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50 ans de management des organisations (5)

NDLR : A l’occasion de la sortie de son livre Nota bene, 50 ans de management des organisations (Ed. d’Organisation), Luc Boyer nous autorisé à reproduire ici quelques extraits du premier chapitre de son texte passionnant, intitulé « les leçons de l’histoire ».

L’organisation et le management à la période moderne

2. Le modèle vénitien

Venise avait bâti sa renommée sur son commerce avec l’Orient dont elle avait le quasi-monopole. Ce commerce s’effectuait par voie maritime. Très rapidement les marchands décidèrent de construire leurs propres navires, en plus d’être armateurs. Pendant quelques cent cinquante ans, la construction navale fut l’apanage des maîtres artisans aidés de leurs compagnons. Mais cette forme plutôt inefficace (manque de capitaux, incapacité à suivre le rythme de la demande) n’a rapidement plus répondu aux exigences des marchands. Après être intervenu en donnant des aides aux constructeurs, l’Etat est devenu lui-même producteur en créant l’Arsenal qui compta rapidement 2 000 ouvriers.

L’organisation était assez souple mais semblait suffisante. Des agents de l’Etat avaient pour tâche de transmettre les ordres du Sénat à l’Arsenal. Le Sénat avait même créé des commissions consultatives pour résoudre certains problèmes d’importance. Elles avaient une mission de type stratégique. La gestion était assurée par des conseillers politiques. Le processus de production était divisé en trois départements :

  • le premier avait la charge de la construction de l’infrastructure du navire ;
  • le second, la mise en place des planches sur cette infrastructure ;
  • le troisième, la finition.

Dans les deux premiers travaillaient des maîtres artisans, encadrés dans une forte organisation corporative. La puissance de cette dernière faisait que, d’une part, le Sénat leur avait maintenu certains privilèges liés à leur métier (par exemple, le droit de garder les retailles de bois pour leur usage personnel), et, d’autre part, que ces artisans profitaient de leur corporation pour tenter de travailler moins durement. Il en résultait une discipline assez relâchée. Les contremaîtres et les superviseurs que le Sénat avait essayé de mettre en place étaient mal acceptés, les artisans ne reconnaissant que la compétence technique. Les essais de standardisation des tâches furent peu nombreux. Il est intéressant de constater que c’est dans le troisième département, celui où les artisans étaient les moins nombreux, que l’organisation était la plus structurée. Le problème de la gestion comptable s’est très vite posé. Curieusement, pour ce concerne les stocks de bois, essentiels pour une telle industrie, le laisser-aller était la règle. En revanche, le système comptable, au sens strict, était très développé : un italien du nom de Pacioli an avait établi les grands principes.

Pendant la même période, dès le XV° siècle, en Italie du Nord, les familles marchandes avaient recours à des manufactures disséminées dans les provinces (F. Braudel, 1984), tout comme Benetton cinq siècles plus tard. Au XVI° siècle, lorsque les coûts de la main-d’oeuvre locale devinrent trop élevés, les familles firent appel à de la main d’oeuvre étrangère venant de Grèce, de Chypre et de Dalmatie, voire des Flandres et d’Angleterre où la main d’oeuvre était meilleur marché et la réglementation plus souple.

Les chantiers navals de Venise représentaient le plus grand ensemble industriel du monde à cette époque. Ils savaient distinguer les coûts (fixes, variables, extraordinaires), tenir une comptabilité matières et financière et des inventaires. La productivité reposait sur la spécialisation. A peu près à la même époque, lors d’une guerre contre l’Angleterre, les chantiers navals hollandais pouvaient produire un vaisseau par jour, si on leur donnait trois mois pour s’organiser, ce qui n’est pas sans rappeler la performance des chantiers Kaiser qui lançaient un liberty ship en cinq jour pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Auteur

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Directeur de Recherche à l’Université de Paris Dauphine

Luc Boyer est Docteur d’Etat es Sciences de...

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Luc Boyer

Directeur de Recherche à l’Université de Paris Dauphine Luc Boyer est Docteur d’Etat es Sciences de...

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