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La légitimité du baccalauréat général

L’épreuve du baccalauréat général a atteint en 2013 son taux record d’obtention : il est supérieur à 90%. A titre de comparaison, l’année 1968, connue comme étant « l’année où tout le monde a eu le bac » n’avait enregistré que 81,3% d’obtentions. Dans la filière littéraire il a même augmenté de six points. Un lauréat sur deux a obtenu une mention… Cette absence de plus en plus frappante de sélection au baccalauréat amène beaucoup à se questionner sur la légitimité de cette épreuve : un bac offert a-t-il encore un intérêt ? 

On verra dans un premier temps que l’élitisme est de plus en plus absent de l’épreuve du bac et que nombre de ses aspects sont critiqués, on constatera cependant dans une deuxième partie que ce n’est pas forcément une tare et que le bac reste peut-être un instrument puissant de la démocratie, et on analysera enfin quels efforts restent à faire pour améliorer le bac en tant qu’institution démocratique. 

Le bac n’est plus élitiste : sont rejetés chaque année ceux qui ont fait preuve d’une absence totale de volonté ou qui sont victimes de graves difficultés. 

Les chiffres sont de ce point de vue frappant, les taux d’obtention progressent chaque année : il était de 65,9% en 1980, de 75,4% en 1990, de 79,4% en 2001, de 87,3% en 2010 et enfin de 92% en 2013 (Bac Géné)

Sont en cause de nombreux facteurs, parmi ceux là : le contenu même des épreuves (dénoncé par nombre d’enseignants) Le site Aggiornamento hist-géo a publié un article intitulé « des programmes insensés, des évaluations assassines », ces analyses ont été réaffirmées par le SNES (le syndicat nationale des enseignants du second degré) : certains sujets étaient soit beaucoup trop durs, soit beaucoup trop faciles, soit totalement inappropriés. Au vue des résultats, les correcteurs ont du choisir la solution qui semble la plus juste : sur-noter pour ne pas pénaliser des lycéens qui ne sont pas responsables de cette situation. 

Enfin peuvent être contestées les matières évaluées elles-mêmes. La réforme du lycée entreprise en 2010 a par exemple supprimé l’histoire en terminale dans la filière scientifique. Alors même que l’école, en accord avec les idées des Lumières, a pour but de façonner un citoyen doué d’esprit critique, alors même que le bac a pour objectif de sanctionner un niveau de culture générale, on peut s’interroger sur ce type de mesures qui pourrait témoigner d’une vision assez étroite de l’activité intellectuelle. 

Mais finalement, le fait que le bac devienne de moins en moins sélectif ne pourrait-il pas être perçu comme un progrès de la démocratie ? Le fait que le bac ait perdu de son élitisme signifie-t-il pour autant qu’il ait perdu sa légitimité dans le même temps ? 

On peut prendre le contrepied de cette analyse. Le fait que chaque année un plus grand nombre de jeunes se retrouvent bacheliers peut être vu comme l’aboutissement de l’idéal républicain d’une base culturelle nationale commune. De plus si le bac n’est suffisant pour rien, il reste un pré-requis pour un très grand nombre de formations et d’emplois. Si la sélection n’est pas présente au baccalauréat, que ses adeptes se rassurent, elle l’est toujours dans les études supérieures et dans le monde du travail, aggravée notamment par le fameux paradoxe d’Anderson qui stipule qu’à chaque génération un niveau d’étude perd de sa valeur en termes d’employabilité. Il faut aussi noter que le fort taux d’obtention du bac n’établit pas un strict rapport d’égalité entre les candidats qui sont amenés à se démarquer par d’autres biais : les appréciations du dossier scolaire, les mentions, les options… Les jeunes auront tout le temps pour apprendre la compétition dans le reste de leurs parcours : que ce soit dans les études supérieures où elle se généralise (l’UNEF a dressé la liste de 25 facultés pratiquant « illégalement » la sélection) ou dans un monde de l’emploi parfois brutal où 25% d’entre eux sont victimes du chômage de masse. 

Admettons que le bac ne soit finalement qu’un certificat de fin de parcours… oui, et alors (certificat d’ailleurs officiellement donné à ceux qui échouent avec 8 sur 20)? Il sanctionne effectivement le suivi d’un enseignement large et diversifié, fort utile à l’élévation du niveau de culture général moyen. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, il s’agit juste d’apprécier le bac pour ce qu’il est désormais. 

