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Compétence, Professionnalisme, Engagement

Les spécialistes des ressources humaines auraient-ils quelque chose à dire sur l'emploi ? La question mérite d'être posée. Sur ce sujet on entend les hommes politiques, les syndicalistes, les sociologues, les autorités religieuses, voire les chefs d'entreprise. Mais de DRH, point ! Le sujet doit pourtant les intéresser, ils y travaillent quotidiennement. N'auraient-ils rien à dire ? Impensable, en matière de problèmes humains, tout le monde a forcément quelque chose à dire. Peut-être qu'on ne les interroge finalement jamais, eux qui sont souvent considérés comme les boucs émissaires de tout ce qui va mal en matière de travail. A moins qu'ils se trouvent un peu dépassés dans cette cacophonie et n'osent même plus rappeler quelques évidences de terrain, de celles qui ne feront jamais le texte des pancartes ni la une de la presse.
Ils ne peuvent parler que de leur expérience. Impossible pour eux d'imaginer les mesures législatives ou les politiques de l'emploi susceptibles de développer l'emploi. Impossible aussi d'imaginer précisément les contours d'un futur droit du travail tellement espéré qu'il risque bien de ne pas voir le jour de sitôt. Ils sont simplement confrontés aux difficultés du quotidien, à la réalité du travail concret, pas celui des sondages, à la réalité des salariés ou des demandeurs d'emploi, non pas les imaginaires individus statistiques qui précipiteraient toutes les supposées évolutions du marché et de la valeur travail.
Finalement, si on lui demandait son avis, il ne pourrait que rappeler de manière bien terre-à-terre les véritables assurances emploi, le genre de conseils qui certes ne garantissent rien mais donnent quelques avantages. Cependant, dans un monde incertain, le certain est sans doute inaccessible mais le moins incertain possible. Puisque le concept du moment semble être la sécurisation des parcours professionnels, il pourrait au moins donner quelques clés pour s'auto-assurer un peu plus sérieusement.

La première de ces assurances est la compétence. C'est ce que cherche le client quand il contracte avec un prestataire, comme l'employeur avec un salarié. Finalement, le travail n'est pas une activité différente des autres. Comme le sportif doit sans cesse accroître ses compétences, l'artiste fait de même comme l'artisan. Même sur le plan des relations personnelles d'ailleurs, les grandes traditions éducatives de l'humanité nous ont appris qu'un surplus de compétence pouvait toujours se gagner. Accroître sa compétence, c'est aussi une responsabilité personnelle et l'on ne s'en est jamais aperçu assez tôt. Il peut paraître vain de demander aux plus jeunes d'y penser ; en revendiquant la formation tout au long de la vie, c'est un moyen de le dire aux adultes. Cet apprentissage appelle au moins deux remarques.
Par compétences, on entend certes l'incontournable triptyque savoir - savoir-faire - savoir-être que l'on retrouve immanquablement dans tous les objectifs de formation. C'est une formule intéressante pour indiquer que le champ des compétences est immense et ne couvre pas que des connaissances. Il ne faudrait pas croire pour autant que cette ouverture pallie les connaissances, les qualifications, la maîtrise technique d'un emploi. Non, elles ne font que s'y rajouter. A voir évoluer certains programmes de formation dont le but est avant tout de gagner la satisfaction des " apprenants ", on a parfois l'impression que les aspects les plus arides des compétences passent au second plan au profit de savoir-être et savoir-faire plus séduisants. Au-delà des connaissances, les compétences recouvrent aussi des modes de résolution de problèmes, des capacités à décrypter le monde et les situations, à critiquer ce que l'on voit, à savoir chercher. Finalement, pour les compétences comme pour le reste, l'acquisition requiert des efforts. On a bien essayer de vendre tous les moyens possibles de les acquérir " sans peine " mais comme le produits qui font repousser les cheveux, cela ne bénéficie généralement qu'aux vendeurs.
La seconde remarque concerne les imprécisions concernant la notion même de compétence. C'est bien de compétences et non de diplômes dont on a besoin pour s'assurer. Les deux ne peuvent se superposer. Il est tellement de diplômes dont on ne peut savoir exactement quelles compétences détiennent leurs titulaires. La course actuelle aux diplômes est tellement exacerbée que l'on ne précise même plus le sujet. On parle de bac+3 ou de bac+5 sans même préciser la discipline, comme si tout se valait, comme s'il suffisait d'avoir pointé au lycée et à l'université pour détenir des compétences. Les niveaux de diplôme n'indiquent que l'âge minimal de leur titulaire, pas les compétences acquises. Dans la culture du " c'est mon choix ", il est effectivement difficile d'arbitrer entre ce que l'on veut faire et ce qui a une valeur, entre ce que l'on désire maintenant et ce qui sera utile et intéressant plus tard. La course au diplôme ne concerne d'ailleurs pas que les plus jeunes. Avec la VAE, il devient même possible de transformer en diplôme des compétences acquises : dans les CV qui décrivent une expérience professionnelle, de l'expérience professionnelle convertie en diplôme et des diplômes dont on ne sait quelles compétences ils recouvrent, gageons qu'il sera de moins en moins facile de faire état clairement de compétences détenues : en matière de compétences comme en finance, ce genre de situation ne risque de bénéficier qu'aux passibles de délit d'initié.

