03/09
Les bonus de la colère
Par  Girard Bernard

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RH Info


(mars 2009)


Après Nicolas Sarkozy et Gordon Brown, c'est Barack Obama qui se met en colère contre les banquiers qui continuent de distribuer des bonus à leurs dirigeants et aux mieux rémunérés de leurs collaborateurs alors même qu'ils sont à l'origine d'une crise qui met au chômage des centaines de milliers de personnes partout dans le monde et qui les force à faire appel à l'argent public. Cette unanimité dans la condamnation est remarquable et nouvelle. Les banquiers ne trouvent personne pour les défendre, ni à gauche ni à droite. Les protestations sont si vives que l'on peut penser qu'elles sont authentiques : même les meilleurs amis de la banque et de la haute finance sont choqués.

Les arguments économiques que les banquiers avancent timidement pour justifier ces rémunérations ne passent pas alors même qu'un cynique (ou, si l'on préfère, un réaliste) pourrait les accepter : dans une période de crise, comme celle que nous traversons, il est rationnel pour une entreprise de tout faire pour conserver ses meilleurs éléments. Et sur un marché où la concurrence bat son plein, verser à ses collaborateurs des bonus est sans doute l'une des meilleures manières de les conserver.

Si malgré la logique de ce raisonnement, cette décision reste en travers de la gorge de l'opinion et des politiques, c'est qu'elle paraît fortement injuste : pourquoi des acteurs qui ont contribué à la crise continueraient de s'enrichir alors que la majorité souffre, a perdu son emploi ou une part importante de son capital ?

Tout ceci nous éclaire sur une caractéristique souvent négligée de l'activité économique : les décisions prises sur la base d'analyses rationnelles, de type cacul coût-bénéfice, ne peuvent être appliquées que si elles passent un test de moralité : seules ont une chance d'aboutir celles que les parties prenantes (dans le cas de la crise, l'opinion) jugent conformes aux valeurs ou normes morales de la société dans laquelle elles vivent. Nous ne sommes pas seulement des agents économiques, nous sommes aussi des personnes morales.

Les entreprises sont des sociétés d'individus libres de leurs jugements qui disposent d'une réelle autonomie. Les décisions n'ont de chance d'être appliquées que si ceux chargés de leur réalisation les approuvent ou, du moins, les acceptent. Si des collaborateurs jugent mauvaise ou injuste une décision, ils résistent, tardent à l'appliquer, l'appliquent sans enthousiasme, ce qui conduit souvent à l'échec : la mesure dont on attendait beaucoup ne donne pas tous ses résultats.

Les dirigeants le savent qui, lorsqu'ils évaluent une décision, se demandent toujours si "elle va passer". Ils savent que les salariés se prononcent moins sur la rationalité économique (qui leur échappe tant elle est souvent complexe à évaluer) que sur sa conformité à des normes : il y a des choses qui se font et d'autres qui ne se font pas, même lorsqu'elles paraissent économiquement justifiées. L'essentiel du travail de communication qui accompagne, de manière plus ou moins formelle, l'annonce des décisions revient en pratique à construire des justifications pour passer ce test de moralité.

Ce jugement moral que l'on applique aux décisions économiques est complexe, varié. Au moins autant que les théories philosophiques qui traitent de ces questions. Les salariés pourront comme Kant juger morales les actions qui respectent des normes sans se préoccuper de leurs conséquences ou, comme Hume, se soucier d'abord des intentions. Dans un livre déjà ancien, Philippe d'Iribarne avait montré que le sentiment de justice et d'équité n'avait pas le même sens dans toutes les sociétés. Mais peu importe le contenu qu'on lui donne, c'est le sentiment d'injustice qui met en colère, bien plus qu'un raisonnement économique.

La question des salaires en apporte de nombreux exemples. Veut-on limiter les augmentations dans une entreprise qui a des difficultés économiques ? on expliquera que le plus juste est que les difficultés soient également partagées par tous. Veut-on augmenter les salaires de dirigeants qui viennent de licencier des salariés ? on assurera que tout effort mérite récompense et qu'ils ont, en la circonstances, dû en déployer beaucoup... On peut naturellement trouver ces explications un peu courtes. Mais c'est sur ce plan qu'elles seront discutées par les salariés plus que sur l'analyse économique (les licenciements étaient-ils nécessaires ? aurait-on pu trouver d'autres solutions plus satisfaisantes sur le plan social ? ...). Ce n'est pas un hasard si l'un des jugements les plus courants sur les "bons" managers revient à dire qu'ils savent rester "justes" en toutes circonstances, même lorsqu'il leur faut faire preuve de fermeté.

Pour avoir oublié cette règle de la vie des entreprises, les banquiers se sont mis à dos tout le monde.



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