours aussi rapides qu'illusoires sur ce que les autres devraient faire en matière de relations humaines…

Le troisième déplacement consisterait à ne plus céder aussi rapidement aux facilités de la pensée unique sur le travail pervers. De la même manière que tous les hommes se rappelaient leurs frasques (réelles ou imaginaires) de service militaire, il est de bon ton de mettre en valeur sa souffrance vécue au travail, son harcèlement plus violent que celui du voisin. Quel dommage que seuls les sportifs disent «s'exprimer» dans ce qu'ils font, en sautant à la perche, en poussant un ballon ou en surfant sur une planche à roulettes…

Dans l'attente de grandes mesures sur la «revalorisation» du travail, chacun a son niveau peut reconnaître cette valeur, chez soi et chez les autres, et s'exercer à l'entretenir et la développer. C'est sans doute ce type d'action qui produira le plus d'effet, quand le plus grand nombre auront eu la chance de rencontrer celui qui leur aura donné ce goût, en toute lucidité, sans illusion aucune.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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