Enfin la question est de savoir si finalement c’est le niveau de l’épreuve qui a baissé ou le niveau des élèves qui a augmenté ? Les aprioris sont souvent en faveur de la première proposition. Mais correspond-elle à la réalité ? On peut penser que finalement ces résultats pourraient être une conséquence logique d’un long processus de démocratisation de l’enseignement. Contre ceux qui pestent contre un terrible affaiblissement intellectuel plus fantasmé que réel, force est de constater que la France reste un pays exigent avec ses élèves : l’école est obligatoire jusqu’à tard, le nombre d’heures de cours est un des plus élevé d’Europe, ses grandes écoles sont réputées à travers tout le continent…

Néanmoins il est absurde de penser que le bac est exempt de toute critique et que des ajustements ne sont pas à faire. 

Tout d’abord, le baccalauréat ne devrait pas être une sélection par l’échec. Il n’est pas en soit indispensable : André Malraux, Emile Zola, Antoine Pinay ou …Pierre Bérégovoy sont autant d’hommes brillants qui ont su bien mener leur carrière sans lui. Opérée à la fin du collège, la sélection qui amène certains vers des filières professionnelles et d’autres vers la filière générale ne se fait pas, comme ce devrait être le cas, sur des critères de profil et d’intérêts, mais sur un critère de niveau : autrement dit les plus « mauvais » sont envoyés en bac pro les autres en général. Cela entraîne une dévalorisation forte injuste des filières professionnelles. 

Cette réalité en dévoile une autre : le bac est le reflet des inégalités sociales. A niveau égal, un jeune homme issu d’un milieu populaire a beaucoup plus de chances qu’un individu issu des classes supérieures, d’être orienté vers une filière professionnelle. En cause un processus bien connu depuis Bourdieu : les classes favorisés vont traîner leurs enfants jusqu’au bac, grâce à des avantages dont ne disposent pas les autres, la transmission d’un triple capital : le capital économique va permettre le recours à des cours de soutient, des conditions matérielles décentes de travail, le capital culturel va entraîner la formation d’une culture scolaire (langage soutenu, culture littéraire…) et le capital social va aider fortement à l’intégration professionnelle. Si des efforts ont été mis en place en ce sens, comme la discrimination positive à travers les zones d’éducation prioritaires, beaucoup reste à faire pour que l’école reste une offre d’opportunités et non pas un agent de reproduction sociale. 

Il faudrait également réformer les programmes, lutter contre l’ultra-spécialisation qui domine depuis quelques années. Le baccalauréat dit « général » doit le rester : les plus grands philosophes étaient très souvent de brillants mathématiciens… L’économie et l’histoire concernent tout le monde… Pour conserver une dimension élitique à nombre de filières d’enseignement supérieur (a fortiori, aux cursus des grandes Ecoles), un examen ou un concours (un « sur- bac » en quelque sorte) sélectionne les « meilleurs » ; on est bien loin de l’organisation des premiers bacs (1808, Napoléon I, en ne retenant pas les amorces … du XIIIe siècle !) avec souvent un simple entretien oral.   

Des 21 bacheliers de 1808, nous sommes en train de nous rapprocher de l’objectif (tant critiqué ou utopique de J.P.Chevènement) de 80 %¨de bacheliers par tranche d’âge …

Certes, l’ambigüité demeure entre un Bac « certificat » de fin d’études secondaires et un « sésame » permettant l’entrée soit dans la vie active (sur les environ 100 bacs, nombreux sont ceux qui sont professionnalisant) soit dans l’enseignement supérieur avec le principe de la double peine (je veux dire du double examen/concours : l’un pour finir un cycle, l’autre pour en commencer un autre)  

Pour conclure, si, comme les statistiques en témoignent, le bac n’est plus élitiste, ce n’est pas ça qui le délégitime mais plutôt le contenu des épreuves et les matières évaluées. L’augmentation du nombre de bacheliers devrait plutôt être saluée comme une bonne nouvelle pour ceux qui restent attachés à l’idéal républicain car il témoigne d’une base culturelle commune pour un nombre toujours plus important de citoyens. Toutefois cette satisfaction ne doit pas masquer d’autres réalités : si des progrès ont été faits, le bac reste un fort agent de reproduction sociale, et des réformes restent à entreprendre pour démocratiser encore d’avantage cette institution. 

 

Auteur

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Directeur de Recherche à l’Université de Paris Dauphine

Luc Boyer est Docteur d’Etat es Sciences de...

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Luc Boyer

Directeur de Recherche à l’Université de Paris Dauphine Luc Boyer est Docteur d’Etat es Sciences de...

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