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Licenciée pour absence de bonheur

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NDLR : pendant le mois d’août, nous remettons en ligne quelques un des articles les plus lus sur RH info.


Vincent Berthelot nous livre ici une fiction truculente sur ce que Maurice Thévenet avait appelé « l’impératif du bonheur ». Vous allez ainsi entrer dans l’histoire singulière de Mathilde, en lisant tour à tour l’introspection de son Directeur, ses réflexions à elle, puis les interrogations circonspectes d’un délégué syndical de cette entreprise aussi libérée… que peu folichonne ! A moins que les premiers concernés – les salariés – n’y mettent leur grain de sel !


Le directeur :

Voilà ! J'ai procédé au licenciement de Mathilde, car je n'en pouvais plus de ne jamais voir un sourire sur son visage depuis des mois. Franchement est-ce de ma faute si elle a des problèmes ? Au travail, on se doit d'afficher le bonheur quotidien de se retrouver avec ses collègues et son Directeur… sous peine de miner l'ambiance et donc les résultats. Heureusement que le bore-out a été écarté des maladies professionnelles et que l’absence de bonheur est désormais un motif légal de licenciement, grâce à une jurisprudence innovante !

Je nage moi-même dans le bonheur : patron modèle et toujours à la pointe des innovations ! J'ai été l'un des premiers à libérer mon entreprise en me débarrassant de managers et de RH parasites. J'ai automatisé, externalisé, ubérisé… et on ne s'en porte pas plus mal ! J’ai même réalisé de la sorte des économies qui m'ont permis de remettre un coup de peinture dans les locaux, quelques plantes vertes et un espace "ZEN". Les syndicats ne font plus que quelques voix aux élections, et ce ne sont pas Norbert et Rachid qui viendront m’expliquer que je pourrais tout de même me verser moins de dividendes et plus d’intéressement aux salariés !

Mon secret ? L’année dernière, j’ai organisé un séminaire sur l’entreprise libérée qui m’a permis de libérer de belles sources de productivité ! Ha ! Et cette année je réitère sur le thème du « bonheur au travail », avec inculcation de bonnes pratiques et de valeurs communes, puis remise de badges certifiant l’adhésion de chacun et de tous ! Une vraie culture, quoi ! D’un effectif de 350, nous sommes passés à 318 – enfin 317 vu que Mathilde nous quitte cette semaine – car je veux que tout le monde soit heureux à son poste. A chacun d’assumer ses responsabilité en étant heureux, sinon qu’il en tire les conséquences ! J’ai donc fait mettre en place sur l’intranet un baromètre de mesure du bonheur avec des récompenses – des bons de cadeaux – dès qu’on atteint le niveau désiré : « J’éprouve un grand bonheur à venir travailler ». Je garantis bien sûr l’anonymat officiel… mais je sais ainsi dans quel secteur les salariés sont plus ou moins heureux. Dans les endroits difficiles, j’ai proposé des coachs pour lever les résistances, mais certains cas sont hostiles au changement et je ne peux me permettre de voir mon projet d’entreprise mis en danger par quelques mauvaises têtes.

C’est mon rôle de Directeur ! Le bonheur de mes salariés, c’est le bonheur de mes clients, de mon banquier, de… enfin voilà : tout le monde il est heureux ! Et l’année prochaine je m’attaque à la robotisation.

Mathilde :

Je m’y attendais… mais j’ai reçu ma lettre de licenciement comme un soulagement. Je n’en pouvais plus de travailler dans une boite de fous avec cette ambiance « Corée du nord ». L’entreprise marchait bien, mais selon notre patron ne produisait pas assez de « Cash-Flow », malgré les cycles de Lean-management et d’optimisation des temps par lesquels nous étions déjà passés. Du coup tout était hyper tendu : la moindre absence non prévue d’un collègue nous mettait une pression terrible pour tenir les délais… en nous débrouillant entre nous ! Car les agents de maitrise qui auparavant organisaient notre charge de travail, nous permettaient de comprendre la stratégie de l’entreprise, de prendre en compte nos difficultés et répartir la tâche, savaient nous écouter, nous épauler, nous mobiliser… ont été sacrifiés pour nous « libérer » ! Sic ! On n’a rien vu venir, mais du jour au lendemain on a retrouvé un écran nous donnant les commandes du jour ; un écran nous permettant de cliquer pour enregistrer notre travail en continu ; avec un consultant en Change-management pour nous parler d’autonomie et de bonheur au travail !

Notre entreprise est la seule PME à 50 km à la ronde, alors on s’y accroche et on a fait le dos rond. Bien sûr, on était malheureux pour nos anciens collègues. Mais voilà, quoi : on a des familles à nourrir. On s’est donc retrouvé à discuter entre nous pour se répartir le travail, les congés et surtout montrer que nous étions innovants et autonomes ! Notre temps de travail, comme son intensité, ont augmenté ; et nous touchons désormais 10 € par mois de « prime responsabilité ». A croire que nous étions irresponsables avant… Puis sont venus les affiches, les badges et mêmes les annonces sonores sur la joie de travailler ensemble dans notre entreprise. On a raté de peu le chant collectif au démarrage de la journée !

En revanche, nous n’avons toujours pas d’intéressement ; et le seul syndicat qui reste dans l’entreprise s’est vu fermement raccompagné à la porte du bureau de notre patron quand il lui a posé la question. L’absence de régulateur social « pour apaiser les tensions » comme le disait notre DRH – lui aussi disparu – a peu à peu créé une ambiance de travail pesante, avec la formation de clans, de rivalités qui n’auraient pas pu se développer avec nos anciens responsables d’équipes. Pour le coup, ce que ça a libéré : c’est de l’individualisme, des stratégies personnelles pour se faire bien voir du patron en étant d’une totale jovialité hystérique dès son apparition. Les cachetons ou les remontants – que certains avalent pour tenir le coup – n’améliorent rien à l’affaire.

