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Vive le franc-parler

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S’il y a des domaines où « il faut fermer sa gueule ou démissionner », ce n’est certainement pas celui du professionnalisme avéré ; en effet, quelqu’un qui possède une maîtrise des relations entre les causes et les effets d’une action, quelle qu’elle soit, et qui en garantit la reproductibilité et le perfectionnement dans le temps, ne peut demeurer passif devant des options et des orientations dont il pense qu’elles compromettent sa déontologie, son éthique ou son efficacité. Ceci ne signifie pas qu’il campera toujours sur ses positions, sans jamais se ranger à un autre avis, éventuellement mieux étayé ; cela signifie justement que c’est dans un éclairage mutuel et une argumentation solide que se conditionnent l’adhésion et l’efficience des professionnels. La possibilité de la franchise dans son mode de fonctionnement interne est donc un des fondements de la performance d’une entreprise.

Pourtant, le franc-parler ne semble pas vraiment de rigueur dans nombre de nos sociétés ; tant de la part des dirigeants et des managers que des collaborateurs, il semble que la langue de bois et les discours convenus l’emportent souvent sur des dialogues qui, pour être parfois tendus ou mouvementés, n’en sont pas moins constructifs. Comment maintenir la motivation d’un professionnel, si on ne respecte pas son expertise ? Et comment respecter son expertise et lui déniant son droit, ou plutôt son devoir d’intervention ? De même, comment être soi-même un professionnel si l’on ne défend pas son expertise, c'est-à-dire finalement si on ne respecte pas son propre travail ? Et comment respecter son propre travail si l’on se tait là où il faudrait parler ? Ce sont des questions de bon sens. La culture de maximisation du rendement a trop vite fait de réduire les doutes et les critiques à des « états d’âme », se croyant dès lors autorisée à les rejeter avec un mépris certain… voire à les interdire ! Les entreprises dans lesquelles ceux qui osent parler doivent s’attendre à un retour de bâton sont très clairement en train de vieillir et de se refermer sur elles-mêmes ; elles sont en danger à moyen et long terme ; et ses professionnels les plus dynamiques sont probablement en train de regarder ailleurs…

En outre, en un temps où l’on pense indispensable et stratégique de recueillir et de partager les savoirs de l’entreprise – tout ce qu’on appelle son « capital immatériel » –, ce n’est certainement pas le moment de se priver des réflexions, avis et mise en garde de ses collaborateurs, comme de tout autre interlocuteur concerné. Le franc-parler, bien avant d’être impertinent ou politiquement incorrect, est à concevoir comme une ressource de matière grise extrêmement féconde. En effet, il arrive souvent que ceux qui ont des difficultés à formaliser froidement leur savoir devant une feuille ou devant leur écran d’ordinateur trouvent beaucoup plus aisément la voie de l’expression lorsqu’ils sont en situation d’argumenter pour défendre une position ; et si on les écoute un tant soit peu, on découvre une mine de réflexions, d’idées, de dispositions et de potentiels que l’on sous-estimait. 

Sans compter qu’il y a là en germe la base d’une gestion de conflit efficace, et d’une anticipation de problèmes tout à fait salutaire. Le temps perdu, à court terme, à écouter, est regagné au moins trois fois à moyen terme. Reprenons l’exemple de la fidélisation des cadres : quelqu’un qui peut vous parler franchement et qui est vraiment écouté restera bien plus aisément avec vous que si vous en faites un exécutant de luxe. Cela ne veut pas dire, c’est évident, que son avis l’emporte chaque fois ; mais qu’il est pris en compte et discuté comme étant le propos d’un interlocuteur valable et reconnu comme tel. Il en acceptera d’ailleurs d’autant mieux une décision qui ne va pas dans le sens qu’il souhaitait à l’origine ; et il la servira ensuite avec plus de conviction.

Le franc-parler est ainsi une qualité qui nourrit la compétence collective. Savoir le suggérer et en créer les conditions est un art qui fait partie intégrante du management, au quotidien. Au lieu d’être une atteinte à notre pouvoir ou à nos prérogatives de décideur ou de responsable, sa possibilité explicite conforte, pour nos interlocuteurs, une autorité de fond qui est sans aucun doute un facteur de succès.

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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Par Patrick Bouvard, le 11/10/2018