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Le travail sans relations

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Il est de plus en plus difficile de se rencontrer ! C’est un constat général dans les organisations même s’il reste quelques lieux, peu représentatifs du monde du travail, où cela reste possible : les magasins avant l’ouverture, la réunion avec le team leader avant le démarrage d’une équipe dans les usines à travail posté. Dans beaucoup d’autres endroits, la flexibilité du temps de travail individuel ne favorise pas les occasions de rencontre. Entre vacances, RTT et personnalisation des horaires, les créneaux de réunion deviennent difficiles à trouver. Par ailleurs, le temps de relation virtuelle prend le pas sur le face-à-face, la collaboration se fait à distance et, dans une étude récente[1], près de 40% des cadres déclaraient que le télétravail commençait d’être (ou était) pratiqué dans leur entourage. Par ailleurs, il n’est pas rare d’entendre déplorer, dans certaines institutions, le manque d’assiduité aux activités collectives extraprofessionnelles, que ce soient les « pots », les sorties du comité d’entreprise, voire les rencontres traditionnelles de vœux ou de fêtes quelconques.

Est-ce si grave de ne plus se rencontrer et de limiter ou éviter les relations interpersonnelles au travail ? La question se pose car les relations ne sont pas toujours valorisées et parfois considérées comme non-productives. Les tenants de la postmodernité ne leur donnent mutatis mutandis pas beaucoup d’importance en présentant le télétravail comme le summum de l’organisation nouvelle. Quant aux personnes elles-mêmes, elles sont tellement nombreuses à imaginer gagner du temps en travaillant par mail, sans s’apercevoir que leur seul bénéfice n’est pas l’efficacité mais l’évitement de la relation. De manière plus naïve, la disparition de relations au travail devrait être un moyen d’enrichir les relations choisies (sur les réseaux sociaux en particulier), en dehors de l’entreprise, comme si le relationnel était régi par les principes des vases communicants.

Il existe pourtant des arguments forts pour justifier la nécessité de la relation. D’une part la relation, avec ses dimensions de gratuité et de réciprocité, apporte du bonheur. Les études sont nombreuses qui montrent la corrélation entre la qualité des relations et une expérience de travail heureuse ; l’acte gratuit apporte des satisfactions uniques et - au-delà du matériel nécessaire - c’est souvent la qualité des relations qui peut seule contribuer au bonheur. Celle-ci serait même un facteur d’efficacité au travail et ce, pas seulement dans l’économie du service ou de l’expérience où la qualité même de la relation constitue le bien acquis. Dans les activités de production ou d’administration, le supplément de relation assure l’efficacité, comble les manques des systèmes, compense l’insuffisance des procédures, produit la qualité de service au client au-delà du seul respect des règlements. Mais au-delà de ces constats un peu rapides, encore faut-il s’interroger sur les raisons de cette diminution de l’importance des relations et sur les moyens d’aborder la question autrement qu’avec une nostalgie inutile ou un idéalisme gentillet.

Les raisons de la fuite

On peut échapper aux relations parce que nos idéologies nous y invitent. Il y a celle de l’économie politique moderne, fondée sur les travaux d’Adam Smith, pour lequel le marché est un moyen d’éviter la relation ou du moins donne-t-il l’impression que celle-ci n’est pas nécessaire et que les sociétés atteindront le bonheur en laissant opérer la main invisible. Les personnes se consacrent à satisfaire leur intérêt personnel et le marché assure l’harmonie en faisant se rencontrer des marchands concernés par leur propre utilité sans aucun besoin de lien d’amour ou d’affection[2]. Le contrat devient le lieu de cette rencontre : instrument dépersonnalisé qui fixe de manière opposable aux tiers, les droits et obligations réciproques. Il n’est plus besoin de rencontre mais seulement d’une formalisation pour que les rapports soient réglés. Les sociologues pourraient donner de nombreux exemples actuels de l’extension du domaine du contrat, vers des champs sur lesquels on ne l’aurait pas imaginé comme le soin, l’éducation, la gestation, voire le temps de travail.

On pourrait imaginer l’entreprise protégée de l’exfiltration de la relation puisqu’il existe en son sein une relation hiérarchique, un lien de subordination, des droits et obligations explicites et implicites. Cependant ceux-ci ont tendance à se formaliser dans des contrats de travail de plus en plus détaillés et précis. Mieux encore, les institutions ont un autre moyen d’expulser la relation, c’est le développement de la bureaucratie, des règles, structures et procédures qui fixent précisément le périmètre du travail de chacun. Forts de ces règles, les acteurs pourraient mettre de côté la relation interpersonnelle en limitant leur participation au strict respect des règles et des processus. Qui n’a pas entendu, voire dit lui-même que des tâches pourtant nécessaires ne rentraient pas dans sa définition de fonction ? Ces règles et processus ont d’ailleurs l’avantage de garantir une équité formelle, opposable, ressortissant à une rationalité qui n’accepte pas l’incertitude du cas particulier ou de la fécondité de la relation.

