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Tous mes vœux de paix

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Si tu veux la paix, arrête la guerre !

La notion de « guerre », dans l’économie néolibérale, a reçu une extension qu’elle ne possédait pas auparavant : presque une réalité civile normale et bénéfique, « au service des populations ».

On veut bien penser que la concurrence exacerbée, qui doit – théoriquement – servir le "client", s’apparente à une compétition sans merci ; mais si les comportements qui y président aujourd’hui amènent à parler de « guerre », ce n’est pas par simple dérive sémantique. Les avatars que nous pouvons observer depuis quelques temps, aussi bien dans la gouvernance des entreprises que dans une situation boursière caractérisée par la défiance et l’inquiétude, le montrent suffisamment. Il semble en effet que la guerre "libéraliste" engendre les mêmes effets que toute guerre classique :

  • Elle excite les plus mauvais instincts des hommes en situation de pouvoir, les incitant à la mégalomanie, aux abus et aux profits personnels les plus excessifs.
  • Elle soulève dans l’opinion de ceux-là mêmes qui la croyaient juste – et qui la finançaient ! – un certain nombre de doutes, de crainte de surenchères et d’escalade… une impression de plus en plus précise de tromperie et d’inutilité, enfin.
  • Elle atteint et marque de façon indélébile les populations et les personnes les plus exposées et les plus faibles.

Précisons tout de suite que cette critique ne vise pas l’économie libérale en elle-même – l’Histoire a établi son bien fondé, face aux collectivismes de tous acabits –, mais bien cette sorte de libéralisme que l’on peut à bon droit qualifier de « sauvage » ; c'est-à-dire précisément le libéralisme qui lutte – même sans oser le dire – contre l’état de droit, au profit d’une dérégulation maximale qui engendre inévitablement un état de guerre.

Si nous revenons au sens le plus objectif du terme, plusieurs caractéristiques spécifient, en effet, la situation de guerre :

  • Un état de conflit qu’on ne peut – ou qu’on ne veut – immédiatement résoudre dans une négociation, une alliance ou un partenariat. Les accords seront pour plus tard… en position de force.
  • Une violence qui vise la destruction des points vitaux de l’adversaire et la prise de possession de son camp, de ses forces et de ses infrastructures.
  • Une volonté d’hégémonie et de domination qui ne laisse pas de possibilité d’indépendance ou de vie propre à l’adversaire (elle avale au passage, sans même avoir besoin de combattre, ceux qui n’ont pas les moyens de résister). Les accords futurs auront d’ailleurs pour tâche d’entériner cette situation comme « normale ».
  • Dans ce cadre, la guerre autorise des pratiques et des manipulations qui ne s’encombrent plus de loyauté, de transparence… ou tout simplement de toutes les considérations morales et sociales qui affectent habituellement les relations pacifiques.
  • Les dégâts collatéraux touchant les réalités sociales et civiles sont passés par pertes et profit, au nom d’une raison d’état… ou d’une "raison de groupe"  ou d’entreprise – « corporate », comme on dit –, pour rester dans notre champ de réflexion.

On pourrait évidemment mentionner bien d’autre choses encore, mais ces quelques points suffisent à notre propos : chacun aura fait de lui-même les rapprochements qui s’imposent.

Poursuivons par contre notre analyse culturelle – car il s’agit bien d’une véritable "culture". Six points fondamentaux constituent la trame de cette guerre d’un nouveau genre :

