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… c’est une révolution !

C’est la révolution, l’insurrection, le changement dès maintenant ! Chacun aura reconnu les propos qu’une majorité d’entre nous aiment se voir asséner et qui font le charme romantique de notre histoire, du moins pour ceux qui survivent. C’est donc avec passion qu’on observe les révolutions industrielles en train de se produire. Il ne faudrait pas entendre par là les grands principes du « produire français », de l’interdiction des délocalisations ou de la diminution du coût du travail qui ne servent qu’à animer temporairement une campagne électorale. Non, ce dont il s’agit est plus durable, ce sont les transformations en cours dans la manière de produire et de concevoir l’activité manufacturière1.

Il est intéressant de parler de désindustrialisation, de stigmatiser les délocalisations et les boucs émissaires nombreux de notre naufrage commercial mais au même moment des phénomènes importants sont en cours qui transforment les manières de produire. On parle du coût du travail, plus fort en France qu’en Allemagne mais il est en train d’exploser en Chine et dans des pays émergents dont les salariés veulent bénéficier aussi des fruits de la croissance ; on parle de délocalisations dans l’automobile mais quand l’usine Nissan ouvrit ses portes en 1999 en Angleterre, l’ouvrier anglais produisait 59 véhicules par an et il en fabrique 88 aujourd’hui du fait des évolutions des pratiques manufacturières et en particulier l’utilisation de nombreux robots, « intelligents » mais surtout plus accessibles financièrement dans tous les compartiments de l’usine. On nous parle de la situation difficile de nos dernières usines sidérurgiques mais on est en train de mettre au point de nouveaux matériaux qui remplacent déjà l’acier dans de nombreuses applications. Les textiles « intelligents », grâce aux nanotechnologies, permettent de disposer de pansements qui soignent et de tissus qui régulent la température.

Les frontières entre industrie et service se sont estompées : on ne vend plus des moteurs d’avion mais la maintenance et la garantie d’un coût d’utilisation, on ne vend plus des pneus mais la garantie de disposer d’une flotte de camions bien « chaussés ». Il en va de même pour la fourniture de gaz médicaux aux hôpitaux ou de la gestion de ses systèmes d’informations comme le montre IBM qui vend des services mais s’est débarrassée des ordinateurs

Une des évolutions qui suscite le plus d’intérêt pour le profane est sans doute l’imprimante en trois dimensions qui permet de fabriquer des objets chez soi. De la même manière qu’une imprimante classique appose un jet d’encre sur une feuille de papier, sa cousine 3D procédera à une multitude de jets de matière qui s’empileront pour former un objet défini par un logiciel qu’il aura reçu par internet. La technique est déjà largement utilisée pour la fabrication de prototypes mais elle commence à se diffuser plus largement. Certes la limite concerne le nombre et la variété des matériaux disponibles pour être projetés mais avec les découvertes sur les nouveaux matériaux, tout peut aller très vite : le volume de ventes d’imprimantes 3D utilisables à domicile aurait été multiplié par 6 entre 2010 et 2011.

De telles technologies révolutionnent la production : le logiciel de conception se fait à un endroit avant d’être envoyé chez l’utilisateur qui se le fabrique lui-même. Plus d’usine, plus de magasin et plus de transport, une parfaite adaptation du produit aux besoins du client, une économie de matière puisqu’il n’y a plus de chutes et plus de rebuts : le paradis au monde du développement durable mais une remise en question radicale de nos manières de penser l’industrie, les entreprises, le travail. On a toujours besoin de personnes pour produire mais pas du même nombre, pas des mêmes compétences et pas au même endroit.

L’ouvrage récent de Rifkin2 le confirme comme on l’avait fait pour Louis XVI, c’est bien d’une révolution dont il s’agit. Pour l’auteur américain, les grandes révolutions industrielles surviennent quand il y a conjonction d’une nouvelle forme d’énergie avec de nouvelles techniques de communication. Ce fut le cas à l’époque moderne quand l’énergie issue de la vapeur et l’imprimerie permirent de diffuser largement les écrits, favoriser l’instruction et préparer les bases pour le développement des grandes industries. La deuxième révolution industrielle voit s’allier l’énergie fossile (le pétrole) avec la communication électrique. Les références spatio-temporelles de la société étaient alors bouleversées avec la communication de masse en temps réels aux quatre coins des pays et le développement d’un secteur autoroutier et de transports de masse qui permettait à des gens dispersés de continuer de faire société.

La troisième révolution industrielle suggère le lent processus de rapprochement d’une forme nouvelle d’énergie, les énergies renouvelables comme le soleil ou le vent, avec les technologies d’internet. L’idée de départ est qu’il existe maintenant des moyens de produire de l’énergie renouvelable et que des millions de bâtiments et de maisons pourraient devenir des micro-centrales énergétiques produisant de l’électricité grâce à leurs panneaux solaires, de petites éoliennes ou la géothermie. Mais ces centrales ne seraient rien sans la possibilité d’améliorer les techniques de stockage de cette énergie intermittente, ce que Rifkin estime possible et viable si les investissements sont réalisés sur la technologie de l’hydrogène. Grâce à internet, on peut sortir d’une approche centralisée de la gestion de l’énergie avec des centres producteurs et d’immenses réseaux de distribution pilotés du haut : les millions de mini-centrales doivent pouvoir répartir au mieux des besoins l’énergie produite en maintenant une qualité du réseau comme les internautes maintiennent la qualité optimale de l’encyclopédie Wikipedia. La dernière composante du modèle est la généralisation du transport électrique « branchable » avec la possibilité maintenant offerte de pouvoir trouver partout de l’électricité pour maintenir les moyens de transport dont on devrait, par ailleurs, avoir moins besoin.  

