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Les mots font le job

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Interview de Pierre Jullien, le langagier de l’économie

Pierre Jullien travaille depuis 1983 pour le journal Le Monde. D’abord rédacteur en chef du « Monde des philatélistes », puis responsable du supplément « Le Monde Argent » et enfin journaliste pour le « Monde Economie », il vient de publier un livre, Les mots font le job : Nouveau lexique du monde du travail (1). Un ouvrage qui jongle entre actualité, étymologie et humour pour évoquer le visage du travail, du management et de l’emploi en France en 2016.

Pourquoi écrire ce livre ? Vous ressentez un véritable besoin de décryptage aujourd’hui ?

Dans le cadre du supplément du « Monde Economie », j’ai tenu quelques temps une chronique pour vulgariser les mots de l’actualité économique. Je me suis pris au jeu et quand la rubrique a été supprimée, je l’ai poursuivie sur mon blog. Aujourd’hui, je poste une petite chronique par semaine. Je voulais en garder une sorte de catalogue, un peu comme pour une exposition, d’où l’idée d’écrire ce petit recueil.

L’intérêt des lecteurs pour l’économie a aussi été exacerbé par la crise de 2008. Avec cinq millions de chômeurs, la question de l’emploi fait davantage partie de la vie quotidienne qu’avant. On a l’obsession de comprendre ce qui nous arrive. Ce qui m’interpelle, ce sont ces phénomènes de mode qui conduisent l’élite (politiques, journalistes, économistes) à utiliser un vocabulaire impressionnant qui ne parle pas aux néophytes. Ça peut être insupportable, ça peut être risible, en tout cas c’est passionnant et j’avais envie de décrypter ça. S'arrêter sur ces mots est une façon de se donner des clefs pour mieux comprendre hommes et situations. Il y a enfin un besoin de désacraliser des termes qui paraissent très compliqués alors qu’ils ne le sont pas. Pour ma part, j’essaie de raconter les choses avec un peu d’humour, de légèreté.

A quel public s’adresse votre ouvrage ?

Il est destiné au grand public et aussi aux spécialistes car cela permet d’attirer leur attention et de leur dire « n’oubliez pas à vos lecteurs de base ». Cela concerne aussi les salariés d’aujourd’hui qui sont un peu perdus dans tous ces nouveaux termes. Ces petites chroniques langagières rappellent qu’on peut dire les choses simplement, dans un langage clair, en français, et en connaissant l’origine des mots.

Qu’est-ce que ce vocabulaire révèle du monde de l’entreprise actuel ?

On a quelquefois l’impression que l’emploi de certains mots peut masquer une forme d’incompétence ou un malaise par rapport à une situation donnée. La situation de l’emploi fait que les DRH sont parfois dans des situations très inconfortables vis-à-vis des employés, l’utilisation de certains mots peut avoir une fonction défensive. C’est le cas de « burn-out » par exemple. On va chercher un mot anglais pour expliquer ce phénomène ! Les mots peuvent éloigner les salariés en bout de chaine d’une certaine réalité.

Que pourraient faire les RH pour adapter leur manière de communiquer ?

J’aurais tendance à leur dire : prenez du temps pour dire bien les choses. Le manager doit se mettre à la place de la personne qui est en face de lui, ce qui est important n’est pas ce qu’on dit mais ce que l’autre comprend. Il faut aller vers la maitrise d’un langage clair, prendre le temps de dire les choses et d’être compris. On a l’impression que les mots un peu passe-partout permettent de gagner du temps mais c’est souvent faux.

Internet a sans doute favorisé l’émergence de ce nouveau vocabulaire…

Oui, le numérique a accéléré la création de nouveaux termes et la mainmise de l’anglo-saxon sur le vocabulaire qu’on utilise. Ça m’arrive souvent de me rendre compte qu’un mot qui semble anglophone est en fait né en France, puis a été adapté en anglais et nous revient maintenant. C’est le cas de budget par exemple. Au départ c’était un terme français ! Il y a trente ans on se battait contre les fautes d’orthographe, aujourd’hui on se bat contre les barbarismes. Ça m’arrive d’ailleurs souvent de recevoir des mails de quatre lignes dans lesquels je ne comprends pas trois quart des mots employés. Le gap (il se reprend : le fossé, NDLR) entre la génération Z et les autres se traduit dans la mise en œuvre de compétences, de techniques, et dans les échanges qui en découlent au sein des entreprises.

Dans votre livre, vous vous référez en permanence à des faits liés à l’actualité. Comment les choisissez-vous ?

Il y a des sujets qui s’imposent, en ce moment c’est le mot « accord ». La loi travail fait la part belle aux accords : accords de branche, d’entreprises, etc. On a envie de savoir d’où ce mot vient et ce qui se cache derrière, car il n’y a pas d’accords sans désaccords.

Après il y a des mots de circonstance. Par exemple, quand le livre est sorti, je l’ai envoyé à Fleur Pellerin, ministre de la Culture à l’époque. Elle m’a répondu : je vois qu’il manque un mot important, celui d’intermittent. Huit jours plus tard, elle était virée. Le fait qu’elle me rappelle l’importance de ce terme et qu’elle illustre elle-même l’intermittence de son boulot, je trouve ça plutôt rigolo !

Quels sont, selon vous, les trois mots vraiment emblématiques de ces dernières années ?

Chômage, argent et burn-out. Et un nouveau vient aussi de faire son apparition : bore-out, c’est-à-dire l’ennui au travail. J’ai l’impression que c’est un souci qui concerne beaucoup les jeunes diplômés, ils privilégient leur qualité de vie, leur indépendance, plutôt que leur stabilité. Il y en a qui disent que le bore-out est surtout de la paresse, c’est un débat qui se pose aujourd’hui. Je pense que ce concept va avoir une belle carrière !

Quelle est la recette magique pour qu’un terme soit adopté ?

Qu’il soit court et que son équivalent soit très long ou ne puisse être remplacé que par une périphrase ou par une expression un peu ridicule. Et puis il y a aussi un effet d’impact, si d’un coup on a une grosse utilisation d’un terme, celui-ci va naturellement s’imposer. Bore-out, ça fait aussi tout de suite référence au burn-out, c’est pour ça que ça fonctionne. C’est l’avantage de la langue anglaise, qui arrive à faire des mots valise incroyables.


(1) Les mots font le job : Nouveau Lexique du monde du travail, Lemieux éditeur, 2016

 

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Lauriane Clément est diplômée de Sciences Po Lyon et actuellement étudiante en journalisme à l'Institut Français de Presse.

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Lauriane Clément

Lauriane Clément est diplômée de Sciences Po Lyon et actuellement étudiante en journalisme à l'...

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