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Le nombre et le pouvoir

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Dans l’entreprise, et dans la société en général, tout n’est-il que nombre et pouvoir. Le premier évoque la mesure et le second l’influence des autres. On aime réduire la réalité à deux dimensions, celles du plan géométrique où fleurissent les matrices carrées les plus pédagogiques : deux dimensions représenteraient selon certains l’optimum de la pédagogie.

La dualité a ses attraits, l’un éclaire l’autre, il se situe par rapport à l’autre et seulement à l’autre, il s’oppose à l’autre. L’opposition devient tellement forte parfois que las des deux dimensions, on s’en débarrasse comme dans ces événements politiques où la situation insupportable conduit à se jeter par la fenêtre. Il en va de même avec le nombre et le pouvoir quand las de la mesure ou de l’accumulation des chiffres et scandalisé par les abus du pouvoir, on jette nombre et pouvoir par-dessus bord pour rêver d’entreprises sans mesure ni pouvoir. Mais n’est-ce pas une vision partielle, réduite, insuffisante ? Il y a le nombre et le pouvoir mais ne peut-il y avoir autre chose, comme dans l’eau de vie des Tontons Flingueurs ? Plutôt que des objets de scandale à rejeter ou dénigrer, le nombre et le pouvoir sont surtout des dimensions universelles et utiles, pour autant qu’ils ne constituent pas le prisme unique d’observation des situations d’entreprise, pour autant que l’on regarde au-delà.

 

Nombre et pouvoir sont deux dimensions pour lire ou réduire l’entreprise. Le nombre est partout, dans les comptes, les reportings ou les rapports d’activité ; il évoque l’importance de la mesure, voire l’ambition de pouvoir tout mesurer, de la rentabilité jusqu’au capital humain, des impacts sur l’environnement jusqu’à la valeur même de l’entreprise. A tout mesurer on peut donc tout échanger, dans une marchandisation généralisée qui ne semble plus avoir de limites. Quant au pouvoir il évoque l’autorité, les hiérarchies, les mécanismes d’influence qui se cachent derrière les préoccupations de management ou de leadership. Un bilan et un organigramme ne suffiraient-ils pas à résumer une entreprise ?

Les effets pervers du nombre et du pouvoir sautent aux yeux et sont objets de scandale. Y a-t-il des limites aux prétentions de la mesure, combien vaut un patron, une carrière ou la sécurité ? Tout peut-il se comparer et s’échanger ? Le nombre n’est-il pas un moyen de cacher l’homme et la vie derrière des chiffres dont les comparaisons feraient raison ? La gestion pour certains se réduit à la mesure, voire à l’unité monétaire alors que le gestionnaire - rarement reconnu comme artisan - est assimilé à son outil. Les dérives et perversités du pouvoir sont trop nombreuses et banales pour être répétées : objet d’une soif inextinguible pour les uns, cause première des 3 S du travail (stress, souffrance et suicide) pour les autres, il aurait une propension à devenir toxique. L’autorité et la hiérarchie dans les discours sonnent même parfois comme des gros mots.

Face à ces perversités et aux limites du nombre et du pouvoir, le problème est toujours le même, celui de reprocher au marteau d’avoir blessé le doigt. De là à considérer qu’il est mauvais de vouloir compter et mesurer, ou foncièrement méchant d’imaginer une hiérarchie ou un mécanisme de pouvoir il n’y a qu’un pas ; on jette alors le bébé avec l’eau du bain, on fait comme ces électeurs qui préfèrent l’inconnu à une situation difficile. Fleurissent alors les illusions d’un monde ou d’institutions débarrassés de ces outils malfaisants et les utopies managériales fleurissent en imaginant des institutions sans nombres ni pouvoir.

Pourtant, le nombre et le pouvoir sont partout et dans les grands textes anciens en particulier. Dans la Bible, il existe un livre entier sur « Les Nombres » et deux sur les « Rois ». Curieusement ces notions n’ont pas été exfiltrées et elles constituent plutôt le leitmotiv ou la référence permanente pour conter l’histoire sainte. Dans ces grands textes, on ne se débarrasse pas du nombre et du pouvoir mais on les prend pour ce qu’ils sont ; on n’oublie jamais qu’il y a une vie en dehors d’eux. Le nombre et le pouvoir sont là, nécessaires, avec leur potentiel de scandale mais tout conduit à penser qu’ils n’embrassent pas toute la réalité. Ils n’ont pas besoin d’être remplacés ou éliminés mais relativisés.

 

Prenons les nombres. Evidemment l’écriture hébraïque les utilise comme symboles et il existe même une discipline dans le judaïsme consacrée à l’élucidation de leur mystère. Ils constituent souvent une figure de style plutôt qu’ils n’évoquent la stricte réalité comptable mais est-ce tellement différent dans les business-plans ou la comptabilité ? Mais comme dans la vie économique les nombres sont parfois objets de scandale, sources de conflit et invitations à réagir. C’est le cas pour l’ouvrier de la onzième heure : embauché une heure avant la fin de la journée de travail il va toucher le même salaire que les premiers venus alors qu’ils ont subi la chaleur et la fatigue d’un jour entier de dur labeur. Scandale ! La même pièce de salaire pour une heure seulement ; la colère monte, les revendications fusent, le conflit gronde, soutenu par tous les spécialistes de l’équité. Mais la situation se réduit-elle à ce scandale ? Chacun aura remarqué dans cette histoire qu’il y a juste un grand muet, l’ouvrier de la onzième heure, celui qui n’a pas la parole, celui qui n’a pas été remarqué par les recruteurs jusqu’à cette onzième heure : cela n’avait posé de problème à personne. Tous les heureux élus pour la journée de travail n’avaient alors rien trouvé à redire. L’ouvrier de la onzième heure n’a rien dit, il n’a fait qu’accepter d’aller travailler quand cela lui a été proposé. Le scandale du nombre ne peut résumer la totalité de l’histoire.