  1. Une vision orientée du "Marché" – presque devenu une réalité mythique, au dessus de tout pouvoir humain –, qui fait naître une pensée unique et nous inspire une même manière de vivre, de se faire valoir… et de mourir (à la "guerre" économique… comme à la Guerre !). Elle nous rend fatalistes et cyniques, résignés dans les difficultés et dans la « mort ».
  2. Un "Temps" artificiel, qui n’est plus réglé par le long terme et un ordre d’importance réel, mais par le terme le plus court et l’ordre tyrannique de l’urgence. Un temps qui n’est plus celui de la vie, mais celui de l’objet et de l’argent.
  3. Un "Espace" de plus en plus virtuel, où les distances semblent supprimées, chacun devenant près de tout… et proche de rien ! Un espace dont toute proximité, en fait, a été évincée, au profit de la confusion : on ne sait plus « qui » est où et fait quoi pour ce qu’on est en train d’acheter ou de vendre… à cet endroit là ! Ni pourquoi, d’ailleurs… si ce n’est sa survie, sans 35 heures (ni 39, ni même 45 ou 60 !), ni vacances, ni Sécu, ni salaire décent (mais déjà tellement mieux que rien, qu’il y court !). J’en connais qui appellent cela "le partage du travail". Il fallait oser ; mais la guerre justifie tout.
  4. Les avantages et faveurs, pour ceux en particulier qui sont soumis ; et pour tous les hommes qui collaborent, en général. Par contre, la gestion "optimale" des ressources, l’absence d’état d’âme, le "toujours plus" des résultats et du rendement : telles sont les qualités qui doivent caractériser celui qui est revêtu de la dignité de Général… pardon : de « Manager » ou mieux encore de « Directeur ».
  5. La GRH "moderne". Mais laissons plutôt, à ce sujet, parler Sun Tsu (Quelques vingt cinq siècles avant nous…), dans L’art de la guerre : « Posséder l’art de ranger les troupes ; n’ignorer aucune des lois de la subordination et les faire observer à la rigueur ; être instruit des devoirs particuliers de chacun de nos subalternes ; savoir connaître les différents chemins par où on peut arriver à un même terme ; ne pas dédaigner d’entrer dans un détail exact de toutes les choses qui peuvent servir, et se mettre au fait de chacune d’elles en particulier. » Sans commentaires.
  6. La Stratégie. Elle est, comme dit Von Clausewitz, « l’usage de l’engagement aux fins de la guerre. » Elle mesure donc l’implication personnelle de chacun, qu’elle appelle : "appréciation de la performance". C’est à dire qu’elle établit le plan de guerre et fixe, en fonction du but poursuivi, une série d’actions propres à y conduire ; « elle élabore donc les plans des différentes campagnes et organise les différents engagements de celles-ci.»

Evidemment, les entreprises ne possédant pas la discipline des armées, des écarts se creusent entre la troupe et le commandement. Mais, encore à la différence des armées, le commandement n’a que rarement, dans cette guerre, besoin de la troupe. Les troupes se composent, se recomposent, se décomposent au fil du combat des chefs et des effets de la guerre, appelés pudiquement « conjoncture ». Quant à ceux de la troupe qui veulent devenir chefs, ils devront se montrer plus impitoyables que les autres, non seulement vis-à-vis de l’adversaire, mais aussi de la troupe elle-même.

C’est là la dernière caractéristique de la guerre, que nous n’avions pas encore évoquée : elle finit toujours par détruire sa propre raison, et par servir des finalités opposées à celles qui l’ont fait déclarer : on voulait la libre concurrence… on aboutit au monopole ; on voulait mieux servir le client… on ne lui livrera que des choix artificiels ; on voulait libérer l’initiative… elle est tuée dans l’œuf par l’exigence d’hégémonie ; on voulait créer de la valeur… on aboutit au doute sur la notion même de "valeur" ; etc. : on pourrait continuer longtemps !

L’histoire se finira probablement par une sorte de grand collectivisme économique, ou chacun devra tenir son rôle dans la plus stricte conformité au système ; une espèce de « bloc de l’ouest » avec des murs autour, et une milice pour y maintenir l’ordre et l’interdiction de penser. Alors ce sera la "paix"…

Nous n’en sommes pas encore là, et l’hydre peut s’effondrer entre temps… Mais pour le moment, l’avenir est encore à la guerre.

 


 

Auteur

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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Par Patrick Bouvard, le 11/10/2018