La seconde assurance est le professionnalisme. C'est une notion difficile à définir parce qu'elle comporte souvent trois dimensions. La première attitudinale, c'est une attitude vis-à-vis du travail, empreinte de rigueur, de sérieux, de sens du travail. La seconde est comportementale : cela peut aller dans l'industrie de l'art de ne pas gaspiller la matière ou détériorer l'outil jusque, plus généralement, à l'assiduité, au respect des horaires ou des délais. On pourrait rajouter à cette trop courte liste, l'hygiène, la politesse ou le respect des engagements… La troisième dimension est morale, elle recouvre la fiabilité, la conscience professionnelle.
Le professionnalisme c'est plus simplement ce que n'importe quel usager attend du fonctionnaire, ce que n'importe quel client espère de celui qui lui vend un produit ou un service. Le professionnalisme recouvre certes les gestes du métier, appris avec rigueur et sérieux au long d'un apprentissage ; il recouvre aussi tout simplement ce qu'il est nécessaire de faire quand on a une profession, que l'on tient le rôle du professionnel qui génère des attentes chez celui qui en paie les services.
Le professionnalisme existe dans toutes les professions. Comme l'apprenti d'un nouveau sport apprend à respecter le matériel, l'adversaire ou même son corps, l'activité professionnelle nécessite aussi cet apprentissage. On l'oublie parfois quand on considère qu'un emploi, comme salarié ou comme organisateur que l'emploi n'est que le maillon d'une chaîne d'opérations organisées en process désincarnés.

La troisième assurance, c'est l'engagement. L'engagement, ou l'implication en langage managérial, c'est dans une forme plus simple la volonté, le fait de prendre sur soi, donner de soi-même. Tous les emplois ne requièrent pas forcément tous autant de cette volonté mais il est rare de ne pas en avoir besoin. On aura beau avoir mis en place tous les protocoles du monde dans les professions de santé, il est tellement évident qu'avec la même " technique de soin ", on peut apporter au malade un secours à la qualité très variable. Pour ceux qui connaissent les maisons de personnes âgées, il est tellement évident aussi que c'est l'engagement personnel des agents qui fait le service. On pourra dire que ce n'est vrai que dans des activités à forte charge émotionnelle dans lesquelles l'engagement affectif de la personne est presque une contrainte. Pourtant, dans la plupart des activités, c'est l'implication qui fait le succès : on s'est peut-être habitué à ne plus toujours l'avoir, c'est pour cela que l'on se pâme devant la conscience professionnelle de ce qui n'est finalement qu'un bon exercice de son métier comme l'a si bien décrit Ishiguro dans Les Vestiges du Soir.
Plus fondamentalement, le travail ne peut que rarement être vu comme une simple activité distanciée dans laquelle chacun viendrait en pleine autonomie appliquer les règles ou suivre aveuglément les procédures. Parfois, on a l'impression que c'est le rêve de quelques-uns, aussi bien des salariés que des managers : chacun viendrait au travail, appliquerait les procédures et le travail ne serait finalement qu'un immense cube dans lequel des boules de billard vaselinées ne se rencontreraient jamais. Heureusement, l'emploi est une situation bien humaine et c'est ce qu'y apporte chacun qui en fait non seulement l'efficacité mais aussi le plaisir, voire le lieu de réalisation personnelle qui n'a rien à envier à aucun autre.

Il existe de nombreux spécialistes de l'emploi qui donnent jugements et conseils pertinents, intelligents et peut-être même efficaces. Comme nul n'est jamais mieux servi que par soi-même, compétence, professionnalisme et engagement peuvent aussi servir de principes à ceux qui veulent voir le problème sous un angle plus terre-à-terre.

 

 

 

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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