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Paranoïa et professionnalisme

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Depuis un moment, vous avez de mauvaises intuitions : l’impression que vos mails sont surveillés – et pas seulement par la NSA – qu’un collègue a touché à vos affaires ou fouillé dans vos tiroirs, qu’on a implanté une clé cachée dans votre ordinateur, que votre portable d’entreprise permet de vous localiser partout où vous êtes, que votre boss vous en veut, que vos collaborateurs répondent à une hiérarchie parallèle qui intrigue et complote contre vous, que vos clients se plaignent dans votre dos, que vos fournisseurs vous arnaquent, que vos partenaires vous manipulent, qu’on jase dans votre dos sur les Réseaux Sociaux… Et vous vous demandez, un peu angoissé, si vous n’êtes pas en train de virer parano !

Voilà qui n’est guère réjouissant, mais qui mérite qu’on s’y attarde un peu. Dire que la confiance est nécessaire aux relations humaines est un fait psychologique et sociologique incontestable : le moindre partage de tâches ou de projets repose sur elle ; et sans elle il serait difficile de travailler durablement avec les autres. La difficulté est toute autre de parvenir à discerner les différents éléments qui la constituent et de trouver leur unité. Du coup, les dérives sont pléthore, et la paranoïa n’en est qu’une forme ; plus pénible que les autres, il est vrai.

Le milieu professionnel, on le sait, est un milieu contraint, où les exigences de performances sont pressantes et croissantes. Le sentiment d’oppression qui peut s’y faire jour conduit souvent à des impressions négatives. C’est pourquoi la construction de relations solides y est un garde fou et un facteur d’équilibre qui sert les intérêts de tous et de chacun. Il faut donc y apporter toute notre application et développer comme telle une compétence relationnelle qui évite les écueils de la sensiblerie, certes, mais également de l’enfermement en soi-même ou ce cynisme de bon aloi devenu le « snobisme professionnel » à la mode. Nous avions nos « bobos », gentils bourgeois bohèmes ; nous avons à présent nos « Snopros », méchants snobs professionnels.

En fait, ce que l’on a coutume de désigner sous le nom de « savoir être » fait rarement l’objet d’un apprentissage professionnel. Et si certaines formations ou certaines actions de coaching tentent d’en élucider les ressorts individuels, elles ont la fâcheuse tendance à tourner davantage à la psychothérapie initiatique qu’à l’acquisition d’une véritable maîtrise. Non qu’un travail sur notre psychologie ne soit pas utile, mais il est insuffisant : l’introspection doit également trouver son terme et son dépassement dans la relation aux autres. Entrer en soi-même est à la portée de beaucoup ; en sortir pour véritablement « rencontrer » l’autre… est plus rare. Fonder une intelligence collective sur la base de cette rencontre, en établissant de façon partagée les règles de son développement… est rarissime ! C’est pourtant en ceci que l’on peut parler de « compétence relationnelle », fondée sur le partage et la coopération.

Ce caractère volontaire de la relation peut choquer et donner un sentiment d’artifice. Ce n’est pas tout à fait faux. Mais outre le fait qu’il faut y mettre une certaine élégance, il faut également prendre conscience que ce que nous appelons notre « spontanéité » ou encore « l’authenticité » de notre comportement n’en sont pas moins dépourvus d’artifices également. Les manipulations et la mauvaise foi y sont moins conscientes, c’est tout ; et surtout elles échappent à ce minimum de maîtrise de soi sans laquelle on ne saurait parler de « compétence ».

Comment donc éviter cette défiance systématique qui nous fait plonger dans la parano ?

