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Bonheur et professionnalisme
18.06.2013
(Il y a 1 ans)
Patrick Bouvard

Par Patrick Bouvard

Et si le bonheur était une composante du véritable professionnalisme ? Osé, illusoire, utopique, débile, chimérique, aberrant… bref : extraterrestre, me direz-vous ! Et pourtant, laquelle ou lequel d’entre nous a envie de travailler avec un – ou « une », pas de préférence ;-) – malheureux introspectif, un dépressif chronique, un négatif ronchon, un triste communicatif, un critique qui n’en finit pas de comparer, un fâcheux poisseux, un cynique paranoïaque, un pénible à la minute, un qui-que-dès-qu’il-peut vous pourrit chacune de vos journées de travail ?

Certes, la période n’est pas à l’optimisme niais. Certes ! Certes ! Mais enfin nous n’allons tout de même pas nous enterrer parce que l’époque va mal ! Cela étant, me direz-vous, le bonheur ne saurait se construire sur l’illusion ; il nécessite la lucidité !

OK ! Alors dressons un constat sans complaisance. Il est clairement avéré, si lorsqu’on observe les climats et ambiances qui règnent dans nombre de nos entreprises, que le stress est devenu le lot quotidien de la plupart des gens. D’accord !

La notion de relation contractuelle, fondée sur une stratégie de donnant-donnant, évolue aujourd’hui vers des formes plus systématiquement précaires. La versatilité des comportements d’entreprise et la concurrence interne exacerbée sous prétexte de « management par la performance » – pfuit !!! – rendent fluctuant le minimum de sérénité requis pour un travail épanouissant. D’accord !

Même sur un plan strictement professionnel, une culture de partage et de coopération – le 2.0, parait-il, très cher… – est incompatible avec une compétition et une concurrence chaque jour exacerbée, se faisant aux dépends des plus faibles ; et on trouve toujours, tôt ou tard, plus fort que soi ! « Nul royaume ne peut tenir s’il est divisé contre lui-même », dit une sagesse populaire. La notion de « guerre »1, appliquée à l’économie, a transporté dans bien des cas ses connotations et ses pratiques au cœur des relations professionnelles, rendant l’avenir des personnes plus incertain et plus fragile encore. D’accord !

C’est même la manière de regarder la vie professionnelle qui a évolué, fondamentalement.

On peut préciser ce constat selon trois axes principaux :

  • Le problème de la fidélisation des salariés se pose de manière accrue. Des salariés qui ont compris le système, refusent de le subir, et agissent envers leur entreprise comme leur entreprise agit envers eux. Cette volonté de donnant-donnant s’est déplacée, sous le coup d’une exigence accrue de flexibilité des emplois, d’une relation contractuelle maîtrisée… à un rapport de force dont la culture d’entreprise a fait les frais, au grand dam de dirigeants effarouchés qui tentent de récupérer la sauce en érigeant, comme tirées du chapeau, de grandes « valeurs » communes.
  • Les comportements socioprofessionnels sont en pleine phase d’évolution, notamment chez les jeunes générations : chacun a compris que les choix professionnels devaient s’intégrer dans un choix de vie plus global, et de moins en moins attaché à un lieu de travail contraint. Terminé l’investissement professionnel à pensée unique qui nous fait nous réveiller à 50 ans, citron pressé, licencié et avec des enfants adultes qu’on n’a pas eu le temps de connaître. Ce n’est pas du tout le travail qui a perdu sa valeur aux yeux de nos contemporains – n’en déplaise aux chantres d’un libéralisme mal compris – : c’est l’entreprise, ses modes d’organisation, de fonctionnement et de management archaïques.
  • La tyrannie économique croissant de façon exponentielle, les concentrations se développant sous une forme ou une autre, les effets collatéraux du libéralisme sauvage ont amené un désenchantement des professionnels. Quand l’économie devient la finalité unique d’hommes instrumentalisés à son service, elle finit par détruire son objet : comptes falsifiés, actionnaires ruinés, employés licenciés, rémunérations délirantes des patrons, paradis fiscaux, malversations et corruption, n’en sont que l’ultime… salaire ! Il n’y a que de lire la presse quotidienne ou, mieux encore, d’ouïr nos médias audio-visuels !

Il faut malheureusement enfoncer des portes ouvertes et rappeler que l’économie est faite pour l’homme et non l’homme pour l’économie. C’est d’une révolution copernicienne qu’il s’agit ! Ho ! Pas au niveau des grands modèles « macro-machins-trucs » ! Ce n’est pas à notre portée ! Non, il s’agit d’introduire concrètement dans nos modes de fonctionnement et de management un peu plus d’humanité et de respect des personnes qui nous entourent. Là, autour de nous ! Ce n’est pas contradictoire avec une économie libre, bien au contraire ! Car loin des grands idéaux tellement mondialisés qu’ils ne dépendent jamais de nous, c’est peut-être bien chacun de nous, chaque dirigeant, chaque directeur, chaque manager, chaque collègue, chaque collaborateur, à chaque niveau, qui a en son pouvoir une qualité relationnelle et humaine à développer. Et cela, c’est encourageant ! Travailler au bonheur, travailler avec bonheur : voilà peut-être bien la clé de la performance du futur, ne croyez-vous pas ?

