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Formation et identité

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Alors que la réforme de la formation professionnelle entre en vigueur début 2015, il est opportun de s’interroger sur cette notion de formation et sur sa relation avec ce qui définit l’être humain, autrement dit ce qu’il est en propre, à savoir son identité.

La formation est l’activité par laquelle l’individu acquiert des compétences ou conforte celles déjà en sa possession. Elle s’inscrit dans un temps plus ou moins long. C’est pourquoi l’on peut la rapprocher d’un processus. Afin de mieux la comprendre, de saisir ses caractéristiques essentielles et de pouvoir répondre à la question pourquoi se forme-t-on ?, il est nécessaire de déterminer son origine. Est-elle la réponse à un besoin social ? Sa raison d’être serait alors extérieure à l’individu, répondant aux besoins du marché du travail ou plus particulièrement d’une entreprise. Cette conception de la formation occulte la dimension individuelle, personnelle et identitaire de ce processus. Une autre position pourrait consister à faire de la formation un besoin intrinsèque de l’individu dans la mesure où son identité s’inscrit dans le changement, évolue au fil du temps et se nourrit de ses apprentissages successifs. En répondant à cette question sur l’origine de la notion de formation, on répondra à celle sur la nature de la relation entre la formation et l’identité.

Première position : la formation est extrinsèque à l’individu

Le terme formation vient du latin forma qui signifie forme ou moule. Former consisterait donc à donner une forme extérieure à un objet, à l’image du moule en poterie : la matière, la glaise par exemple, se trouve informée c’est-à-dire déterminée par le moule. On peut alors se demander : quelle est la relation entretenue entre ce qui forme et ce qui est formé ? Dans quelle mesure le processus de formation engage l’individu et implique sa nature ? Peut-on dire que le faire et l’être sont distincts ou engagent différemment l’individu ? D’autre part, le processus de formation s’inscrivant dans le temps, le changement qu’il initie constitue-t-il un progrès ?

La formation répond à un besoin social, c’est-à-dire qu’elle est un moyen au vu d’une fin, le travail. Se former c’est s’adapter au milieu extérieur, à la communauté dans laquelle on vit, à ses besoins en termes de compétences. Plus spécifiquement, la validation du processus de formation suppose qu’elle soit en adéquation avec la fonction du salarié dans l’entreprise. Former est-ce alors contraindre l’individu à s’adapter, à répondre aux attentes de l’entité dont il fait partie ? L’organisation est décisionnaire en dernier recours et son accord dépend du bénéfice attendu de la mise en œuvre de cette formation. Dans cette conception, la formation peut être considérée comme quelque chose de subi par le salarié au bénéfice de l’entreprise. Qu’en est-il alors de l’identité et de la liberté du salarié et plus largement de l’individu ?

Si l’identité suppose de rester le même, autrement dit de ne pas changer, la formation entre en conflit avec le fait de rester identique à soi. Pour que la formation et l’identité puissent cohabiter on pourrait imaginer qu’il y ait d’un côté ce que l’individu est en propre, ce qui perdure à travers le temps et de l’autre ce qu’il apprend, ce qui le forme de l’extérieur sans toucher à son soi profond. La sphère personnelle et la sphère professionnelle seraient alors bien distinctes et préservées en quelque sorte par l’absence d’interaction. Cependant une telle situation est-elle possible, un tel hermétisme est-il concevable ? L’être social, ou l’identité sociale d’un homme, peut-il être ainsi distingué d’un être individuel, ou de l’identité individuelle ? Si les deux entrent en interaction qu’advient-il de l’homme au sein du processus de formation et plus largement dans son travail ? Son identité est-elle impliquée ? Et si oui de quelle manière ?

La formation est intimement liée à la notion de travail en tant qu’elle est un moyen d’y accéder. L’expérience limite qui se profile est une sorte de déshumanisation ou de perte d’identité puisque l’identité du salarié résiderait uniquement dans le travail ou dans les moyens mis en œuvre pour y parvenir. L’identité sociale prendrait toute la place et étoufferait en quelque sorte l’identité individuelle. C’est en ces termes que Marx souligne les dangers relatifs aux conditions de travail. « Le travail, c’est l’homme vidé de sa substance humaine. (…) pour peu qu’il ne travaille pas, il perd ses intérêts et jusqu’à son existence ». (Manuscrits de 1844) Par le travail et la formation qui en est un moyen, l’individu s’éloigne de ce qu’il est en propre, il perd en quelque sorte son humanité.

