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Droit à la formation ou droit au diplôme ?

Un grand événement s'est récemment produit pour les relations sociales en France : les organisations représentatives viennent de signer un accord. Après le printemps que nous avons connu, cela aurait dû être un peu plus célébré. Mieux encore, la CGT très avare de sa signature, a rejoint les autres organisations représentatives dans cette démarche ! Savoir si cet accord marquera une réelle avancée dans la pratique est sans doute prématuré : l'histoire nous a habitués à être prudent sur le caractère historique de ces nouveautés. Ceci dit, l'accord concerne la formation et il est moins étonnant que les partenaires sociaux puisent s'accorder sur ce sujet. Grâce à cet accord, les salariés gagnent, à première vue, la reconnaissance d'un droit à la formation qui se traduira concrètement par un quota de 20 heures annuelles. Les entreprises y gagnent la reconnaissance du fait que la formation peut avoir lieu en dehors des heures de travail. Les deux y acquièrent l'incitation à investir sur le domaine important de la formation qui peut répondre à des besoins ou à une satisfaction mutuels.
Bien entendu, on entend par formation un travail d'acquisition de connaissances, de compétences, de savoir divers et variés dans un cadre extérieur à la situation de travail, la salle de cours représentant la situation la plus banale mais ce peut être tout aussi bien l'écran d'ordinateur dans sa cuisine ou la session sur le lieu de travail. Cette mise en valeur du droit à la formation ne signifie d'ailleurs pas que l'on ne puisse se former que dans la salle de cours, le travail quotidien est lui-même formateur. Mais la formation professionnelle est vraiment reconnue dans cet accord, pour ses qualités propres. Se former devient encore un peu plus une valeur, un moyen de développement personnel, de progrès personnel au bénéfice de tous.

En quoi consiste la formation ? Sans vouloir parler à la place des professionnels, on peut noter qu'elle constitue, dans sa pratique même un déplacement qui participe au premier chef de ce développement. C'est tout d'abord un déplacement «physique» parce que l'on sort de son lieu de travail habituel et de ses habitudes. On se met à rencontrer d'autres personnes, à élargir son champ de vision, confronter ses expériences. La formation contribue à exciter la curiosité, susciter la remise en question pour mieux approfondir sa propre pratique et sa propre situation. Finalement on a toujours fait de la gestion du personnel mais on s'aperçoit que dans l'industrie et le service de proximité, c'est assez différent.
C'est aussi un déplacement des contenus : se former c'est souvent aller au-delà de ce que l'on fait d'habitude, envisager des contenus nouveaux : l'opérateur industriel qui apprend les statistiques pour mieux gérer la qualité se met à faire des choses différentes et c'est souvent la voie pour faire subir à ses compétences le saut nécessaire, même s'il ne refera jamais les exercices de la formation. Le développement des compétences, ce n'est pas seulement apprendre à faire ce que l'on va devoir refaire.
C'est enfin un déplacement dans les approches parce que dans un métier ou une expérience, on tend souvent à reproduire des façons de faire, répéter des routines efficaces. La formation les confronte à des situations différentes, elle conduit à aborder des problèmes parfois semblables d'une manière différente.

Il faut bien avouer que cette vision de la formation repose sur une certaine vision traditionnelle de la formation selon laquelle auraient de la valeur le fait d'apprendre quelque chose de nouveau, celui de se confronter à d'autres savoir que ceux déjà possédés. C'est en passant le cap de connaissances nouvelles que je peux m'immiscer dans d'autres champs de la connaissance et ainsi me développer.
Cette conception se retrouve dans la revendication d'une formation tout au long de la vie. Certes, cela permet de maintenir pour chacun des compétences pertinentes et vivantes pour pouvoir travailler mais la formation tout au long de la vie c'est aussi reconnaître que la personne peut progresser, avancer dans la connaissance, même après un diplôme obtenu en pleine adolescence. Même apprendre pourrait ainsi, grâce à la formation … permanente, devenir une valeur. Il reste du travail à faire quand on entend des responsables, dans différents secteurs de la politique et de l'économie, se flatter de n'avoir rien appris à l'école mais de s'être formés eux-mêmes. Comme si c'était une gloire de ne surtout rien devoir à ce que l'on a appris. Quelle vision de l'homme qui ne serait que lui, sans rien devoir à ceux qui lui ont permis d'apprendre.
Ce droit à la formation devrait aussi permettre à plus de personnes d'acquérir des diplômes puisqu'avant d'être un passeport le diplôme est avant tout la sanction d'une acquisition.