Une seconde raison d’expulser la relation de nos institutions tient à sa difficulté : elle peut être un lieu de dureté et de souffrance. Les historiens diront si les maux de la relation sont plus grands aujourd’hui qu’hier, si les situations de travail à grande susceptibilité ne sont qu’un phénomène conjoncturel. Il n’en reste pas moins vrai qu’il est peut-être actuellement plus possible et légitime de s’en affranchir. Le travail est collaboratif par nature, il demande de se confronter à des personnes aux valeurs, stratégies, et systèmes de représentation différents : en un mot, on ne passerait pas forcément un weekend avec ses compagnons de travail…

Bruni[3] nous met en garde contre une analyse qui porterait trop lâchement ces difficultés au compte des difficultés de l’époque. Il nous rappelle qu’une rencontre avec l’autre est toujours à la fois blessure et bénédiction. S’il considère avec les grecs que la personne a besoin de relation, il reconnaît que l’autre, différent, est toujours un risque de blessure. Il peut ne pas répondre à ses attentes, prendre du temps, changer son ordre établi, occasionner de la souffrance, voire ne pas renvoyer à la personne l’image qu’elle aimerait se voir renvoyer. Ce risque de la relation fragilise, insécurise, crée de l’incertitude là où, dans le travail, on veut surtout de la maîtrise et du contrôle.

Le pire de la relation n’est jamais certain

Pour Bruni, la relation ouvre, elle est un saut dans l’inconnu. Elle peut ouvrir vers un bien (ce que l’auteur appelle une bénédiction) tout comme elle peut blesser. Blessure et bénédiction sont les deux possibles de toute relation comme dans l’amour ou l’amitié et évidemment le travail et les relations professionnelles. Tous les discours managériaux complaisamment relayés par les medias, les politiques et même les académiques, ont plutôt mis en valeur les blessures que la bénédiction. La décennie des risques psycho-sociaux en est un exemple au point qu’il n’est plus de confrontation possible sans que les soupçons de harcèlement surgissent avant toute autre forme d’examen. La bureaucratie a fait ce qu’il fallait en établissant normes et règles, toujours dans ce même élan partagé avec les hypothèses de l’économie ultra-libérale, selon lesquelles les contrats ou les règles devraient empêcher la blessure. En fait elles ne font qu’interdire la relation.

Et d’en oublier la bénédiction retrouvée dès que l’on interroge, par exemple, les managers sur le bonheur du management. Sans nier les souffrances de la tâche, ils reconnaissent les moments d’exception, quand la relation managériale a ouvert sur une croissance, un approfondissement, une découverte. Ce qui aide le manager au soir de sa carrière, ce n’est pas d’avoir tenu les objectifs du premier semestre 2014, mais d’avoir eu des rencontres fécondes et un impact discret sur le développement et la croissance de quelqu’un.  

Pour Bruni, l’économie n’est pas un monde à part. Au sein de ses institutions peut toujours émerger la relation bonne ou ce que l’auteur appelle les biens relationnels. Il n’y a donc pas de déterminisme des structures ou des systèmes dont certains empêcheraient ou d’autres garantiraient la relation. D’une part la blessure de la relation ne sera jamais empêchée par quelque contrat ou règle bureaucratique que ce soit : les mariages le montrent ; mais aussi ces lieux de travail ou malgré l’évitement rendu possible par la virtualisation du travail, Shakespeare revient au galop en attisant les passions, les jalousies, les procès d’intention et les haines. D’autre part, la bénédiction est toujours possible pour la relation, dans tous les contextes, quels que soient les systèmes.

Bruni reprend chez les grecs quelques concepts pour ne pas en rester à cette simple affirmation romantique. Il se sert - en l’appliquant aux relations propres à la vie économique - des trois termes grecs pour désigner l’amour correspondant à trois formes qui ne s’opposent pas mais ne sont pas non plus exclusives l’une de l’autre. L’eros est un amour inspiré par le désir ; il s’exprime aussi dans des relations où il s’agit de se servir de l’autre pour satisfaire son propre désir. La philia est la forme de la réciprocité, présente dans l’amitié. Quant à l’agapè, il correspond à la gratuité, il ne consiste pas seulement à faire mais à être d’une certaine manière avec l’autre. Si nos sociétés ont eu tendance à déléguer l’agapè à l’Etat providence, il n’en demeure pas moins possible dans toutes les institutions et pas seulement dans la vie privée.

Heureuses conséquences

La première consiste à reconnaître l’absence de magie dans la relation et il ne suffit pas de rajouter une couche de relationnel plus ou moins artificiel pour construire une « relationalité » féconde. La deuxième conséquence invite à faire en sorte que les relations existantes, dans le cadre d’entretiens annuels, de réunions 5-minutes ou de briefings hebdomadaires, produisent un peu plus de ce que Bruni appelle les « biens relationnels ». La dernière conséquence est une invitation à la responsabilité personnelle pour ne plus attendre des lois et procédures qu’elles pallient les relations que l’on veut fuir.

[1] Fondation ITG – Baromètre : les cadres, l’emploi et le travail demain, septembre 2014.

[2] Smith, A. cité par Bruni, L. La blessure de la rencontre. Editions Nouvelle Cité, 2014.

[3] Bruni, L. op. cit.

Auteur

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Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege

 

Co-...

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Maurice Thévenet

Professeur à Essec Business School et Délégué Général de la Fnege   Co-fondateur d'Holodis, ses...

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