Pour Rifkin, cette révolution ne concerne pas que l’industrie mais le fonctionnement de la société. Le passage à une société latérale suscite et entretient les modes de coopération entre les personnes, décentre celles-ci de leur personne pour les relier à la biosphère dont elles se sentiraient être un élément étroitement relié aux autres formes du vivant. L’éducation en est forcément transformée comme toutes les références anthropologiques traditionnelles.

Ces nouvelles manières de produire et de travailler suggérées par The Economist et Rifkin ne s’accordent pas seulement à voir venir une troisième révolution, elles ouvrent la perspective à des changements radicaux pour le travail, le management et le fonctionnement des organisations. Peut-on encore parler d’organisation dans une société « latérale » (Rifkin) où l’on a troqué la verticalité d’organisations populeuses et centralisées pour un réseau d’individus dispersés et reliés par la toile. Dans cette vision horizontale, les principes classiques de l’organisation nécessaire pour réduire les coûts de transaction et ses conséquences managériales disparaissent.

Un bon exemple de cette nouvelle manière de produire nous est donnée par cet artisan qui propose des produits sur le net, les adapte aux attentes que lui communiquent les clients sur le réseau, parvient progressivement au bon prix et dans les meilleurs délais. Non seulement cela remet en cause les techniques classiques de marketing, non seulement cela pose quelques questions en matière de propriété industrielle, mais cela illustre surtout la « wiki-industrialisation », c’est-à-dire la généralisation au monde manufacturier du réseau Linux, de la communauté Wikipedia, de la généralisation des relations peer-to-peer et les produits peuvent maintenant ressembler à de la musique… Dans ce schéma les directives, les valeurs ou les stratégies ne viennent pas du haut mais elles procèdent d’un phénomène de crowd-sourcing popularisé depuis quelque temps mais dont on ne pensait pas qu’il envahirait si vite le monde du travail.

Enfin ces changements en cours bouleversent nos conceptions de la formation, non seulement dans les méthodes pédagogiques qui ressemblent trop à l’usine traditionnelle mais surtout dans les contenus. Il ne s’agit plus maintenant d’apprendre l’air du temps et les tendances sociologiques mais plutôt de former aux nanotechnologies, à l’informatique avancée. 

Il existe donc deux enjeux managériaux majeurs. Le premier consiste à anticiper ces changements. Pour cela il faut s’ouvrir au monde pour veiller à tous les changements en cours en admettant qu’il n’y a pas de fin de l’histoire en matière industrielle et que tout n’est pas dit une fois qu’on a parlé coût du travail, délocalisation, « produire français » ou déclin inexorable de notre économie face aux émergentes. Le récent débat électoral a montré qu’il ne fallait pas beaucoup attendre des politiques pour nous y inviter. Il faut aussi revoir profondément la formation et ses contenus à l’heure justement où les sciences et les disciplines techniques attirent moins. Enfin, une révision profonde de nos attitudes s’impose vis-à-vis des pratiques émergentes de notre société, en particulier vis-à-vis des générations nouvelles, quand on ne cherche qu’à s’adapter ou à les séduire : l’enjeu est surtout d’en apprendre le plus possible et de faciliter la transformation des activités et des organisations auxquelles elles vont pouvoir contribuer.

Le deuxième enjeu managérial sera d’assurer une transition. Tout le monde sait qu’en matière de révolution il est toujours facile de décrire l’avenir radieux, mais plus difficile d’assurer la transition pour y parvenir, des millions de personnes l’ont payé de leur vie au fil des révolutions de ces deux derniers siècles. Pour cela il ne s’agit pas de défendre ce qui n’a pas besoin de l’être au détriment de tout ce que l’on ne permet pas d’émerger. Il s’agit aussi de transformer progressivement des mentalités. C’est une chose de faire du peer-to-peer et du « wiki », de la fabrication en réseau et du collaboratif durable quand le système existe autour pour garantir la qualité des transports et du remboursement des frais médicaux, mais qu’en serait-il d’une société transformée en un grand réseau ? On comprend l’intérêt de remettre en question les grandes organisations centralisées mais n’oublions pas la protection et le bien-être qu’elles apportent.

Trois conclusions méritent donc d’être rappelées pour poursuivre une réflexion qui ne fait que commencer. Premièrement, soyons prudent avec les révolutions ; en remettant en cause des manières de pensée totalisantes, elles en instituent souvent de totalitaires. Deuxièmement, rappelons-nous que pour changer il faut avoir de la stabilité, des principes nécessaires à une société pour fonder le vivre-ensemble. Il ne faudrait pas que la société latérale soit une forme moderne du « tout-marché » dont elle partage quelques principes comme celui de la régulation automatique des initiatives individuelles dans un cadre non contraint. Troisièmement, la conclusion principale pour le management est l’immense avenue ouverte pour plus de recherche sur les formes de coopération, révolutionnées par ces initiatives mais rendues encore plus nécessaires.

1 Dossier spécial de The Economist, 21-27 avril 2012.
2 Rifkin, J. La troisième révolution industrielle. LLL, 2012.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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