Replacer la problématique au sein de la réflexion sur les rapports entre la nature et la culture permet d’approfondir la position étudiée, le conflit entre la formation et l’identité. En effet, si se former c’est se cultiver, développer ses compétences, on peut s’interroger sur le fait de savoir si ces changements sont porteurs d’un progrès. Pour Rousseau, la formation est l’expression de la culture qui implique un éloignement à la fois par rapport à la nature mais aussi vis-à-vis de notre essence profonde. Plus nous progressons dans le développement de nos facultés plus nous perdons de vue notre nature première, ce qui peut être assimilé à une dégradation ou à une dépravation. « Voilà donc toutes nos facultés développées, la mémoire et l’imagination en jeu, l’amour propre intéressé, la raison rendue active et l’esprit arrivé presque au terme de la perfection, dont il est susceptible. Voilà toutes les qualités naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établi (…) Être et paraître devinrent deux choses tout à fait différentes, et de cette distinction sortirent le faste imposant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortège. » (Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes)

Penser l’intériorité et l’extériorité en face à face, de même que la nature et la culture, l’identité et la formation, est stérile dans la mesure où leur relation est irréductible à l’opposition. Cette première partie a été animée par la volonté de présenter des cas limites dans lesquels la notion de formation est malmenée et mal comprise. Les éléments de définition présentés dans cette partie vont être repris et faire l’objet d’une deuxième analyse sous un prisme différent.

Deuxième position : la formation est intrinsèque à l’individu

De la même manière que la forme est vaine sans la matière, la formation n’est possible qu’à partir du moment où elle implique l’individu, celui-ci étant acteur de sa formation. Le faire n’est pas et ne peut pas être séparé de l’être. C’est pourquoi la formation et l’identité ne s’opposent pas mais au contraire sont constitutives l’une de l’autre. Par ailleurs, la relation de l’individu à la société doit être repensée. La formation ne peut être réduite  à un besoin du groupe social auquel l’individu appartient, elle participe à la constitution de son essence.

Dans quelle mesure la formation peut-elle être dite constitutive de l’identité ? Afin de répondre à cette question, nous ferons un détour par Aristote et sa conception de la forme et de la matière. La forme est inséparable de la matière. Elle n’est donc pas un simple moule que l’on appliquerait à une matière indéterminée. La forme permet la réalisation de la matière. Cette dernière est un être en puissance qui attend de la forme qu’elle la réalise, qu’elle l’actualise. De la même manière, grâce à la formation, l’être humain actualise des dispositions qui n’attendaient en quelque sorte que leur développement. L’identité se constitue progressivement par des apprentissages successifs. La forme prend sens et fait sens grâce à la matière et vice versa. De même que la formation n’est possible qu’à partir du moment où l’individu s’implique et devient acteur de sa formation. Ce constat de la participation de la formation au déploiement de l’identité suppose que nous reprenions la définition précédente de l’identité qui supposait que l’individu reste le même. En effet, intégrer la formation dans l’élaboration de l’identité suppose de résoudre la contradiction apparente entre la notion de changement et celle d’identité. Comment l’individu reste le même alors que de nombreux changements l’affectent à travers le temps ? L’identité, tout comme la formation, peut être considérée comme un processus qui s’inscrit dans le temps. Se former, avons-nous dit plus haut, c’est se changer et s’adapter. Le changement est inhérent à l’identité car celle-ci n’est pas statique. Se changer ce n’est pas s’éloigner de sa propre nature, car l’identité se nourrit de ses changements. L’individu et ce qu’il est en propre se déterminent au travers de son histoire jalonnée d’apprentissages.

Comment cette participation de la formation à l’identité permet de repenser l’individu au sein de la société ? La formation prend sens dans cette relation d’appartenance essentielle de l’individu à un groupe social déterminé. L’individu est toujours déjà un être social. La relation avec autrui participe à la définition de son identité. Il est erroné de concevoir l’individu comme un être isolé s’opposant frontalement à la société. Il fait partie dès sa naissance d’une communauté sociale. Le processus d’individualisation est même, allons plus loin, rendu possible par la société. Ce que l’individu est dépend de sa nature mais aussi des relations qu’il entretient avec les autres membres de la société. La formation de son identité se constitue par le biais de ces interactions. « Les hommes se modifient mutuellement dans et par la relation des uns aux autres, qu’ils se forment et se transforment perpétuellement dans cette relation, qui caractérise le phénomène d’interpénétration. » (Norbert Elias, La Société des individus).

Conclusion

Parce qu’aujourd’hui les conditions de travail sont en constante mutation nécessitant une adaptabilité accrue de la part de l’individu, être acteur du changement et donc de sa formation tout au long de sa vie est fondamental. La réforme de la formation professionnelle répond à ce nouveau besoin dans la mesure où en créant le compte personnel de formation elle offre au salarié la possibilité d’une plus grande implication. Le but étant de faire de la formation l’objet d’un choix, d’un engagement et d’un investissement de la part de l’individu en tant qu’elle participe à ce qu’il est et ce qu’il veut devenir.

 

 

 

 

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Fanny Bouteiller

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