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Dématérialisation et écriture

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Qui dit «dématérialisation» dit écriture électronique. Nous aurions tort de penser que la problématique se réduit à une simple question de support. La technologie ou la technique employée pour matérialiser l'écriture étend ses effets non seulement sur un plan économique, mais aussi sur la gestion du savoir, du management des connaissances et sur l'usage même que nous faisons de notre cerveau et, partant, des capacités que nous allons développer... aux dépends d'autres capacités, que nous allons peu à peu délaisser. Nous pensons aux formes de la mémoire, par exemple. Il est probable que l'écriture électronique amènera en fait des bouleversements au moins aussi importants et fondamentaux que l'avènement de l'imprimerie.

Matériellement, l'écriture électronique recèle une déconnexion complète entre le signifiant et le signifié, le premier n'étant composé que d'un codage virtuel. Comme le faisait remarquer Jean-Pierre Balpe, «l'électronique ne sait traiter que des codes binaires, des séquences de 0 ou de 1 : le courant électrique passe ou ne passe pas. L'écriture électronique s'apparente à un alphabet morse pauvre ne disposant même pas de la distinction longue-brève.» Il y a donc un langage préalable à la transcription traditionnelle du signe écrit. La codification de ce langage, sa fiabilité et sa sécurité ne sont pas sans nous interroger sur le sens de ce que nous lèguerons aux générations futures : il n'y aura fondamentalement plus de traces matérielles indélébiles ou inaltérables de ce que nous écrivons, de nos corrections, de notre cheminement de pensée. Il n'y aura plus rien qui fasse signe - à supposer une option «tout électronique» - sans s'en remettre à un métalangage mathématique strictement arbitraire, dont les évolutions éventuelles ne seront pas nécessairement contrôlables.

En effet, les procédures de calcul qui président à la restitution visuelle du signe écrit sur un écran d'ordinateur, par exemple, ne sont jamais définitivement établies. Ce qui permet, certes, de passer d'un affichage à un autre sans difficultés, et même, dans leur versions ludiques, d'imaginer une restitution «dessin» ou «musique» d'une phrase signifiante ! On le voit : de fonctionnalités extrêmement pratiques (toutes celles d'un traitement de texte, par exemple), la potentialité du système est dès lors sans limites. Tant que le détour par les métalangages servant de règles aux codes de restitution - strictement invisible pour l'utilisateur - ne sont pas manipulables à des fins moins avouables. Un algorithme bien choisi pénétrant une base de texte électronique pourrait en effet en altérer profondément le sens, voire en transformer la nature : les correcteurs d'orthographe et autres dictionnaires fonctionnent bien déjà de cette manière !

Un texte électronique n'est donc fondamentalement qu'une réalité électrique immatérielle ; son interprétation est absolument liée à la validité de la codification établie ; sa mémoire est dépendante de la maitrise d'une énergie et non plus d'un support stable, qui ne garde au demeurant que l'ultime version validée, sans trace du travail d'écriture qui fait encore d'un texte le produit d'une «pensée». Et si la lecture traditionnelle sur papier garde encore un impact, c'est bien celui de favoriser le sens profond, la réflexion, la méditation, le sens critique, alors que la lecture électronique, ouverte à l'interactivité constante et au travail sur la forme, demeure plus extérieure et pour tout dire... superficielle. C'est aussi qu'il n'y a plus de «lieu» du texte : sa virtualité en fait une réalité disponible en tout point de l'espace et du temps, contrairement au cerveau humain qui tâche d'en reconstituer le sens, et donc l'histoire.

Mais sur un support électronique, un texte n'est pas un texte ; il est un ensemble de fragments sans cohérence sémantique, dispersés ici et là, au gré des contraintes de la mémoire électronique et restitué par un «adressage» supposé cohérent ; mais les adresses elles-mêmes sont immatérielles, il suffit qu'elles communiquent entre elles : ce sont les fameuses «autoroutes de l'information», qui n'interdisent pas du tout les mélanges les plus divers. Là encore, au service des meilleures fonctionnalités (un moteur de recherche dit «plein texte», par exemple)... mais sans garantie d'intégrité ou d'absence de toute manipulation.

Nous ne voyons, la portée et la nature de la dématérialisation des textes posent un nombre de questions non négligeable, dont il importe de prendre conscience.

Auteur

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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