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Entreprise et bien commun

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Le bien commun existe-t-il dans l’entreprise ?

Cet article a pour origine une réflexion d’un dirigeant d’entreprise avec lequel je m’entretenais récemment : « Le bien commun ? Ça n’existe pas dans l’entreprise ! ». Ce qui peut être entendu de deux façons :

  • soit le bien commun n’y a pas lieu d’être, et c’est normal, en raison de la nature « économique » de l’entreprise ;
  • soit au contraire le propos exprime un regret et constate l’absence ou le déficit d’une véritable finalité commune dans le fonctionnement de nos organisations.

Il est vrai que le bien commun est une notion politique. Certes pas au sens de « la » politique, celle qui s’abîme chaque jour sous nos yeux en manifestant la domination des intérêts particuliers et ceux des partis, la supériorité des egos sur toute réalité collective et l’avilissement de la notion de service… en calculs, intrigues, coalitions de circonstances et autres abus de pouvoir. Non ! Le bien commun concerne « le » Politique, c’est à dire l’art d’agir en vue du bien du « tout » : il en constitue même la finalité ultime.

La double question qui se pose est de savoir si une entreprise, en tant que société humaine représentant un certain « tout », poursuit en son sein un bien commun, d’une part ; et si elle est ordonnée à un bien commun supérieur, au delà de ses propres limites, d’autre part.

Qu’est-ce que le bien commun, au sens propre ?

Le bien commun, au sens propre, repose sur l’implication de tous les acteurs de la société civile dans leurs agir respectifs, en tant qu’ils sont tous ordonnés les uns par rapports aux autres, et par rapport à une fin commune. En effet, le bien commun se réalise dans une harmonie des agir tendant au développement personnel et communautaire des hommes et des femmes d’une entité sociétale que l’on peut appeler la « Cité » (en grec : Polis, d’où Politique) : les familles, les entreprises, les associations, les pays, les organisations de pays, etc. Autrement dit, il s’agit de permettre à chacun et à tous de recevoir et contribuer à la fois… à ce que les philosophes appellent le « bien vivre » ensemble.

Pour comprendre ce qu’est le bien commun, il faut le distinguer tout d’abord du « bien public ». Ce dernier représente l’ensemble des conditions extérieures nécessaires aux citoyens pour le développement de leurs qualités, de leurs fonctions, de leur vie matérielle, intellectuelle, artistique, spirituelle… L’économie et la prospérité ne sont, dans cette perspective, que certains éléments – certes capitaux – requis pour le bien public.

Il faut également distinguer le bien commun de « l’intérêt général » qui, au lieu de vouloir le bien du « tout », veut « faire le bien de tous », c’est à dire se substituer à chacun pour déterminer ce qui est son bien, qu’il le veuille ou non. Dans l’Histoire, l’intérêt général a toujours fini par se dissoudre dans les particularismes et les corporatismes, là où le bien commun a, au contraire, fondé les grandes civilisations. Le bien commun, en effet, est universel en ceci qu’il permet à tous, quelles que soient leurs conditions, de poursuivre les finalités et les choix de vie qui leurs sont propres, en harmonie avec tous les autres. En quoi il est clairement distinct du bien individuel ou personnel, qui peut tout à fait se construire aux dépens des autres, comme on ne le sait que trop, compte tenu de la nature humaine.

Il faut finalement comprendre que le bien commun n’est pas un bien matériel que l’on pourrait partager ou se partager, mais un bien moral et spirituel (au sens naturel du terme) vers lequel on doit tendre.

Le bien commun dans l’entreprise

Une entreprise représente bien, à son niveau, un certain tout, même s’il s’agit d’un tout limité, de moindre importance que la Cité. Et c’est d’ailleurs bien parce qu’elle contribue au bien d’un tout plus grand qu’elle-même que l’entreprise est dite « citoyenne ». A ces titres là, il y a réellement un bien commun dans l’entreprise.

Nous avions abordé cette problématique, avec Jean-Pascal Arnaud, dans RH fiction et réalités[1]. Le bien commun, dans l’entreprise, repose sur l’équilibre et la complémentarité de quatre axes principaux, afin qu’elle puisse atteindre sa finalité ultime :

