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La relation au travail en rose

Le 1er avril marque la fin de l'année fiscale pour les entreprises japonaises mais aussi la date d'un grand chassé-croisé pour de nombreux cadres et employés. A cette date se font les promotions, les mutations et les changements d'affectation avec parfois très peu de délai d'annonce. Il n'en va pas exactement de même chez nous mais la période de l'été y ressemble un peu. A la rentrée des changements vont avoir lieu, les périmètres de poste vont changer, les mouvements se faire. Il n'est qu'à regarder les messageries électroniques en été pour mesurer le nombre d'annonces de ces changements.
Le plus souvent, ces changements de fonction, de poste, de niveau, d'affectation, sont porteurs d'espoir. Dans le meilleur des cas, ils résultent de réflexions bien menées par les comités de carrière ou les responsables de ressources humaines avec le souci du développement des personnes et en accord avec toutes les parties prenantes ; du côté de l'employé, il est certes un peu inquiet de l'inconnu mais il attend de ce changement une évolution de son travail, l'ouverture de perspectives nouvelles, un plus grand épanouissement et de meilleures conditions matérielles. Même si l'on est habitué aux promotions et aux changements comme dans certains secteurs, la stimulation de la découverte, les bonnes résolutions et les espoirs sont toujours présents. Lors de tout changement on rêve toujours de meilleures relations humaines, aussi bien dans l'entité hôte qui imagine pouvoir, en reprenant tout à zéro, établir des relations meilleures qu'avec le prédécesseur que pour l'impétrant qui jouit également de ce sentiment du démarrage, quand tout est possible dans le cadre de relations nouvelles.

La prise d'un nouveau poste rappelle le modèle bien connu de la rentrée des classes. On repart de zéro avec des cahiers neufs mais aussi toutes les résolutions de ne pas tomber dans les pièges qui ont progressivement pollué l'ambiance et le quotidien du travail dans les postes antérieurs. Les premiers temps laissent entrevoir le merveilleux puis le quotidien reprend le dessus : avec le recul, il semble que les bons moments du départ, le plaisir de la découverte, la simplicité accueillante des premiers mois laissent rapidement la place à la banalité d'un quotidien moins brillant que les espoirs de la rencontre l'avaient laissé espérer. Viennent parfois la déception et le temps de la désillusion. Tous les efforts et la rationalité d'une décision de promotion ou de recrutement sérieusement prise ne sont pas satisfaits ; toutes les attentes de la part de l'employé ne sont pas de la partie non plus : les promesses n'ont pas été tenues, les espoirs étaient illusoires, les relations pas aussi satisfaisantes qu'on l'avait espéré au départ.
Alors on peut toujours accuser les recruteurs qui ont mal fait leur travail, les uns et les autres qui vous ont trompé dans la présentation du poste, la dissimulation du candidat, les intentions cachées de tel ou tel décideur ; on peut se reprocher de n'avoir pas prévu, de n'avoir pas bien regardé les placards avant d'arriver, de ne pas avoir repéré telle ou telle stratégie pourtant tellement évidente. Mais toutes ces causes, même si elles sont réelles, sont secondaires. Il en va de la relation au travail comme des autres relations humaines. Ces phases d'espoir, d'illusion, de lune de miel et de déception ne sont pas particulières à la relation au travail. Il n'est donc pas inutile de regarder ce que nous donnent comme clés de compréhension, d'autres formes de relation humaine, pour en tirer quelques enseignements.

Parmi celles-ci, la relation amoureuse est intéressante. Plusieurs sociologues en ont fait un paradigme pour expliquer ce qui se passe entre les personnes, dans des contextes très différents (1) . Elle procède du hasard de la rencontre entre deux personnes, elle subit des phases nombreuses avec des moments forts, d'exaltation mais aussi de déception. C'est une relation qui peut parfois être durable même si sa forme et son contenu varient et évoluent.
Les spécialistes de la relation amoureuse distinguent deux phases qui se répètent inexorablement quels que soient les lieux ou les époques. Vient d'abord le temps de la romance : c'est le coup de foudre, le moment où les deux ont l'impression de ne faire qu'un. On vit, de manière fusionnelle, l'accord parfait sur l'essentiel ou le plus banal du quotidien. Evidemment, cette situation devrait durer toujours : c'est un but et une conviction, tellement la force de cette romance laisse imaginer aux protagonistes qu'ils sont les seuls dans l'Histoire à vivre cela. Ce moment de romance est délicieux, il se produit toujours même si chacun le vit à son rythme. Plus encore, il est nécessaire : quelle perte pour ceux qui n'en ont pas eu la chance. En pleine romance, on se sent pleinement reconnu, et on perçoit l'autre comme jamais auparavant : c'est donc une découverte de soi de et de l'altérité.
Après quelque temps, la romance fait place à la désillusion. Les désaccords apparaissent, l'autre révèle des aspects qui ne coïncident pas avec son modèle idéalisé. Le rêve de la fusion s'effrite ; l'autre ne réagit pas exactement comme on le voudrait, il marque son insatisfaction, exprime des désirs que la relation fusionnelle ne semble pas combler. Cette désillusion est parfois terrible : on l'avoue, on l'occulte, on s'en culpabilise, elle vous rend la vie impossible. Evidemment dans la relation amoureuse, la désillusion conduit aux situations que l'on connaît allant du divorce au crime passionnel en passant par tous les stades intermédiaires.