J’ai été convoqué à deux reprises car je ne souriais pas en le croisant ; il paraît même – ben tiens ! – que mes collègues se plaignaient de ma mauvaise humeur ! Mon baromètre du bonheur était en-dessous du nirvana depuis des mois et il m’en tenait responsable. Je lui ai expliqué que je n’étais pas payé pour afficher mon bonheur à travailler pour lui… mais il m’a annoncé que le nouvel amendement de la loi travail – enfin votée – affirmait que si ! Et que le non respect de cette évidence professionnelle constituait désormais un motif de licenciement !

J’ai donc été licencié avec le sourire et quelques dédommagements… pour « insuffisance de bonheur au travail » ! Sic !

J’ai retrouvé les anciens de l’entreprise, qui pensent pouvoir lancer un nouveau service qui va révolutionner le secteur dans lequel nous travaillons et se sont organisés en SCOOP. Ils m’ont demandé de faire partie de l’aventure en raison de mon expérience du terrain et de porter un regard critique sur leurs idées. Je sens que je vais me faire plaisir !

Le délégué syndical :

Je suis en train de préparer un mouvement de grève ; mais pour que ça porte il faut maintenant qu’on parle de nous sur le web, qu’on passe sur Youtube ou Facebook pour avoir une chance d’arrêter le délire de notre patron. Hé oui ! Le syndicalisme évolue…

Depuis deux ans, nous subissons une exigence de productivité démente ; une détérioration des conditions de travail qu’on essaie de faire passer pour une libération de nos managers… dépassés paraît-il ! Il suffit pourtant de regarder nos journées pour comprendre qu’on fait plus d’heures avec plus d’intensité qu’auparavant, et que nos managers – à part quelques abrutis – étaient de bons collègues. Le syndicalisme évolue peut-être, mais pas le bon sens, quoi !

Le patron – qui ne se sent jamais dépassé, lui – se balade dans les services avec un air satisfait. Il a un petit mot pour chacun, histoire de montrer qu’il nous connaît bien « en direct », au moins les plus anciens. Il a une attitude de dédain, presque amical, pour nous les délégués : « A quoi vous servez les gars ? Tout le monde est heureux dans mon entreprise ! Regardez les résultats du baromètre. »  Il s’adresse aux salariés en leur disant : « si vous avez un problème venez-me voir directement on s’en occupera ; mais si vous passez par les syndicats là c’est une autre histoire ».

Les DP, le CE et le CHSCT ont tous été regroupés dans une seule instance, et on a l’impression d’avancer dans les sables mouvants. On avait bien tenté de demander des expertises sur les risques psychosociaux… mais devant le risque de voir le coût s’imputer sur notre budget, nous avons abandonné. Les salariés nous disent qu’on ne sert plus à rien, sinon à avoir des heures de relève… et à espérer moins travailler, diminuant d’autant leur « bonheur » ! Il y a eu de très grosses tensions entre nous.

Et puis Mathilde a décidé de ne plus jouer le jeu et de dire tout haut qu’elle ne supportait plus cette comédie ; que ça la rendait folle ! Elle a expliqué qu’elle ne dormait plus sans cachets ; qu’elle ne tenait plus pendant la journée sans d’autres cachets ; qu’elle ne se reconnaissait plus à se disputer avec son mari et crier sur ses enfants ! Une bombe ! Elle a dit ça au milieu d’une HIS pour laquelle on avait réussi à rameuter du monde et ça a complètement libéré la parole des autres salariés.

D’un seul coup, j’ai retrouvé mes collègues avec leurs peurs, leur rage, leur envie de travailler autrement ! Je leur ai dit que sans eux, on n’était rien… mais qu’ensemble on pouvait mettre fin à ce jeu de massacre. Alors on a déposé un préavis de grève. Cela a beaucoup amusé Gérard notre grand patron et qui nous a demandé s’il devait nous apporter 3 ou 4 chaises pour le piquet de grève ! Sic ! A défaut d’un cynisme total, comment comprendre un tel aveuglement ? Je pense qu’il avait fini par vraiment croire qu’il pouvait faire notre bonheur au travail et que nous étions nous aussi des parasites qui empêchaient « ses » employés d’y accéder.

Il ne sait pas que nous avons réussi à mobiliser déjà près d’une centaine de collègues et qu’on a prévu de manifester devant l’entreprise avec des masques de mickey ; mais aussi en ville avec banderoles et des slogans qui vont frapper les esprit ! On espère faire rigoler… pour dénoncer cette imposture utopique : l’impératif du bonheur au travail ! On a une équipe de jeunes, des enfants de collègues, qui veulent nous aider et vont filmer pour nous la journée, faire des interviews, des photos et tout mettre sur les réseaux sociaux. Ils sont sûr de faire du « buzz » sur le thème de la belle histoire qui tourne au drame, et d’après eux, notre mouvement va intéresser les journalistes. Ça fait chaud au cœur de revoir les gens se parler, rigoler en dehors du travail pour s’organiser !

J’ai un sentiment bizarre en moi … c’est peut-être ça le bonheur ?

Du coup, nous sommes tous très intéressés de savoir ce qu’en pensent les autres acteurs de notre entreprise : nos clients et nos fournisseurs, nos concurrents, nos actionnaires, le médecin du travail…

Auteur

Vincent Berthelot

De formation RH et communication interculturelle Vincent Berthelot a développé le premier intranet RH dans un grand groupe de...

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Vincent Berthelot

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