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Il faut AC-COM-PA-GNER !

Le mois dernier dans une entreprise industrielle, le président réunissait l'ensemble de ses cadres pour leur convention annuelle. Il leur rappelait l'importance de leur rôle qui consistait, selon lui, à «accompagner» les collaborateurs. Les cadres seraient devenus des accompagnateurs. On pensait jusque là qu'ils devaient coordonner une action collective, faire en sorte que des gens ensemble, non seulement ne s'écharpent pas, mais produisent quelque chose ensemble ; on imaginait qu'ils devaient animer, entraîner, s'occuper aussi des personnes pour leur développement comme pour celui de l'entreprise. Certains avaient même chanté sur tous les tons l'hymne du leadership quand le manager ainsi rebaptisé doit entraîner ses troupes sur le pont d'Arcole de la mise en œuvre des changements. Au début du 21ème siècle, le manager serait promu au rôle d'accompagnateur, cheminant complaisamment aux côtés et au rythme des collaborateurs.
Cette évolution n'est pas très surprenante puisque l'idée d'accompagnement s'est largement étendue à tous les aspects de la vie collective. Le journal Les Echos du 11 octobre faisait même état d'une évolution des marques qui se mettaient à «coacher» leurs consommateurs. Dans le domaine de l'alimentaire, des produits de beauté ou de l'assurance, les marques se mettent à accompagner les consommateurs pour les aider dans le parcours d'achat et de consommation de leurs produits. On accompagne pour tout : pour marcher en montagne, pour consommer ou prendre sa retraite ; les voyagistes ont même prévu des accompagnateurs pour vous emmener faire les courses à New-York, marchander à Marrakech, et bientôt observer le coucher de soleil sur la place du marché de Saint-Martin… On accompagne tout le monde, les enfants à l'école bien entendu mais aussi jeunes dans leurs choix professionnels, les professionnels qui changent de métier, les blessés de toute sorte et même ceux qui auraient pu l'être, les mourants enfin. Tout événement requiert sa cellule d'accompagnement psychologique. Etant donné le basculement démographique il faudra bientôt accompagner les jeunes courageux qui se risqueront dans ce monde de vieux, et réciproquement bien entendu.
Une telle généralisation ne signifie peut-être que la tendance de notre société à sur-utiliser rapidement dans tous les domaines de l'existence un concept qui paraît dans l'air du temps. Cela ne dure généralement que l'attente du concept suivant. Toutefois, les mots ont un sens et l'émergence d'une notion nouvelle peut aussi signifier des évolutions sur lesquelles rien n'interdit de s'interroger.

Accompagner, c'est soutenir, rendre service, épauler l'autre pour l'aider à franchir une étape délicate. Aux deux extrémités de l'existence - l'accompagnement des enfants ou celui des mourants - on voit clairement l'importance et les fruits de la démarche d'accompagnement quand l'attention, la compassion et le souci de l'autre le soutiennent. L'accompagnateur évite à l'apprenti montagnard de se perdre, il lui fait goûter à des plaisirs qu'il n'aurait jamais pu atteindre seul.
Mais les fruits de ces accompagnements n'expliquent pas que la pratique s'étende à une telle variété de domaines nouveaux qui n'utilisaient pas ce mode de description de la relation à l'autre. Si l'accompagnement devient important c'est peut-être que des accompagnateurs professionnels sont en train de s'auto-proclamer en une nouvelle profession qui veut exercer des fonctions exercées par d'autres auparavant. Peut-être n'accompagnait-on pas les mourants parce que les familles s'en occupaient, elles ne faisaient que rester avec leurs proches jusqu'en fin de vie. Peut-être aussi, le plaisir du voyageur n'était-il pas dans la destination mais plutôt dans le voyage, comme Nicolas Bouvier nous le révèle : il lui importait moins de faire de bonnes affaires à New-York que de découvrir progressivement la ville en en apprenant les coins et recoins. Le goût de l'aventure n'était pas encore le goût du «parc-aventure» ou autres «accrobranches»… Parler d'accompagnement revient peut-être à dire aussi que certains doivent changer de rôle ou abandonner une dénomination de celui-ci qui n'est plus socialement correcte : les cadres ne doivent plus encadrer mais accompagner, cheminer aux côtés des collaborateurs plutôt que les «manager». Les philosophes (1) expliqueraient sans doute que les figures d'autorité ont été remises en cause et que l'on accepte difficilement l'intervention de quelqu'un d'autre sur sa propre situation : à la topique verticale du leadership succéderait celle, plus managérialement correcte cette fois, de l'horizontalité de l'accompagnement.
Cette notion d'accompagnement indique-t-elle alors que des rapports humains ne peuvent s'envisager que sous l'angle du libre choix, de la négociation. De la même manière que des parents négocient avec leurs enfants le port d'un chandail quand il est fait un peu froid alors que les chérubins n'ont pas envie de s'habiller, toute relation sociale ne pourrait, en toute situation, que résulter d'un libre choix conscient en fonction d'un plein développement personnel que la personne seule pourrait trouver pour elle-même. On connaît tous l'importance des choix personnels et de la construction d'un projet pour soi : cela doit-il pour autant être la seule forme de relation aux autres ? L'uniformité et la solution unique ne correspondent généralement qu'à une simplification exagérée de la réalité.
Faut-il s'étonner que certains domaines résistent à l'envahissement de l'accompagnement. On accompagne les gens en moyenne montagne, quand il s'agit de se promener en forêt ou sur les prairies de nos bovidés préférés. Dès que cela devient sérieux, on parle de « guides » de haute montagne. On ne parle guère d'accompagnement en chirurgie, en mécanique auto ou en préparation des concours. A vouloir généraliser la notion d'accompagnement, y compris dans le cadre de la gestion des personnes, on est alors moins sûr que ce soit le moyen de lui faire vraiment honneur.
Curieusement, quand des personnes récapitulent le fil de leur carrière et se remémorent les moments importants qui en ont constitué de véritables tournants ou leur ont révélé leur potentiel en les plaçant sur des trajectoires de forte évolution, les personnes ne parlent pas d'accompagnateurs mais de gens qui les ont poussés à faire ce dont ils n'avaient pas forcément envie. Développer les personnes, ce n'est pas toujours les accompagner mais donner l'impulsion qui permet aux gens de se découvrir.