Il en va un peu de même dans la relation au travail. Avant une prise de poste, les protagonistes se sont rencontré, ils se sont mis d'accord. Les pourvoyeurs du poste présentent leurs objectifs et leurs projets ; le candidat s'est présenté au mieux de ses compétences et de son apparence. Les discussions à ce moment là sont souvent franches et directes, chacun essayant de faire la meilleure impression. Les premiers temps sont sans problème : on découvre, on teste des idées reçues par l'autre avec écoute et indulgence. Dans les situations de recrutement, les discussions après la décision illustrent la fusion de la romance : les relations sont apparemment sans ombre, chacun pris dans le miel d'une rencontre au point qu'on s'étonnera d'avoir manqué l'évidence des stratégies de chacun, de leurs défauts ou de leur personnalité.
La désillusion existe évidemment dans la relation au travail. Les objectifs qui vous avaient été présentés ne sont plus aussi évidents dès que vous êtes en poste et vous prenez conscience de tous les problèmes quotidiens qui en rendent la réalisation difficile. Les bonnes relations avec ses futurs collègues et dirigeants ne s'avèrent pas aussi idylliques : vous n'aviez pas vu certains aspects moins glorieux de leurs stratégies ou de leur personnalité. Que dire des entreprises qui rêvent quand elles recrutent comme une matrone qui essaie de porter des vêtements de mannequin : c'est le cas de cette entreprise qui veut un DRH mais s'arrange pour le virer dès qu'il commence de faire un travail sérieux ; on embauchait un DRH parce que cela faisait bien mais fondamentalement c'est d'un chef de personnel d'usine que l'on voulait… Et le candidat ne l'avait pas perçu dans tous les discours «managérialement» corrects qui lui avaient été tenus. Dans la relation au travail aussi on peut s'en tenir à la désillusion : on part ou on licencie, de toutes les manières qu'il est possible de le faire. Les séparations ne sont pas toujours aussi brutales. De la même manière que l'on reste ensemble pour les enfants, il y a mille et une manières de faire semblant, de faire comme si on avait des relations de travail normales. On a le minimum de relations obligées, on se critique ouvertement ou non, on ronge son frein en silence en investissant ailleurs.

Toutefois les spécialistes de la relation amoureuse nous disent que si romance et désillusion surviennent immanquablement, elles n'en constituent pas l'horizon indépassable. La désillusion peut se surmonter : dans un couple, il existe un moment où on peut aussi décider de construire quelque chose ensemble, où l'on peut aussi décider de s'aimer. La formulation peut surprendre. Elle renvoie pourtant au plus concret des relations humaines : celles-ci dépendent certes de la magie du coup de foudre, de la séduction, de la chimie de la rencontre mais elles ne se réduisent pas à la fatalité des désillusions. Il existe des moments dans l'existence où chacun doit aussi décider de construire quelque chose ensemble. Un bon exemple est la relation avec des enfants : là encore, il y a quelque chose à construire, tout ne va pas toujours simplement de soi…
En matière de relation au travail également, il faudrait peut-être aussi passer à la décision de construire la relation. Dans ce cas on ne se satisferait pas des facilités consistant à dire que les relations au travail sont forcément perverses (les études montrent d'ailleurs que ce n'est pas la perception la plus répandue), on ne réduirait pas le travail seulement à un moment de souffrance, de harcèlement ou d'horreur. On considérerait que l'autre au travail est tout aussi digne d'une relation que son congénère d'un club de vacances...

Pour construire une relation au travail, trois conditions doivent nécessairement être remplies

Premièrement c'est une décision des deux parties à la relation. Pour ce faire, il faut se débarrasser des nombreuses fausses solutions qui justifient de ne rien faire. On est partie prenante à la relation, on ne peut simplement en reporter la responsabilité sur l'autre, sur la loi qui devrait être différente, sur le management qui devrait s'en charger, sur les employés qui devraient être différents. On ne peut se satisfaire de dire que le management ne fait pas son travail ou que les salariés d'aujourd'hui ne sont plus impliqués à cause des 35 heures… La seconde condition c'est de faire le deuil de l'idéal inaccessible. L'idéal n'existe pas plus dans le travail que dans une copropriété, un camping ou une famille, pas plus pour l'employé, que pour le manager ou le patron. On peut le déplorer ou l'utiliser comme prétexte pour se retirer sur son Aventin mais telle est la réalité. Ce n'est pas facile de l'admettre, on le voit avec des jeunes diplômés de quelques années d'expérience qui ont du mal à admettre que la situation qui leur est faite soit loin des chimères qu'ils s'étaient créées ; ils racontent des situations sans doute critiquables, mais leurs discours révèle surtout leur difficulté à faire le deuil de rêves souvent irréalistes. Il en va de même pour ces employeurs qui se sont laissé abuser par des illusions d'efficience absolue de chacun et ne savent plus contribuer au lent apprentissage que nécessité chaque personne à chaque poste. La troisième condition, c'est de se mouiller. Décider de construire une relation demande de s'investir, c'est sans doute le plus difficile. Et cette responsabilité doit être partagée. C'est celle de l'entreprise qui prend conscience qu'elle est, volens nolens, une communauté sociale : on ne peut donc pas la faire fonctionner seulement comme une machine à produire du résultat. Une des plus grandes difficultés des entreprises aujourd'hui n'est pas seulement d'avoir des dirigeants dont la «communauté sociale» n'est pas le souci, c'est aussi d'avoir des salariés qui n'en éprouvent plus le besoin… La nécessité de se mouiller concerne aussi tous les dirigeants quel que soit leur niveau : les études montrent que l'aspect «relationnel» de leur fonction n'est pour eux ni le plus intéressant, ni le plus valorisé. C'est enfin à chaque salarié de se mouiller dans la construction de cette relation : la relation au travail comme dans d'autres domaines requiert un engagement. On peut trouver des prétextes pour ne pas le faire, mais on ne peut éviter de considérer que c'est nécessaire.

(1) Padioleau, JG. L'ordre social. Paris : L'Harmattan, 1980

 

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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