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La ressource du temps libre au travail

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Les pays développés ont connu une forte augmentation du temps libre de leurs citoyens depuis la seconde guerre mondiale. Aux normes actuelles de notre pays, une personne à la fin de sa vie aura plus regardé la télévision que travaillé. Chacun saura s’il faut ou non s’en réjouir. Comme ce temps libre ne constitue plus seulement une récupération de la force de travail, la question de son utilisation se pose. Les promoteurs des 35 heures imaginaient que le temps libéré créerait un surplus d’investissement dans le milieu associatif et les structures affectivo-partenariales. Les études de l’Insee montrent surtout l’importance du temps passé devant un écran pour des raisons non-professionnelles (2h30 en moyenne par Français), avec 17 minutes de plus sur internet ou des jeux. Pour Shirky1, c’est la télévision qui a jusqu’à maintenant été le grand bénéficiaire d’un temps libre accru. C’est un loisir où certains imaginent des programmes diffusés à une large audience qui les consomme passivement.

Tout ce temps libre constitue un surplus disponible pour autre chose, non que les loisirs consommés soient mauvais mais tout reste une question de mesure : quelle est la juste part à leur consacrer, à partir de quelle durée frise-t-on l’intoxication car les poisons ne sont pas une question de produit mais de dosage. 

Ce mode d’utilisation du temps libre est si ancré dans les pratiques sociales que certains s’étonnent alors de voir leurs congénères passer tellement de temps à écrire ou corriger un article pour Wikipedia ou contribuer à un réseau social. Shirki indique pourtant que le temps nécessaire à mener à bien le projet Wikipedia ne dépasse pas le temps passé par les américains devant la publicité télévisée durant un seul weekend : le temps annuel consacré à la télévision par les mêmes américains équivaudrait à 2000 projets Wikipedia ! Il y a donc un surplus cognitif disponible pour peu que l’on sache le capter.

On pourrait aussi se demander si ce surplus cognitif ne concerne que le temps libre et si des formes de travail n’en recèlent pas aussi aujourd’hui, comme si le temps de travail passif se développait au détriment d’autres formes peut-être plus adaptées aux capacités des personnes d’une part, aux besoins de l’économie et des institutions d’autre part. Trois illustrations au moins de ce temps de travail pauvrement utilisé peuvent être proposées mais je parie que les lecteurs sauront compléter cette liste non exhaustive.

La première concerne tous les temps comptabilisés sans activité effective, au-delà des temps nécessaires de récupération : pauses allongées, retards à l’arrivée au travail ou dans toutes les réunions. Ce sont les multiples comportements TAP (Tango Avec la Pointeuse) quand on pointe avant de passer au café du matin, quand on évite de pointer avant l’arrivée de l’ascenseur en fin de journée… On pourrait citer également ces institutions où la Cour des Comptes exige d’augmenter le temps de travail pour arriver enfin … aux 35 heures requises.

La deuxième concerne le nombre croissant de tâches dont on peut questionner l’utilité. Des millions d’heures sont consacrées à contrôler, normaliser, certifier, accréditer. Les systèmes d’informations sont de plus en plus performants mais l’appétit de la bête bureaucratique est insatiable. Mieux encore, les lois obligent les institutions à toujours plus d’information et de contrôle ; on ne compte plus les rapports à écrire, envoyer, discuter, renseigner, chacun pour la bonne cause. Dans la même catégorie, on pourrait ajouter le temps perdu à faire des présentations plutôt qu’à en réfléchir le contenu, à imaginer des plans plutôt qu’à les exécuter, à faire du contrôle plutôt qu’à créer, à démolir complaisamment plutôt qu’à construire, etc.

La troisième est plus sociétale, elle concerne le développement d’activités dont on peut questionner l’utilité sociale. On pense évidemment à tous les organismes créés, hautes autorités, conseils et institutions diverses qui n’ont d’autre choix que de faire des études, des statistiques et de l’agitation pour justifier leur budget. Ne serait-il pas également intéressant de s’interroger sur une société où le manque de valeurs partagées conduit à multiplier les emplois de sécurité, nettoyage, réparation, garde, prévention, précaution pour compenser le manque de vertus citoyennes.

Voilà un beau chantier : canaliser le surplus cognitif dispositif sur le lieu de travail pour le rendre plus intéressant, plus productif aussi et donc contributeur au bien commun. Encore faut-il savoir comment le faire. Shirki explique l’utilisation de ce surplus cognitif dans le temps libre avec trois ingrédients principaux, des moyens, de la motivation et des opportunités.

Des moyens

Les spécialistes du cercle des concepts disparus imaginent que les nouveaux modes de connexion permanente éliminent la relation de face-à-face et, in fine, appauvrissent les rapports sociaux. L’observation des comportements sociaux ne le confirme pas. Les outils de connexion transforment certes les rapports sociaux comme à chaque apparition d’un outil de communication ou de transport, mais ils ne les font pas disparaître. Dans le cas des « apéros géants » ou de l’organisation des manifestations, ces outils rendent au contraire possibles des rencontres qui n’auraient pas pu l’être, tout comme les sites de co-voiturage révèlent que l’amélioration des déplacements ne vient pas seulement de l’augmentation du nombre de véhicules mais aussi de la bonne rencontre entre des offreurs et des demandeurs de places. Voir un arbre qui tombe ou entendre une forêt qui pousse est un choix de vision que les sagesses du monde ont identifié depuis longtemps.