En interrogeant les personnes sur leur situation de travail et les rapports avec leur management, elles expriment parfois un paradoxe étonnant : d'une part, elles veulent de l'autonomie, d'autre part de l'aide juste au moment où elles le demandent et en éprouvent le besoin. C'est sans doute la clé de l'accompagnement : ne pas avoir la pression des autres mais s'assurer qu'ils seront bien là quand le besoin se fait sentir. La seule question à se poser c'est de savoir si cela traduit bien, en toutes circonstances, les meilleures relations interpersonnelles possibles.
Reste alors une question à débattre. Comment se fait-il que tout le monde semble si bien se retrouver dans l'accompagnement, du moins dans le monde des relations professionnelles. Q'un directeur général puisse demander à ses cadres d'être des accompagnateurs et que les collaborateurs l'espèrent au même moment, c'est une conjonction qui mérite que l'on s'y arrête.

Le management comme accompagnement permet-il toujours de se développer ? Trop d'accompagnement ne risque-t-il pas créer et maintenir en dépendance, comme si l'on ne pouvait avancer seul ? On accompagne maintenant des gens pour qu'ils passent un meilleur séjour dans une ville étrangère : c'est peut-être un futur marché pour les voyages ou industriels du loisir mais est-ce un modèle pour le management ? Peut-on imaginer qu'une équipe ne puisse fonctionner que si chacun a été bien accompagné. Les équipes d'ingénieurs qui réussissent un exploit industriel, les groupe de projets, les entreprises qui réussissent collectivement à gagner des marchés ou autres challenges techniques, ont su travailler collectivement, elles n'ont pas fait qu'additionner des compétences individuelles. La vie collective n'est pas que de la cohabitation de parcours individuels bien accompagnés. Si l'accompagnement peut répondre à des attentes individuelles, on ne peut en faire un modèle de fonctionnement collectif.
L'accompagnement n'aurait-il pas également quelques avantages pour l'accompagnateur. Chargé seulement d'accompagner, sa responsabilité n'est plus très importante. Il est là mais c'est à l'accompagné de faire son propre chemin, en fonction de son projet personnel qu'il développe en toute autonomie. Ce n'est pas très engageant pour l'accompagnateur. Il peut assez bien se satisfaire d'une activité légère, une responsabilité superficielle qui laisse aller à toutes les faiblesses. Cadre accompagnateur, voici ma responsabilité vis-à-vis des collaborateurs nettement diminuée. Le management en deviendrait presque confortable. Finalement, ces notions flattent les managers dans leur souci d'échapper aux missions peu valorisées et parfois douloureuses d'une mission qu'ils n'apprécient pas toujours : le management de proximité. Est-ce parce que cette fonction est si difficile à exercer que l'on baisse le niveau d'attente vis-à-vis des managers ? Désemparés devant la direction de l'action collective, leurs objectifs se voient relégués au niveau d'un accompagnement et on ne doute pas que les référentiels du bon accompagnateur viendront institutionnaliser leur nouveau rôle, on imagine même les nouveaux diplômes d'accompagnateurs «validables» par l'expérience.

Risque de dépendance d'un côté, risque de désengagement de l'autre l'accompagnement, en matière de management du moins n'est peut-être pas le meilleur moyen d'aborder avec réalisme les relations humaines au travail quand il ne s'agit pas seulement de cohabiter en attendant le week-end mais plutôt de réaliser quelque chose, si possible dans le meilleur climat possible. On se souviendra alors que des relations ne peuvent durer que si elles sont mutuellement bénéficiaires, que s'il y a de l'échange entre les personnes et pas seulement du voisinage distant ou le partage superficiel d'un court chemin commun.

____________________________

(1) Renaut, A. La fin de l'autorité. 2004

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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