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Pour en finir avec la « valeur » travail

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Pendant tout une période de ce siècle débutant, le mot d’ordre a été de « restaurer la valeur travail » et pour cela de « travailler plus » ! Puis les crises successives et des réalités socioprofessionnelles parfois cruelles ont tenter de faire évoluer les discours vers un « travailler mieux »… dont on se demande parfois ce qu’il recouvre vraiment. Cornegidouille ! Il faut décidément en finir : le travail n’est pas une « valeur » ! C’est juste un acte humain… fondamental il est vrai !

D’un côté, il est certain que travailler « plus » n’est pas travailler « mieux ». Monsieur de Lapalisse n’aurait pas dit mieux… ni plus ;-) ! Pire encore : dans bien des secteurs, travailler plus n’est pas être plus productif à terme, parce que la qualité ne suit pas, et que le coût de la non qualité y est généralement supérieur à celui du travail ! Le « travailler mieux » exige de la compétence, du professionnalisme et des conditions de travail qui en permettent l’expression. La valeur DU travail s’y mesure au degré d’investissement qu’une personne y consacre : le regard qu’elle porte sur son travail, sa motivation, sa concentration, son niveau de collaboration et de coopération avec les autres pour créer des synergies innovantes, voire créatrices ! Elle ne se mesure nullement au nombre d’heures passées : ce « toujours plus » aberrant dont les dinosaures du management à la française font leur gorges grasses… en plusieurs plis suintants !

Lorsqu’on parle, selon l’expression consacrée, des valeurs « traditionnelles » du travail, on agite en fait un ensemble de réalités souvent très paradoxales. Car tout dépend de quelle tradition on parle ! Faisons donc un peu d’Histoire : dans l’Antiquité, le travail manuel, considéré comme indigne des citoyens, était laissé aux esclaves ou aux affranchis. Et c’est en grande partie le judéo-christianisme qui a réhabilité le travail : en tant que personne, l’homme doit assurer sa subsistance et développer ses facultés ; il s’en acquitte par sa contribution, de même qu’il collabore à œuvre commune : le travail insère l’homme dans un grand effort collectif pour domestiquer la nature et libérer ses propres capacités intellectuelles par des tâches de civilisation. En France, le régime des corporations régnera jusqu’à la Révolution : les professions elles-mêmes établissent leurs règles d’exercice. Les grèves et associations étaient illégales et une ordonnance de 1539 interdisait « les intelligences des travailleurs les uns avec les autres du fait de leur métier ». La Constituante supprima les corporations et proclama la « liberté » du travail. Avec le développement du capitalisme industriel au XIXème siècle, le travail est de plus en plus considéré comme une marchandise offerte et demandée sur le marché, et son prix se fonde sur la concurrence. Le travail perd sa signification humaine pour devenir une marchandise. Le travailleur reste soumis à la double concurrence des patrons entre eux et des ouvriers entre eux : les salaires demeurent très bas et les conditions de travail inhumaines. Un prolétariat misérable se développe dans les villes. On doit à cette situation les émeutes de 1831 et 1834. En 1864, le droit de grève est reconnu et, en 1884, la liberté syndicale, jusque là interdite. Un droit du travail s’élabore et sa dignité est progressivement restaurée. Le traité de Versailles (1919) stipule que « Le travail ne doit pas être considéré comme une marchandise ou comme un article de commerce ». Le salaire se personnalise comme revenu du travailleur et de sa famille. Après 1945, le développement des systèmes de Sécurité sociale complète cette évolution, de même que l’institution des Comités d’Entreprises (1945/47). Le travailleur est ainsi plus associé à la vie de l’entreprise et parfois à sa gestion. L’actionnariat salarié poursuit bien une perspective analogue… Arrêtons-nous là ! Alors, c’est quoi, la valeur « traditionnelle » du travail ? 

En fait, poser cette question constitue une approche déjà biaisée ; car parler du travail, aujourd’hui, en termes de « valeur » comporte toutes les connotations du marché ! La difficulté est que depuis une bonne trentaine d’années ce sont les entreprises elles-mêmes qui ont largement contribué à dévaloriser le travail comme implication humaine. La notion de « création de valeur » s’est appliquée à la seule réalité financière de l’entreprise ; les fusions, les délocalisations, les restructurations, les licenciements préventifs, les pratiques managériales agressives, les écarts injustifiés de traitement entre les dirigeants et les salariés, le retour de la notion de « guerre » pour qualifier la situation de travail, etc. ont peu à peu fracturé l’idéal de l’accomplissement de la personne humaine par et dans son travail.

A moins que finalement les valeurs du travail soient tout simplement les valeurs humaines ? Alors oui, il faut sans nul doute changer de gouvernance ! Mais dans ce cas c’est tout le paradigme économique qui est en question : l’économie est-elle subordonnée au bien commun et, en lui, aux personnes humaines ? Ou bien l’homme est-il l’instrument de l’économie, proclamée comme seule créatrice de valeur ? On s’aperçoit par là que la crise du travail n’est pas d’une autre nature que la crise du politique ! La crise de la « Cité » : « Polis » !

Rappelons que l’économie, dans sa perspective rationnelle, a pour fin la prospérité, c'est-à-dire l’édification de l’ensemble des conditions favorables pour que les hommes mènent une vie heureuse et puisse la développer dans toutes ses dimensions : personnelle et familiale, artistique, morale, spirituelle, professionnelle, etc. Et, en ceci, l’économie se trouve être naturellement une partie intégrante du politique, visant au bien commun et au respect de la « chose publique ». Mais il ne s'agit plus aujourd’hui de concevoir ce que doit être le travail et l'environnement économique pour construire le projet humain et social de notre choix ; il s'agit au contraire de « formater » les comportements humains et de tisser un environnement social capable de s'adapter à la réalité économique et si possible d'y survivre. Et on aurait tort de croire que ce nouveau schéma ne concerne que l'économie globale ; le fonctionnement interne de chaque entreprise en devient chaque jour un reflet plus clair et plus distinct. L’homme y est une « force de travail », dont on se sert et dont on se débarrasse à l’instant même où l’économie l’exige. C’est l’économie qui est désormais la finalité de la vie des hommes : la notion même de « gestion des ressources humaines » ne dit pas autre chose, si l’on y prend garde.

La conception de l'homme au travail s'en trouve profondément modifiée, mais aussi et d'abord la manière de comprendre et de configurer des structures et des organisations présentant une solution de continuité avec un système économique qui a pris son autonomie et qui n'est désormais plus contrôlable ; en tous cas qui n’est plus « politiquement » contrôlable. Les acteurs politiques, économiques et mêmes sociaux, prennent leurs décisions sur la base de quelques valeurs économiques dominantes, parce qu'ils n'ont plus d'autres alternatives. Ces valeurs "pragmatiques" – façon de confesser qu'en fait nous les subissons – sont imposées par la progression exponentielle et conjuguée des techniques et de la mondialisation de l'économie. Le problème concret est qu'elles laissent en plan des pans entiers de la réalité et de l'humanité. 

Cela va finir par poser des problèmes de… sécurité. C’est à dire les seuls problèmes susceptibles de faire réellement peur à l’économie. L’actualité de ces dernières semaines nous pousse à y songer…

Alors on fait quoi ?

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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Par Patrick Bouvard, le 11/10/2018