Nous sommes en effet bien loin, désormais, de la problématique du simple « gagne pain » qui prévalait encore il n’y a pas si longtemps dans certaines motivations professionnelles. Le strict rapport contribution/rétribution est à envisager aujourd’hui sur une dimension et dans une profondeur bien plus importante que le traditionnel travail/salaire. Il convient, pour ne pas subir des systèmes de plus en plus déshumanisants, de développer une véritable stratégie personnelle à long terme, intégrant tous les aspects de ce qu’il convient d’appeler : un choix de vie. Pour le dire autrement, la question n’est plus : « qu’est-ce que je veux faire ? », mais : « quelle vie est-ce que je désire ? ». Et les exigences de cette « vie » pilotent des « passes » professionnelles multiples et variées, drainées par des logiques de réseaux sans précédents dans l’Histoire. Il s’agit, au fond, de transformer une incertitude incapacitante en une gestion de risques plus stimulante.

L’actualité nous le montre de plus en plus : la prospérité ne vaut et ne tient… que dans la sécurité des personnes et des biens. Il est aisément constatable que les acteurs politiques, économiques et mêmes sociaux de tous bords prennent leurs décisions sur la base des valeurs économiques dominantes, parce qu'ils n'ont plus d'autres alternatives. Ces valeurs "pragmatiques" – façon de confesser qu'en fait nous les subissons – sont imposées par la progression exponentielle et conjuguée des techniques, des technologies et de la mondialisation/globalisation de l'économie. Le problème concret est qu'elles laissent en plan des pans entiers de la réalité et de l'humanité.

Certains s’efforcent de penser que le fait d’être regardé comme une pure ressource économique comporte des compensations matérielles qui devraient suffire à nous satisfaire. Et certes notre situation est enviable… Mais au contraire, tout se passe comme si l’impressionnante facilité que nous avons à satisfaire indéfiniment nos besoins matériels mettait en relief, par contradiction, l’acuité d’un désir de relation et de reconnaissance humaine plus authentique, plus réelle. Le désir d’être regardé pour nous-mêmes, et pas seulement pour le moyen que nous représentons.

Néanmoins, pour l’instant, nous nous y adaptons tant bien que mal ; on pourrait le dire à la manière de Claudel : « A ne pas vivre comme nous pensons, nous finissons par penser comme nous vivons ». La question est de savoir si c’est durable, et dans quelles conditions, à l’échelon mondial. La violence croissante des laissés pour compte, par exemple, un peu partout, n’est pas un message tout à fait indifférent pour l’avenir ; comprendrons-nous à temps que l’accroissement durable de la richesse suppose une répartition équitable de cette richesse ?

Peut-être nous faudra-t-il renouer avec le service du « Bien Commun », c'est-à-dire avec l’art de veiller au bien du « tout », tout en permettant à chacun d’y trouver sa place et de s’y accomplir ?

Le développement véritable repose sur la logique du « toujours mieux », et non pas du « toujours plus ». C’est pourquoi la recherche du bonheur est à la fois la plus ancienne… et la plus neuve des idées ! Elle n’appartient pas plus à la sphère privée qu’à la sphère professionnelle : elle appartient à la vie tout court… et nous n’avons qu’une seule vie !

__________________________
1 Cf.: http://www.rhinfo.com/actualites/article/details-articles/cat/31/68/17787/79/a-la-guerre-comme-a-la-guerre-

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LO BONO19/06/2013 - 17:43

Pour continuer ta réflexion, cher Patrick, je dirais que le partage d'une vision, le rôle défini à chacun, le partage et l'échange le tout dans des conditions ambiantes agréables, contribuent à rassurer, à épanouir et donc à une part de bonheur, même si le mot bonheur doit aussi s'entendre comme la réalisation de soi, de ses aspirations!

Renaud Muller19/06/2013 - 00:52

Merci Mr Bouvard pour cette belle chronique qui renforce le sentiment que j'ai eu ce matin en quittant le Café RH : une rencontre véritable avec des humains, dans un multipartisme critique, circonstancié et pragmatique. Il n'y a pas de hasard dans les rencontres, pas plus que dans les communautés. Ayant dialogué avec un ou deux participant(e)s, j'ai perçu dans la compétence professionnelle de mes interlocuteurs la même volonté de prioriser la personne et son projet dans l'entreprise, projet de vie, projet de société. Pas une révolution qui ramène au même point, mais un chaos systémique et constructeur. De fait, nous sommes exactement au bon moment pour reconsidérer et verbaliser "le mieux", alors qu'une certaine justce économique mondiale permet à certain démunis d'autrefois de faire régresser l'exclusion dans leur pays. et puisque nous sommes des "êtres sociaux", que vous avez accepté une rubrique abordant le social, je vous confimre la rédaction prochaine d'un article descriptif sur l'insertion et nos engagements dans ce domaine;
Bien cordialement
RM

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