  • Soyons plus sûr(e) de nous, nous serons plus sûr(e) des autres. Un excès de méfiance vis-à-vis des autres peut cacher une méfiance vis-à-vis de soi-même. Nous avons si souvent tendance à projeter nos propres impressions sur les autres ! De manière plus maîtrisée, la confiance professionnelle repose premièrement sur un respect commun des règles, ce qui suppose qu’elles soient claires et reconnues de part et d’autre. Travaillons franchement à cette clarification.
  • Faisons contractualiser très rigoureusement nos missions et objectifs, pour apprécier par nous-mêmes notre niveau de performance. Rappelons donc qu’un objectif se définit normalement par six critères incontournables, faisant l’objet d’information, puis de concertation ou de négociation : 
    • Un résultat à atteindre, prévu à priori, à partir de l’expérience et des éléments de prospective possédés.
    • Des moyens, qu’ils soient financiers, matériels ou humains. Il faut savoir que la jurisprudence invalide tout objectif qui n’est pas assorti des moyens réels de sa réalisation.
    • Des délais, qui doivent être compatibles avec le volume horaire de travail du salarié. Là encore, sachez qu’un arrêt de la cour de cassation a stipulé qu’un salarié ne commet pas de faute s’il ne peut accomplir la mission demandée pendant ses horaires de travail.
    • Un contexte (point de départ) et une prise en compte des environnements qui permettent de définir des « butées » de délégation, de cibler précisément la responsabilité.
    • Un ou plusieurs indicateurs qui permettent de révéler et suivre l’activité.
    • Des éléments de méthode, pour qu’il y ait accord sur le processus à mettre en œuvre et le respect des règles de l’art.
  • Prenons du recul et mettons les choses en perspective. Cultivons-nous ! La déculturation imposée par l’abrutissement professionnel quotidien conduit inévitablement à ne plus prendre le moindre recul intelligent. Le seul « practico-pratique », ne nourrit pas l’intelligence et ne la stimule pas à développer toutes les potentialités qu’elle recèle. Soumis à sa seule tyrannie, l’homme finit par s’abêtir ; un homme qui en arrive bientôt à qualifier de « trop conceptuelle », ou de « charabia » toute réflexion… qu’il n’a plus, en fait, les moyens de comprendre.
  • Cessons d’agir en victime et apprenons à faire confiance… aux bonnes personnes. La collègue copine n’est pas forcément une alliée, le hiérarchique critique n’est pas forcément un ennemi. « Avoir confiance » peut être trompeur ; « faire confiance » construit et clarifie une relation.
  • Vérifions les faits : après tout, nous avons peut-être raison d’être vigilant ; et si le doute subsiste, vérifions auprès de la ou des personnes concernées. Attention toutefois d’en rester aux faits et non aux impressions ; dans notre manière de traiter l’information, au quotidien, nous avons souvent du mal à faire le tri de l’essentiel et de l’accessoire, du descriptif et du normatif (c'est-à-dire ce qui relève de jugements de valeurs ou d’a priori).
  • Réorientons notre énergie : plutôt que de vouloir repérer à tout prix le négatif, les mauvaises intentions, d’écouter les rumeurs… réorientons notre énergie sur le positif, les bonnes critiques, les faits vérifiés. C’est ce que l’on regarde qui grandit !
  • Cultivons notre sens de l’humour ! Il doit bien demeurer possible d’avoir le sens des affaires en gardant le sens de l’humour, non ?! C’est probablement l’un des meilleurs remèdes à l’incontournable schizophrénie de nos journées souvent si mal remplies ! S’accommoder des “insupportables collègues”, et de celui qui est en nous, vaut bien des thérapies et des économies d’antidépresseurs …
  • Ne misons pas tout sur le travail. Il convient, pour ne pas subir des systèmes de plus en plus déshumanisants, de développer une véritable stratégie personnelle à long terme, intégrant tous les aspects de ce qu’il convient d’appeler : un choix de vie. Pour le dire autrement, la question n’est plus : « qu’est-ce que je veux faire ? », mais : « quelle vie est-ce que je désire ? ». Et les exigences de cette « vie » pilotent des « passes » professionnelles multiples et variées.
  • Enfin, ne redoutons pas tant d’être manipulé(e) : ne le faisons-nous pas nous-mêmes ? Quoi de plus naturel, en effet, que la manipulation (Attention ! Je ne parle nullement ici de la tromperie !) ? Pour s’en convaincre, il suffit de regarder comment un enfant use de ses parents ou de ses grands parents, à un âge où l’on pense plutôt que l’innocence est la caractéristique de ces gentils bambins. Sans parler des politiques d’alliances, qui sont des pratiques quasiment innées chez eux… à tel point que l’on se demande presque si les politiques n’ont pas tout simplement gardé, finalement, leur puérilité initiale !
    Je pense qu’il convient de cesser de se voiler pudiquement la face en la matière et d’affronter clairement cette réalité de notre nature et de nos relations. C’est moins le fait de manipuler qui est un mal, que les finalités que nous poursuivons par nos travers. Et c’est justement cette claire conscience personnelle et mutuelle qui peut – paradoxalement –introduire dans nos relations et dans notre management plus de transparence et de simplicité.

Rappelons-nous toujours, pour finir, de cette fameuse maxime du Cardinal de Retz, aussi intriguant et manipulateur que Talleyrand lui-même : « nous sommes plus souvent trompés par la méfiance que par la confiance ».

Auteur

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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