  1. Elle doit se doter de l’équivalent d’un bien public, c’est à dire qu’elle doit investir et posséder ce qui est nécessaire à son activité : c’est le domaine de l’économique et du financier, appuyé par les actionnaires, en contre partie d’un profit dont ils bénéficient en partie, dans le bilan global.
  2. Il y a une finalité à ce bilan ; l’entreprise doit produire un travail qui crée une valeur ajoutée, dans une harmonisation des responsabilités, des activités et des tâches nécessaires à la réalisation d’un produit utile, bien ou service : c’est la question du mode de fonctionnement et d’organisation, de la Direction jusqu’au dernier collaborateur, en passant par le Management ; c’est à dire la définition de contributions complémentaires, en contre partie de rétributions proportionnées.
  3. Il y a une finalité à cette organisation ; l’utilité est au service de clients dont la satisfaction des besoins va apporter en contre partie à l’entreprise ses ressources de fonctionnement et de développement.
  4. Il y a une finalité à cette utilité ; l’entreprise s’insère dans la Cité et en est un acteur important, condition de la prospérité mais aussi de l’accomplissement humain plus large de tous les citoyens et acteurs en présence, ce qui justifie au passage, en son sein, un esprit de service. A ce titre, en effet, l’entreprise bénéficie en contre partie du bien public de cette Cité.

Certes, on peut dire que le bien commun dans l’entreprise peut être dit imparfait et incomplet, dans la mesure où elle est elle-même partie d’un tout et ne jouit pas d’une indépendance globale, comme la Cité ; mais il n’en existe pas moins bel et bien, à son niveau !

Nous pouvons remarquer aussi qu’entre un grand groupe international, une entreprise publique ou une petite entreprise artisanale, le bien commun ne se traduit pas à travers les mêmes exigences, en termes d’organisation et d’impact sur la Cité, même s’il répond à la même définition formelle : le bien du tout. Le niveau d’organisation fait évidemment croître les contraintes : de celles de la cellule à celles des tissus, de celles des tissus à des organes, puis à celles du corps entier ! Reste qu’à chacun des niveaux le bien commun est présent, sans quoi… c’est le corps entier qui est mis à mal.

La question des dérives

Après cela, suivant la deuxième interprétation du propos de ce dirigeant un peu provocateur, de multiples dérèglements et dérives peuvent intervenir en cascade, qui compromettent – voire annihilent – la notion de bien commun dans une entreprise. Par exemple, en forçant un peu le trait :

  • Des actionnaires qui investissent dans une pure logique spéculative et non dans une logique entrepreneuriale, ne cherchant que leur bien propre, compromettant ainsi le sens même de l’entreprise et du travail humain par des pressions iniques. Une chose est d’attendre toujours un retour sur un investissement et la prise de risque qui l’accompagne ; autre chose de « jouer » à gagner le maximum d’argent hors toute logique de responsabilité.
  • Une Direction qui devient le syndicat des actionnaires ; des rétributions de dirigeants qui, en conséquence de leur servilité, ne sont plus du tout proportionnées, mais en vue de leur seul bien propre ; des managers qui, sous la pression, voient chacun midi à leur porte ; et des collaborateurs démotivés qui se transforment peu ou prou en mercenaires pour sauver leur propre peau, quitte à le faire aux dépens des autres.
  • Des clients regardés comme des poules aux œufs d’or à pressurer, sans plus aucun esprit de service, sans même assurer la qualité réelle du produit, parce qu’il est possible de les mettre dans une situation de contrainte en vue du seul bien propre de concentrations dominantes de fournisseurs.
  • Une entreprise qui ne se veut plus citoyenne, s’opposant à sa juste contribution à la Cité… tout en continuant à bénéficier au maximum du bien public ! Une Cité qui n’a plus de finalité politique ni de projet de société et qui se soumet aux chantages à l’échange sous la seule pression économique et financière de lobbys particuliers.

Tout cela est possible, et dans une large mesure bien réel. Mais ce n’est pas parce que le bien commun peut être détruit « en fait » qu’il n’existe pas « en droit » ! Là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie, que ce soit dans la Cité comme dans l’entreprise !

Néanmoins, là où des hommes veulent construire, l’expérience a montré qu’ils peuvent créer de la civilisation, restaurer et poursuivre le bien commun, dans la Cité comme dans l’entreprise ! Il y a de fameux exemples ! Ce n’est peut-être pas aujourd’hui la règle, certes, mais la valeur exemplaire a souvent été, dans l’Histoire, contre la règle ! Il nous suffit ici, pour notre propos, de considérer que c’est possible !

C’est une question de prise de conscience individuelle et collective, morale et politique, dans laquelle il ne me semble pas faux de dire que nous sommes entrés à nouveau, depuis quelques années, sous la contrainte conjuguée d’une actualité cruelle et de l’effondrement en cours de cette idéologie “libéraliste” sauvage qui n’a plus grand chose à voir… avec le vrai libéralisme !!!

Gageons que nous pouvons peut-être aller vers des lendemains meilleurs… ?


[1] Ed. d’Organisation, 2005

Auteur

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Rédacteur en chef de RH info

Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en...

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Patrick Bouvard

Rédacteur en chef de RH info Titulaire d’un CAPES de Philosophie et Maître en Sorbonne, il enseigne...

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