Curieusement, il y a des nombres dont on ne parle jamais, comme les fameuses 99 brebis. Tout le monde s’émeut de la brebis perdue et de l’abnégation du berger qui ne l’abandonne pas mais qu’en est-il des 99 restantes : sans clôture elles sont à la merci des bêtes sauvages, ou des lubies d’une plus farfelue qui entraînerait et perdrait le troupeau. Bravo au berger mais aux 99 brebis aussi. Elles sont nombreuses mais on ne s’en occupe pas, on compte simplement sur elles, tout comme n’importe quelle entreprise peut compter sur l’implication du plus grand nombre, les silencieux qui font fonctionner la machine, les modestes et discrets dont on ne parle jamais.

On a décidément depuis toujours le goût pour la myopie ou les regards imparfaits et partiels. Qui adore compter si ce n’est les marchands. Ils ont fait scandale en faisant leur commerce dans le temple, en pratiquant dès l’Antiquité la marchandisation du monde que certains semblent découvrir aujourd’hui. Les artistes se sont emparés de la scène et à toutes les époques les spectateurs se réconfortent de la force vengeresse du Seigneur qui expulse ces bandits malhonnêtes des lieux saints. Il y a peu de tableaux sur les « acheteurs du Temple » alors que les marchands sont toujours bien trop intéressés pour étaler leurs produits s’il n’y a pas d’acheteurs. Là encore ils sont les oubliés de l’histoire : la monnaie et les offrandes volent en l’air quand les étals sont retournés mais où sont passés les acheteurs.

Depuis toujours on se satisfait des visions réduites de la réalité. Les simplifications satisfont notre besoin d’ordre et ce souci de comprendre le monde qui nous entoure à l’aide de toutes les simplifications. Le nombre et le pouvoir saturent assez vite notre compréhension sans qu’il soit nécessaire d’étudier ou de chercher plus loin. Comme le savoir a tendance à se segmenter en étroites chapelles avec des présupposés, des références idéologiques ou des épistémologies qui s’imposent à la réalité, comme la théorie force la réalité plutôt que la seconde ne s’inspire de la première, on se satisfait des visions partielles et à ne pas imaginer la lumière on s’habitue bien à l’obscurité. A connaître seulement le néon des modes ou des fausses nouveautés, on ignore le pouvoir expressif de l’éclairage indirect et tamisé de l’histoire et de la culture.

 

Alors que pourraient être ces néons ou, a contrario, ce non-dit, cet invisible au-delà du nombre et du pouvoir. On peut commencer par en citer trois et les lecteurs compléteront. Le premier vient des sources : les grands chercheurs séduisent souvent, non par l’originalité de leurs méthodes mais par leur capacité à solliciter sur un même objet de recherche des sources et des regards nombreux et différents. Leur recherche ne consiste pas à développer à l’infini les variantes d’un modèle après avoir modifié quelques variables ; leur approche de la réalité ne se réduit pas à l’application d’une idéologie préconstruite, le type de marteau qui pousse à réduire la réalité à un clou. Le nombre et le pouvoir sont évidemment et heureusement les indispensables données anthropologiques pour aborder la réalité mais celle-ci ne s’y réduit pas[1]. La Bible comme tellement de grands textes donne toute leur place au nombre et au pouvoir mais elle nous invite à voir tout ce qu’il y a à côté ou au-delà du nombre et du pouvoir. On dit souvent que les managers (et peut-être ceux qui ne le sont pas) ne lisent pas grand-chose : c’est dommage, ils trouveraient dans la littérature ou l’histoire autant d’inspiration pour leur action que sur Twitter.  

A réduire l’entreprise au nombre et au pouvoir on en oublie facilement la responsabilité de chacun. Les théories de la domination se sont tellement imprimées dans la vision de la réalité humaine qu’on aurait tendance à l’oublier. Il y a les acheteurs du temple, il y a aussi ceux qui se laissent berner par les nombres, éblouir par le pouvoir et que dire de tous ceux qui se satisfont de cette vision partielle. Quand on cède aux boniments du camelot on ne peut pas toujours accuser le camelot. Si les victimes requièrent de la bienveillance et de la compassion, elles n’ont pas forcément toujours raison.

Enfin, le nombre et le pouvoir pourraient nous faire oublier qu’il n’y a de vie sociale sans implicite. C’est en partageant inconsciemment des références communes que la vie collective est possible. La politesse illustre cet implicite. Travailler dans une organisation suppose également ce contrat moral et tacite, jamais formellement signé, sans lequel la vie collective ne serait possible. En participant à une institution, chacun a droit à certains bénéfices et il doit de la loyauté en échange ; tout cela ne s’exprime ni dans des nombres ni dans des modes de pouvoir mais cela demeure aussi fort qu’intangible.

D’autres sources d’inspiration, la responsabilité personnelle et les contrats implicites, voici ce qui peut empêcher les nombres et le pouvoir de s’emballer comme ces robots dont les concepteurs perdent le contrôle, voici ce qui peut les empêcher de devenir idoles mais de rester icônes.


[1] Thévenet, M. Le nombre et le pouvoir. Nouvelle cité (à paraître en septembre 2016)

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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