Mais d'aucuns auront raison de dire que le droit au diplôme existe déjà : la loi sur la Valorisation des Acquis de l'Expérience (VAE) est en train de le mettre en œuvre. Cette loi permet à chacun de voir reconnaître son expérience sous la forme d'un diplôme. En effet, dira-t-on, quelle aberration de voir cet électricien, excellent professionnel depuis vingt ans mais qui n'a pas eu la chance en son temps de passer les diplômes, se voir exempt de diplôme ? Il serait évidemment aberrant de l'empêcher de poursuivre sa formation par manque de diplôme ! Il y a là une injustice ou plus simplement une anomalie que chacun admettra bien volontiers. Une loi était donc nécessaire et elle est maintenant en vigueur et l'on pourra progressivement vérifier si elle est utilisée comme ses sages auteurs l'ont voulu.
Beaucoup ont vu dans cette loi un excellent moyen de reconnaître les compétences et la carrière de quelqu'un, ce qui est très utile quand il n'existe pas de diplôme correspondant à ces compétences. C'est le cas dans de nombreuses activités de service comme la propreté ou la restauration collective même si ces emplois concernent des milliers de personnes dans des effectifs qui ne font que croître. D'ailleurs les entreprises en ont immédiatement vu l'intérêt en trouvant là un moyen juste et bon marché de reconnaître leurs salariés. Mais hors de ces secteurs dépourvus de formations diplômantes, on peut se demander si, pour reconnaître les personnes, il n'existait pas déjà la médaille du travail et la politique de gestion du personnel en interne… Finalement, est-il si évident que le diplôme soit utilisé comme moyen de reconnaissance ?

Comme pour toutes les bonnes idées, c'est quand elles deviennent des lois générales que la vertu les quitte au contact avec les exigences de la réalité, les stratégies des acteurs qui s'en emparent. Plusieurs débats ne manqueront donc pas de venir. Le premier est celui de la validité. Votre expérience peut vous donner droit à un diplôme pour peu que vous fassiez preuve des compétences qu'aurait dû normalement apporter ce même diplôme. Tout le monde sera prêt à reconnaître ce diplôme pour peu que l'on accepte la validité du processus de reconnaissance de ces compétences. Quand on sait les difficultés de pouvoir mesurer en milieu scolaire, par un examen classique, les connaissances d'une personne, on se demande bien quel système va garantir l'évaluation des compétences qui sera effectuée par on ne sait qui. Quand on connaît la difficulté de mesurer sur un CV l'expérience d'une personne, quand on admet que les lignes d'un CV reflètent parfois un écart assez difficilement contrôlable avec la réalité, on peut imaginer que les futurs distributeurs de diplômes vont devoir être de fins limiers…
Ceci conduit au débat sur la légitimité de ceux qui vont prendre ces décisions. Certes il devrait y avoir des enseignants mais ce n'est pas leur faire offense de dire qu'ils ne sont pas forcément capables de dire si, dans leur expérience professionnelle et personnelle, des personnes ont acquis ce qu'ils devraient avoir acquis pour le diplôme. Bien entendu, à ces enseignants on adjoindra un large jury avec des personnes d'entreprises, et bien entendu des spécialistes qui ne manqueront pas de bourgeonner très rapidement. D'ailleurs, qui sont ces membres de jurys venant des entreprises ? Il n'est pas suffisant de venir d'une entreprise pour être légitime sur ce genre de décisions ? Quant aux spécialistes, souvenons-nous des bilans de compétence et du coaching, beaucoup verront vite qu'il y a dans la VAE de l'expertise à auto-proclamer et la procédure deviendra vite un débat de spécialistes auto-désignés qui de fait prendront les décisions.
Se posera alors le débat sur la clarté. D'ores-et-déjà, des professionnels viennent demander le moment où ils pourraient venir chercher leur diplôme, fort de leur carrière et de leur expérience. Ils présentent une réelle expérience, une vraie expertise professionnelle. Quel sens cela a-t-il ? Ces personnes imaginent-elles écrire maintenant leur CV en faisant état de leur expérience et, en plus, d'un diplôme qui leur aura été accordé pour cette même expérience ? Que signifie le diplôme dans ce cas ? Comment le professionnel lira-t-il le CV ? Verra-t-il bientôt dans les diplômes la redondance de l'expérience décrite plus haut ? A une certaine période de l'histoire de France, on parlait des assignats…
Viendra alors, mais sans doute il faudra quelque temps, le débat de l'efficacité. Si les CV présentent des diplômes et de l'expérience, les lecteurs de CV chercheront à mieux comprendre. Albert Hirschmann a écrit depuis bien longtemps que ce genre de situation conduit généralement à des comportements les plus inattendus («exit, voice, loyalty»). En l'occurrence, personne ne risquera la critique d'un droit nouveau, cela ne se fait pas. Mais il est vraisemblable qu'en obscurcissant la notion de diplôme, on donnera une prime aux initiés, à ceux qui savent quels sont les bons diplômes, valorisés sur un marché du travail. Quant aux recruteurs, ils feront leur tri dans des diplômes dont ils ne contesteront pas ouvertement l'équivalence. Encore une source de délits d'initiés : il est à craindre que l'égalité et la démocratie n'y gagnent pas beaucoup.

Mais ces débats relèvent de la pure spéculation, seule l'histoire pourra trancher. Toutefois il est peu de dire que nous ne sommes pas dans la même logique que le droit à la formation réaffirmé par l'accord interprofessionnel récent. Ici, on valorise le droit au diplôme, là on valorisait le fait d'apprendre, de se confronter à la connaissance, d'exercer sa curiosité, de déplacer son regard avec cette idée ancienne qu'il y a quelque progrès dans le développement des personnes et des connaissances que devrait leur apporter la formation.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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