Les moyens de connexion universelle et permanente ouvrent le champ du possible. On le remarque dans les pratiques de recrutement quand les réseaux sociaux accroissent la quantité d’informations disponibles sur les candidats ou les entreprises, multiplient les possibilités de rencontre de l’offre et de la demande, enrichissent la relation entre les deux parties. On pourrait imaginer aussi que des entreprises, grâce à cette connexion permanente, utilisent plus intelligemment les compétences présentes dans l’entreprise, en les sollicitant plus, en en permettant la mobilité. De la même manière que les spécialistes d’une question vont mettre leur grain de sel sur la définition d’une entrée de l’encyclopédie, ne pourrait-on pas imaginer une meilleure utilisation des savoirs disponibles ?    

Avant le digital, il s’agissait d’avoir des medias coûteux pour produire du contenu destiné à ceux qui l’absorbaient passivement ; à l’heure du digital, ce contenu se produit partout. Certains diront qu’il y a moins de qualité, d’autres verront plutôt le potentiel de la multitude d’expérimentations. Dans l’entreprise, l’équivalent des medias anciens ne se trouve-t-il pas dans les multiples systèmes censés imposer le mode de travail aux salariés transformés en passifs exécutants : l’exemple de Morning Star, de Favie ou d’autres entreprises moins connues nous montre que la créativité et l’autonomie sont vertueuses. Or les modes de connexion les rendent encore plus possibles.

Des motivations

Le deuxième ingrédient d’une bonne utilisation du surplus cognitif est évidemment la motivation. De nombreuses recherches montrent les limites d’une vision trop personnelle et utilitariste des motivations. Il ne s’agit pas de critiquer ces théories mais de mettre en évidence leur approche trop restrictive des motivations humaines, toujours plus nuancées et subtiles. A trop mettre en avant des motivations trop personnelles, on pourrait nier l’idée même de motivations sociales impossibles ; quant aux idéologues du collectif, ils imaginent que les motivations personnelles peuvent être négligées ou reléguées. Pour Shirky, les motivations sont à la fois intrinsèques et personnelles d’une part, sociales d’autre part.

Les premières concernent l’autonomie et la compétence. Les personnes veulent décider pour elles-mêmes et elles aspirent à être bonnes dans ce qu’elles font. Certes l‘utilisation du temps libre, la vie de famille et les loisirs témoignent bien de ces motivations, mais ne peut-il pas en aller de même dans le travail ? N’a-t-on pas observé depuis longtemps que l’autonomie et le souci d’être bon dans son domaine étaient des motivateurs importants, non pour chacun (halte à la naïveté) mais pour suffisamment de monde pour produire des effets d’entraînement. 

On en arrive alors aux seconds motivateurs à utiliser ce surplus cognitif dans les entreprises, les motivateurs sociaux. Ils concernent le partage et la générosité. L’utilisation des réseaux sociaux a montré le potentiel à partager son temps, sa connaissance, ses contacts : cela ne serait-il pas transférable dans l’entreprise quand il s’agit de collaborer à la résolution d’un problème dont chacun peut maintenant être informé ? Quant à la générosité, c’est aussi un potentiel : si les hommes ont exagéré leur capacité à être mauvais au-delà du raisonnable, ils ont aussi de tout temps montré l’inverse. Est-ce que dans des temps de crise, cette générosité ne peut pas s’exprimer ? Il y a longtemps que la tradition ouvrière de solidarité en temps de conflit en a fait la preuve.

L’opportunité

Enfin, il ne suffit pas de disposer des moyens et de la motivation pour utiliser le surplus cognitif, encore faut-il en avoir l’opportunité. Certains sont fascinés par les outils, ce sont les tenants de la modernité toujours renouvelée, il leur suffit d’une nouveauté pour qu’ils y voient un changement de civilisation, une nécessité à se plier à ses exigences. En 2000, le très sérieux The Economist avait à l’aube du millénaire repéré la révolution anthropologique selon laquelle les jeunes allaient maintenant apprendre aux vieux incapables de suivre les révolutions technologiques. Ce n’est pas ce qui se produit : les seniors montrent leur capacité à se mettre aux technologies nouvelles mais ils le font seulement quand ils en ont perçu l‘utilité, l’opportunité offerte. 

Est-ce que l’opportunité n’est pas venue - au moment où la question de la performance des institutions et du travail est devenue une question de société - de s’évertuer à utiliser ce surplus cognitif actuellement gaspillé dans de formes de travail qui allient souvent le manque d’efficience avec le désintérêt pour les personnes. Le monde de la connexion permanente et universelle est aussi une chance mais celle-ci a besoin d’être saisie.

Shirky, C. Cognitive Surplus. The Pengu. in Press, New York, 2010.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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