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50 ans de management des organisations (6)

NDLR : A l’occasion de la sortie de son livre Nota bene, 50 ans de management des organisations (Ed. d’Organisation), Luc Boyer nous autorisé à reproduire ici quelques extraits du premier chapitre de son texte passionnant, intitulé « les leçons de l’histoire ».

L’organisation et le management à la période moderne

2. Le modèle français

Sous Colbert (entre 1660 et 1690), l’intervention de l’Etat dans les affaires économiques était justifiée par la volonté de créer une industrie en France. Colbert était persuadé que seul l’Etat était capable de rétablir la grande industrie. Les particuliers n’étant pas en mesure d’avancer les capitaux nécessaires à la création des manufactures, l’état devait s’en charger. Par le jeu des concessions de monopoles de fabrication, il se donnait les raisons d’intervenir, en particulier par voie réglementaire, pour lever toute incertitude quant aux approvisionnements et aux débouchés. De leur côté, les ouvriers devait se soumettre à des codes de conduite précis. Colbert avait mis au point un système de contrôle de leur application. Au sommet de la pyramide se trouvait le surintendant général, c’est-à-dire le ministre lui-même. Il nommait les inspecteurs qui avaient pour mission de veiller au travail dans les manufactures et de surveiller les gardes et jurés chargés de faire appliquer les règlements par les municipalités où étaient situées les fabriques. Les intendants devaient régler les conflits entre inspecteurs et gardes et renseigner le pouvoir sur l’état des manufactures. Tout était prévu et planifié par des règlements trop nombreux pour permettre une quelconque initiative personnelle en cas de problème. Il fallait, si un problème se posait, remonter au niveau le plus haut de la hiérarchie (celui de Colbert) qui récrivait le règlement pour tenir compte de la nouvelle situation. Ce système, très lourd, freinait toute évolution.

L’objectif du producteur n’était pas la production à faible coût mais celle de très haute qualité. Les ouvriers étaient surtout des artisans, payés cher et à qui l’emploi était presque garanti à vie. Ce nouveau mode de production, mal admis par les maîtres artisans travaillant en usine -lieu clos auquel ils n’étaient pas habitués et soumis à un contrôle strict- n’a pas facilité les relations sociales de sorte que de nombreuses grèves éclatèrent. Le système s’effondra assez rapidement sans que l’on sache trop si la cause de la chute était la surprotection de l’Etat, le manque de dynamisme des producteurs ou l’indiscipline des ouvriers. A la même époque, l’organisation de « La Ferme » générale par Sully et Colbert pour collecter les impôts avec efficacité peut être considérée comme un exemple dont on peut noter la modernité. Très centralisées, strictement stratifiées, les administrations des impôts indirects de l’Ancien Régime correspondent tout à fait à ce que M. Crozier appellera le modèle bureaucratique français. Elles ne sont pas pour autant exemptes de critiques : elles souffraient de nombreux défauts du fait du manque de coordination et des cloisonnements qui existaient entre chaque département qui avait la charge d’un impôt particulier, et qui, par là même, pouvait devenir indépendant de la politique de la Ferme générale.

Dans un autre domaine, celui des fortifications et des grands travaux, il est intéressant de rappeler, qu’au XVIII° siècle, Vauban recommande de clarifier la raison d’être d’un projet, de procéder à un diagnostic de la situation, d’élaborer des plans d’action, de budgéter à partir des crédits alloués, d’exécuter et de contrôler : du Fayol avant l’heure. Il conseille de « rémunérer les ouvriers non au temps mais d’après le volume de terre enlevée et la nature du terrain »1.

En France toujours, Jacques Savary publie en 1675 « le parfait négociant » qui indique à celui qui investit dans les usines de production trois stratégies possibles :

  • soit, se lancer dans une production courante ;
  • soit inviter une fabrication étrangère ;
  • soit créer un produit nouveau.

Il décrit les emplois et identifie les compétences associées en notant que l’évolution des moeurs crée beaucoup de soucis au manager : « Les apprentis devraient aussi suivre la bonne et ancienne coutume d’aller les dimanches à la messe de paroisse avec leurs maîtres. Cela se pratiquait par tous les négociants il n’y a pas encore 30 ans ; mais la plupart des maîtres d’aujourd’hui se sont relâchés, parce que la plupart sont aussi libertins que leurs apprentis, aussi ne faut-il pas s’étonner des désordres qui arrivent journellement dans le commerce »2.

Colbert s’inspira de la visite de Henri III aux arsenaux de Venise en 1574 pour monter une formidable opération de propagande. L’arsenal de Toulon devait construire un vaisseau en sept heures, d’où une très remarquable organisation avec des notes de management, une mesure des temps, des modes opératoires et des description de postes.

Colonel Rochas d’Aiglun, Vauban, Ses oisivetés…, Berger-Levrault, 1910
2 J. Savary, Le parfait négociant, 1675

 

Auteur

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Directeur de Recherche à l’Université de Paris Dauphine

Luc Boyer est Docteur d’Etat es Sciences de...

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Luc Boyer

Directeur de Recherche à l’Université de Paris Dauphine Luc Boyer est Docteur d’Etat es Sciences de...

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